‹ ŒuvresChapitre 231 sur 264 · DE M. LE PRINCE DE COMÎ · texte numérisé non relu

DE M. LE PRINCE DE COMÎ

appartient pas , ou pour cacher nos défauts véritables : toutes ses paroles étaient dictées parla vérité juénie : il ne trouvait de beau dans les hommes que la vérité : il ne cherchait point ses amis parmi s-es flatteurs : son rang même lui était souvent à charge parles ménagements qu'on s'imposait devant lui; et on lui a souvent ouï dire que dans ses voyages , lorsque la bienséance lui avait pu permettre d'être inconnu, il n'avait pas trouvé de plaisir plus doux que d'entendre parler les hommes naturellement, et se montrer tels qu'ils sont : plaisir assez inconnu aux grands, qui ne voient jamais des hommes que la surface, et qui n'en aiment souvent que le faux. Et ne vous représentez pas ici, messieurs, cet amour farouche et outré de la vérité, qui dégénère en humeur cynique, et qui est plutôt une haine bizarre des hommes, que de leurs défauts.

Aussi affable que vrai , la vérité ne montrait pas en lui cet abord austère et censeur , qui rend souvent le sage odieux, sans rendre la sagesse aimable.

Vit-on jamais dans un rang si élevé, et avec tant de supériorité de génie, tant de bonté et ;d'affabilité? Vous le savez, messieurs; et vous vous le représentez encore ici, vivant parmi nous, montrant à tous cet air simple et no'ble de douceur, qui attirait tous les cœurs après lui, ne retenant de son rang que ce ce qu'il en fallait pour rendre encore pUis aimable l'affabilité qui l'en faisait descendre; et rassurant si fort, ou le respect, ou la timidité, par un attrait inséparable de sa personne, qu'au sortir de son entretien, on goûtait toujours à la fois, et le plaisir d'être charmé de lui, et le plaisir de n'être pas mécontent de soi-même.

Par là, il laissait a l'auguste éclat de sa naissance, la dignité qui la fait respecter, et en ôtait l'humeur et la fierté, qui n'ajoutent rien à la grandeur, et qui ôtent beaucoup aux grands.

Et ce n'était pas même en lui une douceur empruntée, OLi la politesse et les manières ont plus de part, que le sentiment; un simple usage plutôt qu'une vertu : c'était un fonds d'humanité.

La valeur, l'élévation forment presque toujours un caractère d'insensibilité : la gloire des armes est toujours teinte de sang ; et lorsque le rang laisse le reste des hommes si loin de nous, il est rare que le coeur nous en rapproche.

Un héros et un prince humain : voilà , messieurs , ce que le prince de Conti alliait ensemble. Il disait souvent que quand même la religion n'obligerait pas de regarderies hommes comme nos frères, il suffit d'être né homme pour être touché du malheur de ses semblables. Et delà, à la prise deNeuhausel, où la place

emportée d'assaut, semblait autoriser le carnage et la fureur du soldat; combien de victimes innocentes arrache-t-il d'entre les bras de la mort? combien arrête-t-il de ces actions barbares, que ne demande plus la victoire, mais qu'inspire la seule cruauté? apprenant aux Allemands à mêler la valeur, qui leur est commune avec nous , à l'humanité qui nous est propre.

De là, le lendemain du combat de Steinkerque , il vient sur le champ de bataille, encore tout cou vert de morts et de mourants; fait transporter tous les blessés, sans distinction de Français et d'ennemis ; assure à une infinité de malheureux , la vie ou le salut; et force les ennemis mêmes de bénir, dans le héros qui a su les vaincre, le libérateur qui les sauve.

Et dès lors, vous accordiez, Seigneur, aux larmes de tant d'infortunés qu'il sauvait, les grâces et les miséricordes qui lui préparaient le salut à lui-même.

En cela, messieurs, ne croyez pas qu'il cherchât des applaudissements et des éloges : il ne faisait que se prêter aux mouvements et à la bonté de son cœur.

Jamais prince ne fut plus éloigné de l'ostentation et de la fausse gloire. Simple, modeste, ennemi des louanges, attentif à les mériter; l'admiration de tous, toujours le même à ses propres yeux; ignorant presque seul, comme Moïse, la gloire et la lumière qui brille autour de lui : nous l'avons vu donner à peine à son rang, l'éclat extérieur que l'usage y attache ; vivant parmi nous comme un citoyen ; accompagné de cette dignité toute seule qui suit partout les grands hommes; n'empruntant rien de l'appareil et du dehors; devant tout à luimême; plus grand lorsqu'il paraît tout seul, que tant d'autres ne le sont, enflés de tout le faste et de toute la pompe qui les environne.

Sa modestie prenait sa source dans la modération naturelle de son âme. On l'a vu en garde contre lui-même, se refuser aux gotlts les plus innocents; à la curiosité même des peintures , où ses infirmités auraient pu trouver un délassement : et aux instances que lui fait là-dessus la princesse son épouse , toujours attentive à soulager l'ennui de ses maux, que répond-il? Qu'en se livrant à un goût, on s'accoutume à se livrer à tous les autres; et qu'il faut savoir, ou ne pas tout désirer, ou se passer souvent de ce qu'on désire.

Écoutez , vous à qui rien ne suffit , et dont les goûts bizarres et fastueux ne servent qu'à rappeler tous les jours la bassesse de votre naissance, l'injustice de vos trésors , et les misères publiques

ORAISON FUNEBRE

qui en sont en même temps , et le fruit et la source !

Et , caractère admirable , messieurs , dans toutes ses vertus , quelle égalité ! Ses grandes qualités ne se bornaient pas , comme dans beaucoup d'autres , à quelques actions louables , mais rares , qui échappent du milieu d'une foule de vices, qui perdent tout leur mérite par le contraste , et qui sont plutôt des saillies que des vertus.

Toujours supérieur aux événements , s'il n'avait pas toujours la gloire du succès, il avait du moins la gloire de paraître toujours plus grand que sa fortune. Les couronnes manquées le laissant aussi tranquille que l'avaient trouvé les couronnes offertes; content de n'avoir rien à se reprocher sur los mesures que la sagesse fournit, il ne croyait pas -devoir se reprocher les succès dont la Providence toute seule décide. Sur le point décisif même des plus grandes affaires ; au milieu des agitations que l'esprit douteux de l'événement, et les vues différentes qui s'offrent, font naître dans l'âme : on aurait cru à le voir que tout était décidé : et sa tranquillité ne perd rien par Tincertitude des événements, toujours plus difllcile à soutenir que l'événement même.

Oui, messieurs, ce caractère de raison l'accompagnait partout. Quelle habileté à ménager les esprits! quelle dextérité à se concilier les intérêts les plus contraires! quelle connaissance profonde des hommes! quelle vue sur tout ce qui peut assurer le bonheur des peuples et des États! quel fonds de modération sur les points mêmes où la vivacité paraît le plus à sa place! quelle sagesse dans l'enjouement même de la conversation la plus libre!

Mais ne seraient-ce point ici de ces images que l'orateur ne peint que d'après lui-même; qui expriment ce que le héros aurait dû être , mais qui ne représentent point ce qu'il a été ; et plus propres à rappeler ses défauts, qu'à servir à son éloge?

Vous m'interrompez ici , messieurs ; et je sens que ma précaution vous offense. Du milieu de cette assemblée auguste, une voix publique , formée par l'amour et par la douleur, s'élève contre moi, et me reproche des louanges trop au-dessous de mon sujet, tandis que je parais craindre d'en donner d'excessives.

Et que manquerait-il en effet à son éloge , s'il eût été alors aussi agréable aux yeux de Dieu , qu'il était grand devant les hommes?

Et quand je dis devant les hommes, messieurs, ne pensez pas que se ménageant , comme tant d'autres , l'estime du public , par les dehors de la modération et de la sagesse, il vînt se démentir dans l'enceinte des devoirs domestiques; que lasséde soutenir

en publie le personnage de grand homme, il vînî porter parmi les siens le chaj^rin de la contrainte . et s'y délasser, par des vices , des apparences de la vertu !

S'il eut le premier caractère de ces hommes illustres, loués dans les livres saints, qui avaient été chacun dans leur siècle, l'ornement de la société : Pulchritudinh studium habentes : il ne leur ressembla pas moins par le second, qui les avait rendus comme les génies pacifiques et tutélaires de leurs propres maisons : Paciftcantes in domibus suis.

Bon mari, bon père, bon maître; mais que de plaies vais-je rouvrir à la fois! Et la princesse désolée, qu'un lien sacré lui avait unie, que le cœur lui unira toujours, ne sent-elle pas assez la violence du coup? et faut-il rappeler toute sa douleur, en lui rappelant tout ce qu'elle a perdu? Ainsi nous échappent, ô mon Dieu, les objets les plus chers : ainsi unissent les liaisons les plus tendres : ainsi tout ce qui nous promettait plus de bonheur, se tourne en amertume; et, hors l'espérance dela.foi , ne nous laisse plus qu'un cher souvenir, qui en paraissant soulager notre douleur, en perpétue le deuil et la tristesse.

Le prince de Conti , messieurs , pouvait dire de lui, comme le roi David , qu'il avait eu en partage un bon cœur, qu'il marchait au milieu de sa mai' son dans la jiaix et dans l'innocence. ( Ps. c , 2 , 3,4.)

Quels égards pour la princesse son épouse, dont la conduite et les vertus ont toujours honoré le rang ! Les plus petites attentions qui semblaient devoir échapper à la supériorité de son génie, n'échappaient pas à la bonté de son cœur. Quelle tendresse pour les princes ses enfants ! Formant lui-même dans leur cœur ces premiers sentiments d'honneur et d'élévation si dignes de leur naissance; devenant , pour ainsi dire, enfant avec eux, pour leur apprendre à devenir un jour sages, grands, équitables, humains i modérés; en un mot, tout ce qu'il était lui-même. Vivant comme un homme privé au milieu de son auguste famille; respectant les liens de la religion et de la nature , les doux titres de père et de mari ; et ne connaissant pas cet usage insensé , qui fait que la plupart des grands semblent être nés seuls sur la terre, croient que tout ce qui renverse la première institution de la nature, est un privilège de la grandeur, et regardent tout ce qui lie, comme un joug qui les déshonore.

Qu'il faut être né grand pour soutenir jusque dans ces devoirs obscurs ef domestiques, où Thommese relâche toujours, et où l'humeur prend si aisément

DE M. LE PRINCE DE COiNTl.

la place de la vertu , un cnvactère toujours égal de grandeur et de sagesse !

Vous me prévenez ici, maison affligée de ce prince, et je pourrais en attester votre douleur : quel maître le fut jamais moins, ou plutôt mérita mieux que lui de l'être?

Les grands croient que tout est fait pour eux, et que les autres hommes ne sont nés que pour porter le poids , ou de leur orgueil , ou de leurs caprices. Le prince de Conti n'exerçait son autorité que sur lui-même. Quel fonds de bonté et de douceur envers les siens ! n'exigeant presque rien pour lui ; ne comptant point leurs fautes dès qu'il en souffrait tout seul ; aimant mieux quelquefois souffrir de leur peu d'habileté, que de contrister leur tendresse; jamais d'humeur, jamais un de ces moments de vivacité qui ait pu marquer que sa grande âme était sortie de son assiette naturelle; poussant même si loin la bonté , que l'affection toute seule des siens prévenait l'abus qu'ils en auraient pu faire : paraissant leur ami plutôt que leur maître : les quittant de ces devoirs rigoureux qu'on donne à l'usage bien plus qu'au besoin : les regardant comme les compagnons de sa fortune , et non pas comme les jouets ou les ministres de ses humeurs ou de ses passions ; et faisant voir (chose rare ) que les grands peuvent trouver des amis, même parmi ceux qui les servent.

Voilà cet homme sage , l'amour des peuples , le modèle des princes; la joie des siens, l'admiration de tous. Achevez, Seigneur, en lui votre ouvrage : couronnez vos dons : ranimez ces vertus humaines , ces os arides, par un souffle de vie : faites succéder à la beauté de ces feuilles stériles, des fruits d'immortalité : conduisez ce jour de l'homme jusques au jour parfait de la grâce : formez de tous ces trésors de l'Egypte un tabernacle à votre gloire : ne perdez pas la sagesse du Sage ; mais donnez-lui la foi des humbles et des petits.

Il fut donc un des hommes les plus accomplis dans la vie civile : Et honorem apud seniores, juvenis. Ajoutons le dernier trait. Il fut encore un des plus éclairés par la singularité des connaissances et la supériorité des lumières : Aciitus inveniar injudiclo ; 171 conspectu potentium admirabilis ero, et habebo immortalitatem ; non-seulement un héros et un sage, mais encore un esprit supérieur et universel.

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