DEUXIÈME PARTIE
Les grands hommes qui ne doivent ce titre qu'à certainesactions d'éclat, n'ont quelquefoisde grand, que le spectacle.
Dans ces occasions rares, les yeux du public et la gloire du succès, prêtent à l'âme une force et une grandeur étrangère : l'orgueil emprunte les sentiments de la vertu : l'homme se surmonte , et ne se montre pas tel qu'il est.
Combien de conquérants , fameux dans l'histoire , à la tête des armées, ou dans un jour d'action , paraissent au-dessus des héros; et dans le détail des mœurs et de la société , à peine étaient-ils des hommes!
C'est que dans les occasions d'éclat, l'homme est comme sur le théâtre; il représente : mais dans le cours ordinaire des actions de la vie, il est, pour ainsi dire, rendu à lui-même; c'est lui qu'on voit :
ii quitte le personnage, et ne montre plus que sa personne.
Aussi lorsque l'auteur sacré loue ces hommes illustres qui ont été riches en vertu, et qui se sonacquis parmi le peuple une gloire qui passera d'âge en âge , il comprend tout leur éloge dans ces deux traits : Ils ont maintenu et embelli au dehors l'ordre et la beauté de la société, par la douceur de toutes les vertus civiles : Pulchrltudinis studlum habeiites (Eccli. xliv, 6); et ils ont été au dedans comme les génies pacifiques et tutélaires de leurs propres maisons, pacijicantes in domibus sids. (Ibid. )
Oui, messieurs, que le prince de Conti ait été un grand homme de guerre , c'est une gloire qu'il a partagée avec tant d'hommes fameux que la France a eus dans tous les siècles.
Mais une louange qui lui est propre, c'est que la vie paisible et privée , l'écueil des réputations les plus brillantes, a laissé voir en lui encore plus de vertus estimables : c'est qu'en le voyant tous les jours, nous l'avons toujours vu plus grand.
Bon sujet, bon ami, vrai, affable, humain , modeste, sage; et dans toutes les situations, toujours égal à lui-même.
Quel était son respect et son attachement pour le roi ! combien de fois l'a» ons-nous entendu déplo rer le malheur de tant de princes qui avaient fait servir leur naissance à leur ambition, qui, loin de porter aux pieds du souverain , les vœux et le respect des peuples, portaient au milieu des peuples Je mépris du respect dû au souverain ; loin d'être les liens du prince et des sujets , en étaient le mur de séparation ; armaient contre leur patrie le nom qui depuis tant de siècles la protège , et n'étaient les premiers sujets que pour être les premiers rebelles !
Le prince de Conti disait souvent , que la naissance n'approche les princes de plus près du trône, quepourleslierplus inséparablement au souverain; qu'il leur est plus glorieux d'obéir à leur propre sang, que de commander à des étrangers; que la désobéissance dans le commun des sujets est un crime contre l'État, mais qu'elle est dans les princes un outrage qu'ils se font à eux-mêmes; que les princes ne sont nés que pour le bonheur de leur patrie ; que l'État ayant toujours été l'héritage de leurs ancêtres, ils doivent en maintenir latranquillité comme celle de leur propre famille ; et que les premiers regards du trône tombant sur eux, ils doivent les premiers baisser les yeux devant son éclat, et donner les premiers exemples de soumission au reste du peuple.
Tels étaient les sentiments du prince de Conti;
ORAISON FUNÈBRE
telle sa conduite toujours égale, jamais démentie. ' Toutes ses voies ont été belles , et tous ses sentiers pacifiques : Fixejus vix pulchrœ, etomnes semilx illius pacifie X. (Pkoy. m, 17. ) Et nous n'avons pas besoin ici de recourir aux ménagements de l'art; et en louant une partie de sa vie , de tirer le rideau sur l'autre.
En cela, son inclination secondait son devoir. Les vertus du roi l'attachaient à sa personne, autant que la royauté le soumettait à ses ordres. 11 obéissait, mais en aimant, en admirant, en étudiant un modèle, plutôt qu'en se soumettant à un maître. Et arrivé à la rade deDantzick, déjà près du trône , et sur le point d'y monter, sa qualité de sujet lui est encore plus chère que le titre de roi qu'on doit luidonner.il met encore, avec son cœur, la couronne qu'il croit tenir, aux pieds de Louis : Bien malheureux, lui écrit-il, que l'éloignement m'empêche d'être guidé par vos ordres, et éclairé par vos lumières. Son état de sujet peut changer, ses sentiments de respect et de soumission seront toujours les mêmes.
Et de là son attachement tendre et respectueux pour Monseigneur : attachement que l'enfance avait vu naître, et qui avait toujours crû avec lui. Malgré l'amitié et la confiance dont ce grand prince l'honorait ; malgré la familiarité formée depuis le premier âge; malgré cette liberté facile et aimable, qui fait les délices de sa cour, quelles manières toujours pleines de respect et d'une noble attention dans le prince de Conti ! On apprenait en le voyant à respecter ses maîtres; et son rang ne paraissait lui donner plus d'accès et de liberté, que pour montrer plus d'égards et plus de retenue aux autres.
Autant qu'il respectait ses maîtres , autant exigeait-il peu de contrainte et de respect de ses amis. Vous ne l'oublierez Jamais, vous qu'il honora autrefois de sa confiance : eh! que ne pouvez-vous le dire ici à ma place! Mais tout ce que ce cher souvenir vous rappelle dans ce moment; mais les tristes regrets que je vous vois mêler ici à son éloge, et que le respect du lieu avait jusqu'ici suspendus, ne le disent-ils pas assez? et pourront-ils, sans m'interrompre, me permettre à moi-même de le faire entendre?
]N'était-il pas cet homme aimable pour la société, dont parle l'Écriture, et cet ami plus cher mille fois qu'un frère? (Pbov. xviii, 24.)
Les princes connaissent peu d'ordinaire le plaisir de l'amitié : leur élévation, ou les rend trop inaccessibles aux autres hommes , ou leur rend les autres hommes trop méprisables. Ils confondent le respect qu'on doit au rang, avec l'amitié qui n'est due
qu'à la personne : ils sont plus jaloux de s'attirer des hommages, que de gagner des cœurs ; ou s'ils savent se faire aimer, ils n'aiment jamais beaucoup euxmêmes.
Dans cette image , messieurs , que trouverez-vous qui ressemble au prince de Conti! Quel ami fut jamais plus tendre, plus facile, plus fidèle, plus digne d'être aimé? l'amitié ne l'égalait-elle pas à vous? et la supériorité que lui donnaient le rang et le mérite , l'aperceviez-vous que dans le soin aimable qu'il avait de l'oublier?
Quelle douceur dans les mœurs! quelle sûreté dans la tendresse! quelle vérité dans les sentiments! quelle fidélité dans le secret! quels charmes dans le commerce! quel goût dans le choix de ses amis! quelle attention à les conserver jusqu'à la fin ! Et la mort même, la mort dans l'instant qu'elle vous l'a ravi, a-t-elle pu vous ravir son cœur? N'avez-vous pas été les dépositaires de ses secrets , et de ses derniers soupirs? N'a-t-il pas versé dans votre sein les derniers regrets de son âme? Sa confiance et son amitié n'ont-elles pas été plus fortes que la mort? Et si votre douleur vous permettait ici d'être sensibles à quelque autre chose qu'à sa perte, ne le seriez-vous pas à ce que la postérité dira toujours de lui , comme de cet homme merveilleux dont parle l'Écriture : Heureux ceux qui vous ont vu , qui ont vécu avec vous, et que votre amitié a comblés d'honneur et de gloire ! ^ea^i qui te viderunt, et in amicitià tuâ decorati sunt. ( EccLi, XLViii ,11.)
Mais il n'était pas de ceux qui, doux et faciles avec un petit nombre d'amis, ne montrent que l'orgeui|durang,oulesbizarreriesderhumeur,aureste des hommes ; qui , renfermant tout ce qu'ils ont d'estimable dans un commerce privé, gardent leurs défauts pour le public.
L'affection des grands et du peuple en répond ici pour moi. Les larmes de ses amis sont confondues avec les larmes publiques : et si le deuil général n'a pas laissé à leur amitié le triste plaisir de se distinguer par la douleur de sa mort , elle leur a du moins laissé la consolation de n'être pas les seuls à la pleurer.
En quel homme se sont jamais trouvées rassemblées à un plus haut point, toutes les vertus qui nous lient aux autres hommes ?
Souverainement vrai, il n'aimait que la vérité dans les autres : nul intérêt n'était jamais entré dans sa grande âme en concurrence avec la vérité : elle lui paraissait le premier devoir de l'homme, et le titre le plus glorieux du prince. Il laissait aux âmes vulgaires, les déguisements et les finesses utiles , ou pour nous parer d'une gloire qui ne nous