PREMIÈRE PARTIE
A quoi se réduisent ces vastes talents qui nous élèvent si flatteusement sur le reste des hommes , et qui sont comme un caractère de souveraineté naturelle, imprimé des mains de Dieu sur certaines âmes, si la grâce de Jésus-Christ , toujours attentive à ramener au Père de.s lumières tous les dons oui sont sortis de son sein, n'en fait elle-même la
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destination, et n'en règle l'usage, n'en redresse les vues, n'en corrige les dissipations, n'en marque les routes, n'en sanctifie les écueils? Car, messieurs, je le répète, n'attendez pas ici un éloge païen , mais une instruction chrétienne. Je me souviens que je loue un ointdu Seigneur, et non pas un héros du siècle. Eh! le monde est assez ingénieux à se séduire , sans que nous lui aidions encore nousmêmes , ministres du Seigneur, dans un lieu destiné à le détromper.
Quel rang occupent-elles donc dans la morale des chrétiens, ces qualités éclatantes, lorsque la foi n'en règle pas l'usage ? Ce sont des dons de Dieu qui nous éloignent de lui ; des ressources de salut qui facilitent notre perte; des lumières étendues qui nous aveuglent sur les objets que la foi nous met comme sous l'œil ; des distinctions de la nature qui nous confondent dans la multitude des méchants ; des penchants d'immortalité que nous usons après des ombres qui périssent; des semences de vérité que nous étouffons par les sollicitudesdusiècle; des attentes de grâce que la cupidité remplit ; des amusements brillants qui nous font perdre de vue notre unique affaire; un art de se damner avec un peu plus de contrainte et de solennité; des fleurs enfin , qui le matin brillent , et sèchent le soir sur le tombeau : terme fatal, où tout aboutit; abîme éternel, où tout va se perdre; écueil inévitable, où après plus ou moins d'agitations, vient enfin se briser le fantôme qui nous joue, et que nous croyons si solide. Mais éloignons pour un moment ces tristes idées; et cherchons dans l'histoire de notre prélat , des motifs solides d'une consolation chrétienne.
Je dis dans son histoire, messieurs; car n'attendez pas que j'en sorte pour remonter jusqu'à celle de ses ancêtres. A quoi bon entasser ici des noms antiques; réunir des titres pompeux ; rassembler des alliances augustes; rapprocher une longue suite de siècles passés; et dans une cérémoniedestinéeà nous faire ouvrir les yeux sur le néant des grandeurs présentes, donner une manière de réalité à celles qui ne sont plus.' Je le pourrais; et la gloire de l'illustre maison de Vllleroy embellirait, sans doute , cet endroit de mon discours : mais je parle d'un pontife établi selon l'ordre de Melchisédech ; et vous savez que les livres saints, où nous lisons l'éloge de ce roi de Salem , affectent de ne pas faire entrer dans les louanges d'un prêtre du Très-Haut, la gloire des ancêtres, ni la vanité des généalogies.
La capitale de l'univers, Rome fut le lieu que la Providence choisit pour donner à son peuple messire Camille de Neuville. Il semble que cette grande âme, qui devait un jour réunir dans sa personne la
science de régir les peuples, et celle de les sanctifier, soutenir le trône d'une main et l'autel de l'autre, dispenser les mystères de l'État et ceux de l'Église , ne pouvait devoir sa naissance qu'à cette ville si célèbre, où l'autorité de l'empire et du sacerdoce se trouve réunie dans la même personne.
Aussi l'éducation , qui d'ordinaire dans les autres hommes , embellit ou cultive un fonds encore brut ou ingrat, ne fit que développer les richesses du sien. On lui trouva de la maturité dans un âge où à peine est-il permis d'avoir de la raison ; et dans les amusements mêmes de son enfance, on découvrait presque les ébauches de ses grandes qualités : semblable à ce grain évangélique (Matth. xiii, 31 , 32), qui dans sa mystérieuse petitesse, laissait entrevoir ces espérances d'accroissement qui devaient l'élever sur les plus hautes plantes, et dont les branches sacrées devaient même un jour servir d'asile aux oiseaux du ciel.
Au lieu que les méchants, dit le prophète, se détournent de la droite voie dès le sein de leur mère (Ps. lvii,4), il rendit ses passions dociles à la raison , en un temps où les égarements du cœur entrent, pour ainsi dire, dans les bienséances de l'âge; et comme ce pieux roi d'Israël (Eccu. xlvii, 3 ) , il se joua dans sa jeunesse avec les lions , ainsi qu'on se joue avec les agneaux les plus doux et les plus traitables.
Dans les éloges qu'on entreprend de la plupart des hommes extraordinaires, on est obligé de tirer le rideau sur les premières années de leur vie : on laisse dans un sage oubli un temps où ils se sont oubliés eux-mêmes : on ne leur donne ni enfance ni jeunesse; on ne commence leur histoire que par où l'on peut commencer leur éloge : et l'on voit l'orateur habile produire tout à coup son héros sur le théâtre du monde, à peu près comme Dieu y produisit Adam ; je veux dire dans la perfection de l'âge et de la raison.
En effet , qu'est-ce que la jeunesse des personnes d'un certain rang? C'est une saison périlleuse où les passions ne sont pas encore gênées par les bienséances de. la grandeur, et où elles sont facilitées par son autorité : c'est une conjoncture fatale , où le vice n'a rien de difficile ni de honteux ; où le plaisir est autorisé par l'usage ; l'usage soutenu par des exemples qui tiennent lieu de loi ; les exemples facilités parla puissance, et la puissance mise en œuvre par les emportements de l'âge , par toute la vivacité du cœur. Seigneur, à qui seul appartient la force et la sagesse , votre grâce a-t-elle des attraits assez puissants, votre conseil éternel des ressources assez heureuses, pour préserver une âme au milieu
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de tant de périls? Vous le pouvez, Seigneur, mais qu'il est rare que vous usiez de cette puissance!
Tel fut le privilège de notre archevêque. Mais sur quoi arrêté-je votre attention? Il semble que j'ai à louer des talents ordinaires; et je ne m'aperçois pas que ce qui ailleurs serait un sujet important d'éloge , n'est ici qu'un amusement.
Exposons tout à coup ce grand homme à la tête de la province, veillant aux intérêts et à la gloire du prince ; présidant à la fortune et au repos des peuples; toujours occupé, et toujours au-dessus de ses occupations; se faisant un vrai soulagement de son devoir, et faisant un devoir du soulagement de son peuple ; si pénétrant, qu'il ne lui fallait pour décider, que le temps qu'il faut pour entendre ; si éclairé, que ses décisions paraissaient toujours dictées par la sagesse même; sûr de l'avenir, attentif au présent, habile à prendre des mesures sur le passé; d'un esprit vif, facile, insinuant; d'un jugement vaste, élevé, fécond; d'un cœur droit, noble, bienfaisant; toujours au-dessus de ses dignités et de sa grandeur, toujours à portée de la misère et de l'infortune ; ami sincère, maître généreux, père commun.
Ici , qu'une piété craintive et peu instruite ne désavoue pas en secret les louanges que je lui donne. Je respecte votre pieuse délicatesse , âmes zélées qui m'entendez. Je sais avec l'Apôtre, que tout pontife n'est choisi d'entre les hommes, que pour s'appliquer à ce qui regarde le culte de Dieu (Hebb. v, 1) ; qu'il ne faut pas introduire dans le repos sacré du sanctuaire, le tumulte des occupations séculières; que ceux qui, comme dit le Prophète, vont placer leur bouche jusque dans le ciel , ne doivent plus laisser ramper leur langue sur la terre; et qu'enfin le monde entier n'est pas digne d'occuper des mains destinées à offrir des dons et des sacrifices. (Ps. Lxxii, 9.) Vérités saintes ! vous ne m'êtes pas étrangères; et je ne viens pas ici détruire ce qu'un emploi sacré m'oblige d'édifier tous les jours ailleurs.
Mais l'Église est-elle donc si peu intéressée à la prospérité des princes , à la sûreté des États , à la tranquillité des peuples, à l'observance des lois', qu'elle en regarde le soin comme un soin profane? La royauté n'est-t-elle pas le soutien du sacerdoce? et travailler à l'agrandissement d'un roi très-chrétien , n'est-ce pas préparer des triomphes à Jésus- Christ? Le pontife de la loi, souvent au sortir du tribunal, d'où il venait de prononcer sur la fortune et sur les biens des enfants d'Israël , ne montait-il pas à l'autel , pour leur attirer des biens invisibles et une fortune plus durable? Samuel n'était-il pas également l'interprète des droits du roi et des volontés
du Seigneur envers le peuple? Saints évêques des premiers temps, ne jouissiez-vous pas de cette double autorité? et l'application à terminer les différends des fidèles, ne faisait-elle pas une portion considérable de votre charge pastorale?
Pourquoi donc, lorsque sous un prince qui fait entrer l'Église en commerce de ses victoires , et en partage avec elle le fruit, il se trouve certaines âmes en qui la Providence a versé ces dons rares et excellents , nécessaires pour ménager les intérêts des rois et la conduite des royaumes : pourquoi, dis-je, ne pourraient-elles pas se partager entre les soins du sacerdoce et ceux de la royauté? Or, messieurs , ces dons rares et excellents, oii parurent-ils jamais avec plus d'éclat , que dans le prélat dont nous pleurons la perte?
Je ne vous dirai pas ici qu'il avait reçu du ciel un de ces génies heureux qui trouvent dans leur propre fonds, ce que l'étude et l'expérience ne sauraient guère remplacer quand on ne l'a pas; qu'il était né instruit sur l'art périlleux de gouverner les peuples ; que de tous les mystères de ja sagesse des hommes , il n'ignora que ceux qu'il n'eût pas voulu suivre; et que comme cet habile conducteur du peuple juif, il sut dès sa jeunesse tous les secrets de la science des Égyptiens. (Act. vu, 22.) Je n'ajouterais pas que les affaires n'eurent jamais rien d'obscur qu'il n'éclaircît, rien de douteux qu'il ne décidât, rien de difficile qu'il n'aplanît, rien de délicat qu'il ne ménageât , rien de périlleux qu'il ne franchît, rien de pénible qu'il ne dévorât; que les plus vastes l'étaient moins que son esprit ; et que partagé entre mille soins, il fut toujours tout entier à chacun. Ce n'est pas là une imagination qui se joue, et qui substitue à la véritable idée des choses un fantôme de sa façon ; il n'est personne ici qui d'abord n'ait reconnu que le portrait que je viens de faire, c'est lui : cependant ce n'est pas à quoi je m'arrête.
Persuadé que les talents les plus distingués sont inutiles ou dangereux lorsque le devoir n'en règle pas l'usage , quel fut son attachement pour la personne du monarque! Que ne puis-je rappeller ici ces temps fâcheux où la minorité du prince, l'ambition des grands, les intérêts des ministres, et je ne sais quelle fureur de révolte et de changement qui saisit en certains siècles l'esprit des peuples, firent éprouver tour à tour à la France toutes les calamités des dissensions domestiques! Que ne puis-je rapprocher surtout ce moment fatal où la capitale du royaume à la tête de la révolte, la Bourgogne et la Guiennedéjà séduites, leDauphinéprét à les suivre, et n'attendant plus que l'exemple de cette province;
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notre illustre défunt, sollicité de toutes parts , décida presque , par sa fermeté , de la fortune du monarque et de celle de la monarchie !
Mais faut-il , pour vous représeiiter le calme et la tranquillité dont la province fut redevable à ses soins, mêler dans une cérémonie instituée pour honorer le paisible sommeil des justes, les images affreuses de la guerre et de la rébellion répandues partout? faut-il , pour vous exposer tout le mérite de sa fidélité , faire revivre le souvenir de tant de chutes déplorables , qui pensèrent traîner après soi celle de tout l'État? faut-il, pour le louer sur des espérances méprisées, sur des offres rejetées, insulter aux cendres de ceux qui le sollicitèrent de se déclarer contre son devoir, et faire d'un éloge particulier une invective publique? Ah! que plutôt cette gloire descende avec lui dans le tombeau ! (Ps. xlviii, 18.) Je trouve bien dans les livres saints qu'on doit nroposer les vertus du juste mort, pour condamner les vices des pécheurs qui vivent , ma;s non pas pour flétrir la mémoire de ceux qui ne sont plus. (Sap. IV, 16.)
Dans ces fatales révolutions, c'est une conjoncture bien délicate de se trouver pourvu de toutes les qualités qui rendent habile au gouvernement. On est tenté d'entrer, sans aveu, dans les affaires publiques : on aime encore mieux se rendre nécessaire à l'assemblée des méchants , que d'être inutiles au parti des gens de bien. Sous prétexte de chercher à son mérite des moyens de paraître , on procure à son ambition des occasions de crime et de déshonneur; et souvent on abandonne son devoir sans autre intérêt, que celui de n'avoir pu le remplir avec assez d'éclat et de dignité. Des talents aussi vastes que ceux de notre prélat , ne devaient guère se borner aux soins d'une province; mais voyant d'un œil tranquille l'abondance et la gloire des injustes sortir de leur iniquité même , il fut toujours content de sa fortune, parce que la cour le fut toujours de ses services.
De ses services, messieurs? ne donnons point ici dans les excès d'une mauvaise éloquence : parlons sans art ; nous ne risquons rien. Quelle suite glorieuse et constante de soins et de fatigues soutenues pendant plus de cinquante ans pour les intérêts de son prince! Vigilant, rien n'échappait à la force de son esprit; intrépide, rien n'ébranlait la fermeté de son cœur: infatigable, rien ne pouvait abattre la faiblesse de son corps. Combien de fois, par des avis donnés à propos, a-t-il ou corrigé des abus désespérés, ou prévenu des malheurs inévitables , ou procuré des biens qu'on n'osait se promettre ! Tandis ^
que dans les autres provinces l'hérésie attend des coups pour expirer, et qu'il faut tailler ces pierres spirituelles pour les faire entrer dans l'édifice sacré de l'Église ; notre sage prélat emploie-t-il pour les ramener d'autre force que celle de ses raisons? et, comme Salomon , ne le voit-on pas bâtir un temple à la Vérité sans employer le fer, ni sans donner un coup de marteau ? Combien de fois l'a-t-on vu pendant les désordres de l'État , respecté même des rebelles aller à travers leurs armées, porter au pied du trône le tribut de sa constance et de sa fidélité!
Vous le savez, messieurs : injures de l'air, incommodités des saisons, infirmités de l'âge, vivacité des douleurs, danger des maux présents, crainte des maux à venir, ce n'étaient plus pour lui des obstacles. Écoutez, âmes toutes livrées à vos sens, et pour qui la seule absence du plaisir est un vrai supplice; du lit même de sa douleur il en fît un nouveau tribunal, d'où on le vit avec un esprit tranquille et serein régler les besoins de la province et les intérêts de la cour. Et , bien différent de ces dieux dont parle le Prophète qui avaient des yeux et ne voyaient pas, des pieds et ne marchaient pas, des mains et ne s'en servaient pas ; ah! il avait perdu par ses longues et continuelles fatigues, l'usage des yeux, et il voyait encore tout; des pieds, et il volait partout où l'appelait le service du prince; des mains, et il donnait le branle et le mouvement à tout. Quelles étaient là-dessus vos justes frayeurs et vos respectueuses remontrances , vous que d'heureux engagements attachaient depuis longtemps à sa personne et à sou service ! redites tout ce que votre amour pour lui et pour la province vous faisait alors dire de plus tendre et déplus touchant, tout ce que son zèle pour le prince lui faisait répondre de plus ferme et de plus généreux!
Mais ne le vîmes-nous pas ces jours passés au bruit d'une émeute populaire, recueillir les restes précieux de son âme défaillante; ramasser, si je l'ose dire, les débris d'un corps tout usé, trouver dans la vivacité de son zèle de quoi ranimer ses forces mourantes ; s'arracher comme Moïse à la tranquillité de sa montagne , et venir rétablir la paix parmi le peuple, en y rétablissant comme lui l'abondance? Oui, messieurs, aux premières nouvelles du tumulte, les soins de la santé si chers à la vieillesse, ne l'arrêtent plus; il part, il vole, il paraît, tout se calme ; quel est cet homme à qui les vents et la mer font gloire d'obéir ! Mais où m'emporte tout à coup l'ordre de ma matière ? Ah ! je touche presque au moment fatal qui nous l'enleva; et en vous rappelant une action glorieuse , je ne m'aperçois pas que c'est la dernière de
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sa vie et peut-être la cause funeste de sa mort. Ne hâtons pas un si triste spectacle.
La France a vu sur la scène presque dans tous les siècles , de ces hommes capables , nés pour ménager les intérêts des princes, et faire mouvoir les ressorts inûnis d'un État : mais, hélas! souvent chargés de la haine comme des affaires publiques , on les a regardés pendant leur vie plutôt comme des instruments de la colère du Seigneur, que comme des ministres de la puissance du prince , et ils sont morts avec la triste consolation d'avoir eu assez de mérite pour déplaire à tout un royaume. C'est que le même zèle qui nous attache au prince , nous endurcit souvent envers le public : c'est que le même crédit qui nous rend nécessaires au reste des hommes , nous rend quelquefois le reste des hommes méprisable. Mais j'en atteste ici la foi publique : reconnaissez-vous là dedans le père commun que nous pleurons? Nécessaire à tous, ne fut-il pas toujours à la portée de tous.^ cette muraille funeste de séparation, qu'un usage peu chrétien met entre les grands et le peuple, ne l'avait-il pas détruite? fallait-il , pour pénétrer jusqu'à lui , acheter la faveur d'un domestique , ou mériter par de longues et ennuyeuses assiduités le moment favorable du maître? le nom des pauvres n'était-il pas honorable à ses yeux ( Ps. Lxxi , 14); et en était-il de son cabinet comme du sanctuaire du temple de Jérusalem , où l'on ne pouvait entrer qu'avec des ornements pompeux et une parure magnifique ? portait-il sur son front ces marques odieuses de puissance, qui semblent reprocher au reste des hommes leur misère ou leur dépendance? n'avait-il pas réconcilié la grandeur avec l'affabilité? et enfln, en l'abordant, s'aperçut-on jamais qu'il eût de l'autorité, que lorsqu'il accorda des grâces?
Quelle leçon pour vous, homme vain ! qui , à peine échappé de parmi le peuple où vous avaient laissé vos ancêtres, et devenu par une dignité le défenseur de ses droits, affectez de ne jamais détourner sur lui vos regards, comme si vous craigniez de n'y retrouver le souvenir de votre première bassesse! Ah! le tombeau confondra vos cendres avec celles de ces âmes viles ; et le Seigneur fera sécher la racine de votre orgueilleuse postérité, et entera dessus une race qui connaîtra la justice et fera la miséricorde.
Combien de fois avions-nous admiré en lui ces lumières vastes et sûres, qui trouvent toujours le point fatal des grands événements ; de cette facilité populaire qui se délasse sur le détail des familles, rallie des intérêts domestiques , et ne sait se refuser à des besoins obscurs , ni s'y prêter avec ces airs d'inquiétude et de fierté , plus accablants que le refus même !
Ses mains comme celles de la femme forte , après s'être occupées à des fonctions éclatantes, ne savaient-elles pas se détourner sur les plus obscures? et si j'osais le dire dans un discours chrétien , ne nous rappelait-il pas le souvenir de ces Piomains tant vantés , qui après avoir été à la tête des affaires publiques, et ménagé le destin de Rome, de retour chez eux, enveloppés de toute leur gloire, savaient auprès d'un foyer simple et champêtre, prononcer sur les démêlés de leurs clients , et se renfermer dans les bornes de cette magistrature domestique comme s'ils eussent toujours ignoré les fonctions éclatantes de l'autre?
Le détail inflni du commerce de cette grande ville, eut-il jamais rien de si bas, où on ne le vît descendre avec plaisir, y maintenant par son autorité, la paix et la bonne foi qui en sont comme les nerfs? N'en réglait-il pas souvent les vastes ressorts par la prudence de ses conseils, et par l'étendue de ses lumières? Ce nouveau tribunal qui rend cette ville comme l'arbitre du commerce de tout le royaume, qui dans sou établissement fut si fort traversé , et où, des provinces les plus éloignées, on vient attendre la décision de toutes les affaires où nos citoyens sont intéressés ; n'est-il pas un monument bien tendre et de son crédit auprès du prince , et de son amour pour le peuple ? Nous avions , à la vérité, ses premiers soins; mais les avions-nous tout entiers? et par l'application qu'il eut toujours à connaître et à régler les plus petits intérêts de la province, n'aurait-on pas dit qu'il était le magistrat particulier de chaque ville de son gouvernement ?
Ici , messieurs , vous ajoutez à ce que je ne dis pas ; vous suppléez à ce que je ne dis que faiblement ; vous rappelez mille circonstances, ou que je passe ou que j'ignore. Chacun de vous , se retraçant le souvenir de quelque bienfait particulier, m'offre en secret de quoi grossir cet endroit de son éloge. Ah ! que n'est-il permis à votre douleur et à votre reconnaissance de s'expliquer ici elles-mêmes! Vous diriez, mais en termes mille fois plus touchants et plus énergiques que moi , qu'il avait délivré le pauvre de la tyrannie du puissant ( Ps. lxxi, 12 ); que les magistrats subalternes ne lui étaient chers qu'autant qu'ils l'étaient eux-mêmes au public; que sa plus délicieuse félicité , était de contribuer de ses soins à la félicité publique; qu'il était plus jaloux du rang qu'il avait dans nos cœurs, que de celui qu'il avait dans le royaume ; qu'il ne connaissait vos noms , vos familles, votre fortune , que par les services qu'il vous avait rendus ; que plus d'une fois dépositaire des vœux et des intérêts publics , il les avait portés au
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pied du trône avec une respectueuse fermeté, et sans ces timides ménagements injurieux au prince dont ils exposent la gloire , injustes envers le public dont ils sacrifient les droits; exemple rare et digne lui seul d'un éloge entier ! en un mot, qu'il était le père , le soutien et le protecteur de la province; l'espérance, la joie et les délices de votre ville.
Mais puis-je vous confondre ici , vous qu'il distingua toujours avec tant de bonté, noblesse illustre, et qu'il honora de sa plus étroite familiarité? Avec quelle confiance l'établissiez-vous arbitre de vos différends ! Que d'animosités étouffées dans leur naissance par sa sagesse! que de querelles invétérées et si souvent immortelles parmi les gentilshommes, n'a-t-il pas éteintes par son autorité! que de prétentions injustes , que de droits douteux n'a-t-il . pas éclaircis par sa pénétration! Mais quel ami plus sincère et plus généreux? vous le savez, chapitre illustre de la plus noble Église de France. La grandeur, je le sais , ne manque guère d'adulateurs : mais les grands manquent souvent d'amis ; comme il n'aiment que leur fortune, ce n'est aussi que leur fortune que l'on aime en eux : l'amitié, cette tendre ressource de tous les chagrins de la vie, dit le Sage (EccLi. VI, 16), ce doux lien de la société, cet unique plaisir du cœur, est un lien gênant; un plaisir sans charme pour eux : aussi , comme ils ne vivent que pour eux-mêmes, on ne les aime que pour soi. Ici, était-ce la personne ou la dignité, qui lui attirait vos hommages ? vous fit-il attendre un service, quand vous l'eûtes demandé? vous le fit-il demander, quand il l'eut prévu? souffrit-il vos justes remerciments, quand il l'eut rendu? plaisir délicat cependant , et qui semble être la plus innocente récompense du bienfait.
Mais peut-être n'était-ce là qu'une vertu de parade : peut-être qu'officieux aux yeux du public, il se dédommagea de cette contrainte dans le secret de son domestique. Répondez pour moi , maison désolée de ce grand homme; je réveille ici votre douleur, je m'en aperçois. Fut-il jamais de maître plus tendre et plus généreux? ]Ne suffisait-il pas d'avoir eu l'honneur d'être à lui , pour n'avoir plus besoin d'être à personne? Sur de votre attachement ne veillait-il pas avec plus de soin, sur votre fortune, que sur votre fidélité? Était-il de ces hommes vains et bizarres qui croient faire grâce de permettre qu'on soit au nombre de leurs esclaves , et qui veulent que les services mêmes qu'on leur rend tiennent lieu de récompense ?Enfin,exigea-t-ilvosbommages comme un tyran, ou s'il mérita votre tendresse comme un rrai père?
Que ne puis-je ici de ses actions passer à ses prm-
cipes ! Jamais âme ne fit de plus grandes choses par de plus grands motifs : on aurait dit que tout ce qu'il faisait de louable, perdait son prix du moment qu'il était loué : c'était dégrader le mérite de ses actions , que de l'en faire apercevoir ; et en l'abordant pour le rendre attentif à nos bonnes qualités, il fallait presque oublier les siennes.
Sacrés dispensateurs de la parole évangélique , combien de fois en vous ouvrant la bouche pour annoncer toute vérité, vous la ferma-t-il sur celles qui le regardaient!
Et nous-mêmes aujourd'hui , ne sommes-nous pas obligés de trahir par cet éloge public, non-seulement ses plus chers sentiments ; mais encore ces dernières intentions des mourants , qui sont comme d'autres restes précieux auxquels il n'est pas permis de toucher, et qu'une espèce de religion civile a rendues presque aussi sacrées pour les hommes , que les cendres mêmes et les dépouilles de leurs tombeaux? Mais il fallait, âme généreuse et modeste, que vous eussiez la gloire de refuser les louanges , et qu'unejuste reconnaissance eût la liberté de vous les donner.
Ah! si après la dissolution de ce corps terrestre, vous pouvez encore être sensible à la gloire de la terre, âme bienfaisante et généreuse! jetez sur ces citoyens affiigés quelques-uns de ces regards que vous fixiez autrefois si utilement sur eux ; et venez recueillir sur les larmes qu'ils mêlent à vos cendres , sur les tristes regrets dont ils honorent vos obsèques, la plus douce récompense de vos fatigues , et le plus sincère tribut de leur reconnaissance. Venez voir le plus grand roi du monde , non plus vous donnant des marques honorables d'estime et de confiance, et vous recevant avec tant de distinction au milieu des grands de sa cour, mais ne pouvant vous refuser des marques de douleur au milieu des joies et des acclamations de ses victoires, et paraissant tout occupé de votre perte , tandis que l'Europe ne l'est que de ses conquêtes.
Il faudrait ici finir son éloge : les regrets de Louis le Grand laissent-ils quelque chose à dire? Il faudrait même ne pas vous faire souvenir de cette glorieuse lettre que toute la France a vue, si digne de passer dans nos annales, et d'être conservée à la postérité, où l'on voit cette main royale occupée à laisser à nos neveux un éloge digne du grand Camille et de toute son illustre maison. Je ne puis qu'affaiblir une circonstance si honorable à sa mémoire : ce que j'en pourrais dire, ne dirait pas ce que j'en pense : les paroles des rois ont je ne sais quoi d'énergique qu'un discours entier ne peut remplacer. Louis le Grand y fait des vœux pour la du-
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