PREMIÈRE PARTIE
Je ne crains point de convenir d'abord avec vous , mes frères , que les miséricordes du Seigneur sont toujours plus abondantes que nos malices , et que sa bonté peut fournir à tous les pécheurs de légitimes motifs de confiance. La doctrine que je dois établir est assez terrible, sans y ajouter de nouvelles terreurs en ne montrant qu'à demi les vérités qui peuvent l'adoucir; et si l'on a besoin d'user de ménagement en cette matière , c'est plutôt en n'exposant pas tout cequiserait capable d'alarmer les consciences, qu'en taisant une partie de ce qui pourrait les consoler.
Il est vrai , mes frères , que les livres saints nous donnent partout de la bonté de Dieu des idées magnifiques et consolantes. Tantôt c'est un maître doux et patient qui attend le pécheur à pénitence; qui dissimule les péchés des hommes pour les porter à s'en repentir; qui se tait, qui se repose, qui ne se presse point de punir, qui diffère afin qu'on le prévienne , qui menace pour être désarmé : tantôt c'est un ami tendre gui ne se lasse point de heurter à la
porte du cœur; qui nous flatte, qui nous presse, qui nous sollicite, qui nous supplie; et qui emploie pour nous attirer à lui tout ce' dont un amour ingénieux peut s'aviser pour ramener un cœur rebelle : tantôt enfin, car on n'aurait jamais tout dit, c'est un pasteur infatigable qui cherche à travers les montagnes mêmes ses brebis égarées; qui, les ayant trouvées, les met sur ses épaules , et en est si transporté de joie , qu'il veut même que l'harmonie céleste célèbre leur heureux retour. Certes, mes frères , il faut l'avouer, on ne peut rien ajouter à la douceur et à la consolation de ces images; et tout pécheur qui désespère après cela , ou même qui se décourage, est le plus insensé de tous les hommes. Mais ne concluez pas de là que le pécheur qui présume soit moins insensé , et que la miséricorde du Seigneur puisse être un légitime fondement de confiance à ceux qui désirent sans cesse leur conversion, et qui, sans travaillera ce grand ouvrage, se promettent toutd'unebontéque leurconfiance toute seule outrage. Pour vous en convaincre, avant que d'entrer dans le fond de mon sujet, remarquez, je vous prie , que parmi cette foule innombrable de pécheurs de toutes les sortes dont le monde est plein , il n'en est aucun qui n'espère de se convertir; aucun qui se regarde par avance comme un enfant de colère destiné à périr; aucun qui ne se flatte que le Seigneur jettera enfin sur lui des regards de miséricorde : l'impudique, l'ambitieux , le mondain, le vindicatif, l'injuste, tous espèrent, et cependant nul ne se repent. Or, je veux vous prouver aujourd'hui que cette disposition de fausse confiance est la plus insensée où puisse être la créature : suivez, je vous prie, mes raisons ; elles paraissent dignes de votre attention.
En effet, quand je n'aurais à faire sentir la folie de la fausse confiance, que par l'incertitude oii est de son salut un pécheur qui a perdu la grâce sanctifiante, il ne faudrait pas d'autre raison pour justifier ma première proposition. Et lorsque je parle de l'incertitude de son salut , vous comprenez bien qu'il ne s'agit pas ici de cette incertitude commune à tous les fidèles , qui fait que nul ne peut savoir s'il est digne d'amour ou de haine ; s'il persévérera jusqu'à la fin, ou s'il tombera pour ne plus se relever : terrible sujet de frayeur, même pour les plus justes! Je parle d'une incertitude plus affreuse, puisqu'elle ne suppose pas dans le pécheur dont il s'agit, un état douteux de justice , et des frayeurs chrétiennes sur des chutes à venir; mais qu'elle est fondée sur un état certain de péché, et sur un repentir dont personne ne peut lui répondre.
Or, je dis que présumer en cet état est le comble