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DEUXIÈME PARTIE

Il est glorieux, je l'avoue, à un pontife sacré, d'avoir été, ce semble, formé des mains du Très- Haut, pour ménager les intérêts des rois et la fortune des royaumes : c'est sans doute un endroit éclatant, et l'on peut en faire honneur à sa mémoire. Mais si , honorant le prince , il n'a pas craint le Seigneur (i Petb. ii , 17) ; si , en veillant sur les membres de l'État, il a eu les yeux fermés sur les

• Madame de ViUeroy, carmélite.

HASSiLLON — TOME F.

membres de Jésus-Christ : en vain aura-t-il amassé à grands frais une fragile gloire devant les hommes, il n'en a point de solide devant Dieu : Ilabet gloriam, sed non apud Deum. (Rom. iv, 2.) Que l'homme nous considère , disait autrefois saint Paul , comme les ministres de Jesus-Christ et comme les dispensateurs des mystères de Dieu, (i Cor. iv, 1.)0r, messieurs, comment dispenser fidèlement des mystères terribles, si Tonne connaît toute leur grandeur et toute sa misère? et quelle foi vive et pleine ne faut-il pas pour cela ! Comment les dispenser saintement, si ces lumières divines ne sont pas la règle constante de nos mœurs? quelle pureté! De plus, pour être associé au ministère de Jésus-Christ , il faut être ingénieux à découvrir les besoins des fidèles; quelle vigilance! Toujours il faut être prêt à les soulager ; quelle charité!

En effet, qu'est-ce que l'honneur de l'épiscopat, si l'on s'en tient à ce que la chair et le sang nous révèlent là-dessus, et si Ton en juge par la corruption et le relâchement de ces derniers temps? C'est un poste éminent qu'il est permis de souhaiter, auquel il est glorieux d'atteindre, et dont il est doux de jouir : c'est un titre pompeux mais vide, qui retient tous les honneurs du sacerdoce , et qui en distribue aux autres les fatigues comme des faveurs : c'est une autorité tranquille , qui , à l'ombre du faste qui l'environne, décide du travail de ceux qui portent le poids du jour et de la chaleur. Mais si l'on consulte le Père des lumières , et si nous remontons à ces siècles de ferveur et de pureté , c'était un poids redoutable et saint, qu'on ne désirait jamais sans témérité, dont on ne pouvait se charger soi-même sans profanation , sous lequel on devait gémir avec Crainte et tremblement : c'était une servitude pénible, qui , nous établissant sur tous, nous rendait redevables à tous ; un ministère d'amour et d'humilité, qui établissait le pasteur dépositaire et des miséricordes du Seigneur, et des misères du peuple. Siècles si honorables à la foi, sainte antiquité si connue en nos jours et si peu imitée, temps heureux, où êtes-vous?

Je ne vous dirai pas, messieurs, que notre grand archevêque, à l'exemple de Jésus-Christ, ne s'était pas lui-même établi pontife (Hébr. v, 5), que les désirs du prince prévinrent ses désirs , et que l'honneur du sacerdoce lui fut offert avant qu'il s'y fût offert lui-même. iMais, oserai-je le dire, et croirat-on que la foi sur son déclin soit encore capable de ces efforts du premier âge? il endura plus de sollicitations pour se résoudre à subir ce fardeau sacré, que les autres n'en emploient pour l'obtenir : il mit à s'en défendre presque tout le temps

ORAISON FUiNÈBRE

qu'on met aie demander; en un mot, il sut être évèque après l'avoir refusé.

Persuadé que vous réprouvez souvent, ô mon Dieu(Ps. XXXII, 10), les conseils des princes, combien de fois répandant son cœur au pied de vos autels, vous conjura-t-il , comme autrefois Moïse, d'envoyer pour conduire ce peuple nombreux, celui que vous aviez marqué dans vos conseils éternels (ExoD. IV, 13)! combien de fois, mettant entre vos mains le sort de son âme et celui de sa dignité , vous pria-t-il de le délivrer, ou des faiblesses de l'une ou du fardeau terrible de l'autre! (Ps. xxx, 16.) Ah! c'est qu'éclairé de vos lumières, il aperçut peut-être dans son cœur quelques restes de ces désirs du siècle, qu'une sainte discipline a bannis du sanctuaire, et qui blessent, sans doute, l'excellence et la gravité du sacerdoce chrétien. Vous ne voulûtes pas cependant qu'un autre reçut son épiscopat; vous l'oignîtes de l'onction sainte, et vous relâchâtes, ce semble, un peu de la sévérité de vos lois en faveur de celui qui devait un jour les faire observer avec tant de soin et de bénédiction.

Et ce n'est pas ici, messieurs, un éloge de bienséance. A Dieu ne plaise que je dégrade ainsi mon ministère, et que je vienne insulter la Vérité jusque sur les autels où on l'adore! Vous le savez, vous qui eûtes la triste consolation de recueillir ses derniers soupirs : hélas! suis-je destiné à vous rappeler sans cesse un souvenir si amer? vous vîtes son âme mourante chercher à se rassurer sur les devoirs immenses du ministère dont elle était sur le point d'aller rendre compte, par le souvenir des frayeurs qu'elle avait éprouvées en l'acceptant ; et n'espérer une place dans le sein d'Abraham , que parce qu'elle l'avait toujours refusée dans le sanctuaire.

Mais qu'aurez-vous alors à répondre au tribunal de Jésus-Christ, vous dont la démarche la plus innocente, en entrant dans l'héritage du Seigneur, a été de le désirer; qui ne devez qu'à des bassesses profanes une élévation toute sainte; qui n'êtes monté qu'en rampant sur le trône sacerdotal : vous qu'on ne voit assis dans le sanctuaire du Dieu vivant, que pour avoir été longtemps debout dans les antichambres des grands; et qui n'auriez jamais été placé sur la tête des hommes (Ps. lxv, 12), pour parler avec David , si vous n'aviez été mille fois lâchement à leurs pieds .^

Les mêmes lumières qui lui firent entrevoir l'éminence du ministère, lui découvrirent aussi jusqu'où devait aller la pureté du ministre. Il comprit que c'est un spectacle monstrueux de voir les mains souillées du pontife, tantôt levées au ciel pour en attirer ces précieuses rosées qui purifient les con-

sciences, tantôt étendues sur des têtes sacrées, verser jusque dans les âmes des caractères augustes et ineffaçables de puissance, et les marquer du sceau du Seigneur; tantôt trempées dans le sang de l'Agneau , parmi le bruit sacré des cantiques , et la fumée des encensements , présenter avec solennité , au Dieu saint, le sacrifice redoutable; tantôt lancer sur des pécheurs rebelles des foudres dont lui-même devrait être frappé ; tantôt offrir à des pécheurs humiliés , des trésors dont il est lui-même indigne : de voir une bouche impure, tantôt offrir pendant les mystères terribles le baiser saint à des ministres purs et irrépréhensibles ; tantôt prononcer les paroles mystiques , et créer sur les autels le pain sacré qui nourrit les anges, le vin délicieux qui produit les vierges ; tantôt sanctifier les temples de Sion, et y faire descendre la gloire du Seigneur par d'augustes dédicaces; tantôt y consacrer à .Tésus-Christ des vierges innocentes , tantôt y raconter ses justices et les merveilles de son alliance.

Aussi avec quel honneur et avec quelle sainteté posséda-t-il toujours le vase de son corps, pour parler avec l'Apôtre ?(i Thess. iv, 4.) N'avait-il pas, ce semble, atteint à ce point de pudicité sacerdotale, comme l'appelle un Père (S. \YOTS,Epist. ad Tid.) , qui fait que la vertu la plus pénible à la nature, nous devient la plus naturelle; et qui accoutume , pour ainsi dire , le cœur à être invulnérable de son propre fonds?

Le vit-on jamais, je ne dis pas avilir la majesté du sacerdoce jusqu'à l'indignité et aux faiblesses d'une passion; mais l'abaisser jusqu'à l'inutilité et aux amusements des conversations? Et ce n'était point ici un de ces mérites que donne la vieillesse; une de ces régularités tardives , qui sont les assortiments de l'âge plutôt que les ornements du cœur; qui parent les débris du corps, au lieu de réparer ceux de l'âme ; où il entre plus de bienséance que de grâce ; et qui n'ont presque de la vertu , que la seule impuissance d'être encore vices. Il ne fit que recueillir dans l'hiver ce qu'il avait semé pendant les jours de l'été ; ses passions ne parurent éteintes sur la fin, que parce qu'il en avait amorti les ardeurs naissantes ; et dans une carrière de plus de quatrevingts ans , on ne s'est jamais aperçu que son cœur fût sensible, que par l'horreur qu'il eut pour le vice.

Qui ne sait cependant quelles sont là-dessus les complaisances et les adoucissements de l'usage? Hélas ! cette faiblesse a presque perdu son nom et sa honte parmi nous : c'est une lèpre qui n'éloigne plus même du sanctuaire. Des yeux chrétiens s'accoutument enfin à voir sans horreur un feu profane

DE M. VirXEROV.

s'élever du même autel où repose le feu sacré -, et le mérae cœur qui vient de soupirer en secret devant l'idole , présenter publiquement au Dieu saint les soupirs et les supplications de toute l'assemblée des fidèles.

Saintes et pieuses ordonnances où il pourvoit avec tant de soin à la pudeur des ministres de Jésus- Christ, où il renouvelle les plus anciennes lois de l'Église sur l'âge des personnes d'un autre sexe dont ils peuvent recevoir les secours; de peur que les mêmes soins qu'on prend pour la vie de leurs corps ne soient des soins meurtriers pour leurs âmes : vous êtes les fruits précieux de l'amour qu'il eut pour cette vertu sacerdotale.

Ah! si les livres saints ne me défendaient de révéler la honte de ceux qui montent à l'autel , je vous le représenterais, ici par la sévérité salutaire des peines canoniques, foudroyant les ministres scandaleux , et mettant des vases d'honneur à la place de ces vases de honte et d'ignominie ; là par des remontrances paternelles , tendant la main à ceux que la seule infirmité de la chair avait précipités dans l'abîme, et arrachant des larmes de douleur des mêmes yeux à qui la passion en avait peut-être arraché mille fois de criminelles; souvent enfin découvrant par de pieux artifices de charité, la puanteur de ces sépulcres blanchis dont les crimes ne reposent, ce semble, (ju'à l'ombre de la vertu, et faisant répandre une odeur de vie à ceux qui n'avaient répandu jusque-Ln qu'une odeur funeste de mort.

Sages et zélés coopérateurs de son épiscopat, interrompez ici les louanges que je lui donne, si elles sortt excessives : mais plutôt ajoutez, que l'amour qu'il eut pour cette vertu fut plus fort que la mort: qu'il s'étendit jusques aux soins de sa sépulture; que malgré l'exemple du Sauveur, il ne voulut pas que les femmes de Jérusalem rendissent les derniers devoirs à son corps ; et qu'il fut jaloux de la pudeur dans un temps même où l'on ne peut plus en avoir le mérite.

]\Iais suffit-il à un évêque d'avoir été attentif n soi-même ? ne faut-il pas , pour accomplir toute justice , qu'il ait encore veillé sur le troupeau de Jésus- Christ? (ACT. XX, 28.)

Or rappelez, messieurs, le triste état où se trouvait ce vaste diocèse; cette Église si vénérable qui va prendre sa source jusque dans les temps apostoliques; qui la première de nos Gaules reçut de l'Orient les richesses de l'Évangile; qui vit arriver et recueillir avec allégresse les Photin et les ïrénée, ces hommes divins teints encore du sang de Jésus-Christ fraîchement épanché, et qui, avec la foi, allaient répandre partout des esprits de souffrance et de

martyre : cette Église qui formée par leurs travaux , fortifiée par leur doctrine, mérita enfin d'être illustrée de tout leur sang; et qui, encore aujourd'hui , pour avoir été la première éclairée des lumières de la foi , en a les premiers honneurs dans le royaume : rappelez, dis-je, le triste état où elle se trouvait quand notre illustre archevêque fut appelé à sa conduite.

Hélas! tout l'éclat de cette fille de Sion était obscurci (THBE^^ 1,0): ses prophètes, ou n'avaient plus de visions, ou n'en avaient que de fausses (ibid. II, 14); ses solennités et ses sabbats n'étaient presque plus que des dissolutions superstitieuses (ibid. II, 6); les pierres du sanctuaire se traînaient indignement dans les places publiques (ibid. iv, i, 4); la langue de ceux qui devaient distribuer le lait de la doctrine, s'était attachée à leur palais ; l'or et 1 argent étaient presque les seuls canaux par où l'eau des sacrements coulait jusques à nous ; et Lyon , cette cité sainte, que la dignité de son trône met à la tête de tant de provinces , gémissait dans une manière de triste veuvage, et était presque devenue la tributaire de Carizim : Princeps provindarum fada est sub tributo. (Thren. i, 1.)

Parlons sans figure. I.e prêtre, admis sans précaution aux fonctions du sacerdoce, s'en acquittait avec indignité : le fidèle, pendant sa vie dans un oubli profond de nos mystères et de la loi de Dieu , mourait tranquillement sur la bonne foi de l'igno rance et des dérèglements du ministre : et l'hérésie, qui , comme l'armée des Assyriens , n'attaque Jérusalem qu'à la faveur des ténèbres, profitait de celles-ci pour renverser ses murs, et venir lui enlever de vrais adorateurs jusque dans l'enceinte du sanctuaire.

Depuis longtemps même cette Église n'avait pas vu ses pontifes aller, comme des nuées saintes, répandre des rosées salutaires sur les diverses contrées de sa dépendance : les vieillards, qui, jadis au fond de leurs campagnes, avaient eu la consolation de les voir, le racontaient à leurs neveux comme une aventure singulière; et si l'on veut me passer ce mot, l'apparition et la course annuelle de ces astres saints était devenue un phénomène presque aussi rare et aussi surprenant que les comètes.

A Dieu ne plaise cependant que je vienne ici flétrir leur mémoire pour honorer celle du prélat que nous pleurons ! je respecte trop les cendres sacrées de ces grands hommes : je sais qu'ils ont eu le malheur de vivre en des temps fâcheux ; que ces désordres étaieit plutôt les vices de leur siècle que de leur personne; et que s'ils n'ont pas mieux fait, c'est qu'il n'était guère alors permis de mieux faire.

ORAISON FUNÈBRE

Telles étaient les ruines de la maison du Seigneur, ', quand nous y vîmes entrer notre nouveau pontife. Quelles furent alors nos acclamations et nos tendres réjouissances ! Temple majestueux ! où l'onction sainte fut répandue sur son chef sacré, vous vîtes pendant les joyeuses solennités de cette auguste cérémonie, nos mains en foule levées au ciel, porter le doux parfum de nos prières et de notre reconnaissance jusqu'au pied du trône de l'Agneau ; le remercier d'avoir donné pour évêque à cette ville, celui que le prince lui avait déjà donné pour gouverneur ; et le prier de faire revivre les jours et les bénédictions del'épiscopat d'Ambroise, puisqu'il en faisait revivre l'histoire et presque toutes les circonstances. En cet endroit, messieurs, je me sens comme transporté dans ce premier âge de son ministère : j'y vois ce vaste diocèse comme un chaos informe et ténébreux , se développer peu à peu : chaque jour offre à mes yeux de nouveaux spectacles.

Ici s'élèvent successivement des maisons de retraite, des sources publiques de l'esprit ecclésiastique, des écoles de sacerdoce et d'apostolat , de pieux séminaires, si nécessaires alors et si rares dans le royaume, où loin du commerce du siècle, et sous les yeux de directeurs graves et consommés, on sauve de bonne heure l'innocence des clercs de la contagion du monde; où l'on purifie des cœurs qui doivent un jour offrir à Dieu les vœux des hommes-, et où dans les semences de doctrine et de vérité qu'on jette dans une seule âme , on voit croître l'espoir consolant de la conquête de mille autres.

Là, par les soins d'un ministre savant et infatigable, les pasteurs assemblés confèrent ensemble sur ce qui regarde le royaume du ciel ; se communiquent leurs doutes et leurs lumières; puisent dans les plus pures règles des mœurs, de quoi régler sûrement les consciences; opposent la loi de Dieu aux interprétations des hommes; apprennent à fuir également et ce zèle amer et intraitable, qui , sans nul égard, achève de briser un roseau déjà cassé, et d'éteindre une lampe encore fumante, et qui par les difficultés extrêmes, dont il investit Tobsersance de la loi, fournit presque aux pécheurs de nouvelles raisons pour la violer; et cette molle coniplaisance, qui, en voulant aplanir les voies du Seigneur, creuse des précipices aux fidèles.

ici s'établissent d'utiles retraites où les pasteurs accourus de toutes parts réparent dans le silence , dans la prière, les dissipations inévitables dans leur ministère : là, sortis de ce nouveau cénacle, j'en vois des troupes sacrées qui vont faire dans nos champs des courses apostoliques, et qui renouvellent les prodiges comme les travaux des premiers

disciples. En cet endroit , on jette les fondements d'un édifice sacré où les pauvres sont évangélisés; où les petits trouvent le pain qui nourrit l'âme qu'ils avaient demandé jusque-là aussi inutilement que celui qui nourrit le corps : dans un autre, de nouvelles communautés de l'un et de l'autre sexe attirent de nouvelles bénédictions.

Mais je ne m'aperçois pas que c'est ici une histoire plutôt qu'un éloge. Vous représenterai-je notre pontife infatigable présidant à tant de pieux établissements? tantôt il parcourt ce vaste diocèse, et montre enfin un évêque aux peuples de la campagne ; tantôt, de son palais épiscopal, il fait mouvoir les ressorts infinis qui pourvoient aux besoins spirituels de cette grande ville; tantôt, jaloux des droits vénérables de son siège, on le voit résolu de ne point monter à une des premières dignités de l'État plutôt que de dégrader son Église du rang et de la dignité de première Église de France.

Vous le représenterai-je, tantôt soutenant les fatigues des plus nombreuses ordinations ? hélas ! nous le vîmes il y a peu de temps, malgré le caducité de son âge et la vivacité des maux, recueillir ce qui lui restait de forces, pour donner encore à l'Église des ministres, et lui laisser, pour ainsi dire, des enfants de sa douleur : tantôt enfin à la tête d'une assemblée de prêtres prudents, selon l'avis du Sage, prendre avec eux de saintes mesures pour étendre le royaume de Jésus -Christ; demander leur avis avec bonté, l'écouter avec estime, le suivre avec religion; soutenir par son autorité ce qu'on y délibère par sa sagesse. Oui, messieurs, l'esprit le plus élevé de son siècle, le plus vaste, le plus droit, le plus riche de son fonds, ne peut se rassurer sur ses propres lumières; et ne croit pas que dans un ministère où les fautes sont irréparables, les précautions puissent être excessives.

Sacrés ministres de Jésus-Christ, qui formiez cette sage et savante assemblée, puisse le pasteur que la Providence destine à la conduite de cette illustre Église, avoir la même déférence pour vos salutaires avis! puissent vos anciennes et saintes fatigues vous en attirer de nouvelles!

Ah! s'il ne fallait pas ici me renfermer dans les bornes d'un discours ordinaire, je vous mettrais comme sous l'œil ce que je n'ai montré qu'en éloignement : les clercs attentifs à leur ministère; les peuples instruits par leur doctrine, secourus par leur zèle, édifiés par leur exemple; tout ce grand diocèse, où régnaient avec tant de licence les abus et les dérèglements de ces derniers siècles , rejiouvelé et rapproché presque deladisciplinedes premiers temps.

DE M. DE VILLEROY

i;tr.

Père des miséricordes et Dieu de toute consolation! n'avons-nous pas après cela un juste sujet d'espérer que vous n'exclurez pas du festin éternel celui dont vous vous êtes servi pour y faire entrer tant d'aveugles et tant de boiteux ? A h ! il me semble que devant votre tribunal redoutable , où il attend la décision de son éternité : II est vrai , Seigneur, vous dit-il , peut-être ne trouverez-vous pas mes œuvres pleines. Cendre et poussière, je n'entreprends pas de me justifier à vos yeux. Vous êtes un Dieu jaloux, et peut-être que les sollicitudes du siècle ont un peu trop partagé mon cœur entre la créature et vous. Vous m'aviez donné un rang d'honneur dans le repos du sanctuaire, et peut-être y avais-je introduit un reste de tumulte et d'amusement encore un peu séculier :" mais jetez les yeux sur cette vaste Église que je laisse si affligée de ma perte. Non, je consens de n'avoir auprès de vous que ce mérite seul : Apiid te laus mea in ecdesiâ tnagnd. (Ps. XXI, 26.) Je vous offre les sueurs et les peines de tant de ministres que j'ai formés; les supplications encore toutes ferventes , les précieuses larmes de componction , de tant de pécheurs à qui ils font tous les jours goûter le don céleste et les vertus du siècle à venir; les scandales et les profanations de tant de dispensateurs infidèles que j'ai corrigés; la piété de tant de chrétiens que leur exemple aurait entraînés dans l'abîme. Je présente au trône de votre miséricorde, les fruits précieux de tant d'établissements de piété que j'ai procurés; les pieux exercices de tant de maisons saintes que j'ai consacrées ; et surtout les vœux et l'affliction des filles du Carmel , où mon corps attend la glorieuse imnjortalité : ah! quand l'odeur de leurs sacrifices montera jusqu'à vous, souvenez-vous, Seigneur, que j'en ai allumé moi-même les premiers feux et préparé presque tout l'appareil.

Mais oublié-je , messieurs , qu'il a rassasié la faim , étanché la soif, couvert la nudité des membres de Jésus-Christ.^ quel plus juste sujet de confiance! Faut-il que je sois réduit à passer si rapidement sur un des plus beaux endroits de sa vie? Publiez-le donc à loisir, vous dont il soulagea l'indigence; et cette même voix dont si souvent vous vous êtes servis pour lui exposer vos besoins, servez-vous-en désormais pour raconter ses largesses.

A combien de familles de gentilshommes presque chancelantes n'a-t-il pas tendu des mains charitables! combien de jeunes personnes de l'autre sexe doivent a ses soins leur éducation, leur établissement, et peut-être leur innocence! Ces familles infortunées, qui sont comme les asiles secrets de l'indigence et de la misère; combien de fois l'ont-elles

été de ses dons et de ses richesses ! La pauvreté honteuse fut-elle jamais si ingénieuse à se cacher, que sa charité à la découvrir? la pauvreté publique futelle jamais si empressée à se produire, qu'il le fut lui-même à la prévenir? Enfin, le revenu de son archevêché n'était-il pas devenu le revenu annuel des pauvres de son diocèse? et ne crut-il pas qu'il fallait cacher honorablement dans lear sein , comme dans un sanctuaire vivant , les trésors sacrés qu'il retirait du sanctuaire même ?

Tel fut le grand homme et le charitable prélat à qui vous rendez aujourd'hui ces tristes et pompeux devoirs, illustres et affligés citoyens! Les leçons que fournit une longue vieillesse sur la vanité des grandeurs humaines; ces fréquentes atteintes de mort qui ne l'approchaient, ce semble, des portes du tombeau, que pour lui faire voir de plus près ■a fragilité d'un monde qui nous enchante; une attention plus sérieuse à la loi de Dieu, dont il se faisait lire tous les jours les \érités les plus touchantes et les plus essentielles; sa foi et sa religion, qui se fortifiaient par l'affaiblissement de son corps terrestre, préparèrent sa grande âme à voir enfin approcher sans crainte le jour du Seigneur. Il le vit . et il renferma toutes ses frayeurs dans le sein de la miséricorde divine : et autant éloigné de cette fausse sécurité dont le siècle se fait honneur, que de ces faibles inquiétudes qui déshonorent la foi ; alarmé à la vue de son Juge , rassuré par la présence de son Sauveur, tout couvert du sang de l'Agneau que l'Église venait de lui appliquer par ses sacrements; accompagné des larmes delà ville et de la province, des soupirs et des gémissements des pauvres et de l'élévation des mains de tant de ministres, honore des regrets sincères de son prince, il alla se présenter avec confiance devant le tribunal de Jésus-Christ ; et laissa dans une seule mort un sujet commun de deuil et de tristesse, comme le dit saint Ambroise à l'occasion de la mort de son frère : Privafnmfunus, sedfleiiis publias imiversorum fletibus est cojisecratns. {S. Ambr. Orat.fun. in ob.fratris.)

N'attendez pas que je recueille ici ce qui me reste de force pour exciter votre foi; et qu'à l'aspect même de la mort et de ses dépouilles, je vous fasse souvenir de la triste nécessité de mourir : n'attendez pas que sur un tombeau où se trouve enseveli tout ce que la gloire a de plus éclatant, ce que les dignités ont de plus pompeux , ce que le mérite a de plus solide, ce que la faveur a de plus éblouissant, ce que la naissance et les biens ont de plus flatteur, je vienne vous avertir que la gloire n'est qu'un nom ; les dignités, des distinctions vaines; la faveur, un vrai amusement; la réoutation, un son qui bat l'air

et qui passe; la naissance, un fantôme que les hommes sont convenus de respecter ; en un mot , que tout ce que nous voyons passera , et que les seules beautés invisibles ne passeront point. Ah! j'aime mieux laisser à un spectacle si instructif et si touchant, le soin de vous désabuser lui-même, et ne point affaiblir par des réflexions la force secrète qu'ont sur les cœurs ces sombres et religieuses cérémonies.

Montez donc à l'autel , saint ministre de Jésus- Christ; achevez d'arroser ces chères cendres du sang de l'Agneau ; marquez-en ce tombeau sacré, afin que l'ange exterminateur n'y touche point au jour terrible des vengeances. Ah ! puisse cet Agneau saint, cette victime adorable que vous allez offrir, être pour cet illustre défunt , comme autrefois pour les enfants d'Israël, un passage heureux des ténèbres de l'Egypte, de ces lieux obscurs ou achèvent de se purifier les âmes des fidèles , à la terre des vivants et au séjour de l'immortalité, ji

Ainsi soit-il.

ORAISON FUNÈBRE

DE FRANÇOIS-LOUIS DE BOURBOiN ,

PKINCE DE CONTI.

Habebo claritntem ad lurbas, et honorem apud scniores, juvenis. Acutus inveniar in judicio , in conspeciu potentiiim admirabilis ero , et habebo imfnortalitatem. . Je me rendrai illustre parmi les peuples, et je me ferai respecter des sages et des vieillards , même dès ma jeunesse. Les princes et les puissants admireront l'étendue de mes lumières et la pénétration de mon jugement, et je jouirai de l'immortalité. (SAP. VIII, 10, M, 13.)

MONSEIGNEUB,

Puisque l'Esprit de Dieu , source de toute vérité, loue lui-même dans un prince de Juda ces talents rares et éclatants qui forment les grands hommes ; pourquoi viendrais-je ici , messieurs , vous tenir un autre langage?

Pourquoi , poussant trop loin , ou le devoir de mon ministère, ou le néant de toutes les grandeurs humaines, que cette cérémonie funèbre nous met devant les yeux, emprunterais-je le langage de la piété pour vous dire que la gloire des armes est un vain bruit; que les vertus civiles, qui font toute la douceur et toute l'harmonie de la société , ne sont que des noms ; que les vastes connaissances et l'élévation du génie sont de fausses lueurs qui li'ont rien de plus réel, que la méprise qui les ad-

ORAISON FUr^ÈBRE

mire ; et qu'enfin les plus grands hommes ne sont que néant ?

Laissons aux dons de l'Auteur de la nature tout leur prix et tout leur usage : respectons ces grands spectacles dont sa puissance décore de temps en temps l'univers, en y montrant des hommes extraordinaires ; et ne confondons pas l'abus que l'orgueil fait toujours des dons de Dieu, avec la gloire attachée à l'usage légitime que l'homme en devrait faire.

Il est vrai que la gloire des pécheurs n'est qu'un ver (i Mach. ii, 62) qui, en brillant au dehors, les ronge et les dévore en secret par l'injustice de leurs désirs , et fait de leur grandeur même leur supplice.

Mais les pécheurs ne sont pas Touvrage de Dieu : ce qu'ils ont de grand vient de lui : il met en eux ces dons éminents ,pour le bonheur des peuples, pour la sûreté des États , pour la défense des autels , pour l'honneur de l'humanité; et pour les rappeler eux-mêmes par ces traits d'élévation, dont il les avait ennoblis, de la bassesse des choses présentes, à la grandeur des éternelles.

Coupables , dès qu'ils font servir les dons de Dieu à l'injustice; et qu'ils trouvent dans ces ressources de salut, la plus inévitable occasion de leur perte.

Ainsi, messieurs, si le très-haut, très-puissant, très-excellent prince Francois-Louis de Bourbon, prince de Conti , que toute la France pleure , que les étrangers regrettent; que nos ennemis mêmes, oubliant les pertes qu'ils durent autrefois à sa valeur, honorent de leur douleur et de leurs éloges : si ce prince n'avait été qu'un grand hpmme selon le monde, et qu'il fût mort plein de gloire devant les hommes, mais vide de foi et de charité devant Dieu; hélas! que viendrais-je faire ici.' et quelle part la religion pourrait-elle avoir à son éloge .^

Mais, grâces à vos miséricordes éternelles, ô mou Dieu ! vous avez vu ses voiesKIs.L VII, 185) .vous l'avez appelé lorsqu'il était éloigné. Sa valeur au milieu des périls n'a plus été qu'une force chrétienne, dans ses infirmités. Ce fonds de raison ,'de modération, de bonté, de vérité, d'équité, de tout ce qui peut faire d'un homme les délices des autres hommes , a fourni à votre grâce les préparations de tout ce qui devait le rendre agréable à vos yeux. Ses lumières qui lui avaient toujours montré de loin le salut et la vérité, l'en ont enfin rapproché; et vous avez fait succéder les consolations aux larmes de ceux qui le pleurent. (Is. tvii, 18.)

Consacrons donc, sans scrupule, à l'honneur de la religion un éloge où la religion paraîtra toujours honorée; et qu'une voix dévouée à la vérité ne se

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