TROISIÈME PARTIE
La science et la lumière dans un prince , est presque toujours recueil de sa gloire ou de sa religion.
Selon le monde, elle l'engage d'ordinaire en des recherclîes vaines et frivoles, étrangères aux de-
voirs et à l'élévation de son état , qui peuvent éclairer l'homme, mais qui n'instruisent pas le prince. Devant Dieu, elle l'enfle, elle l'égaré, et n'éclaire souvent sa raison qu'aux dépens de sa foi.
Or admirez, messieurs, dans les connaissances rares du prince de Conti , deux avantages , iparqués d'abord dans mon texte, et fort opposés à ces deux écueiis.
Le bruit de sa science et de ses lumières , lui at tire des extrémités de la terre, non pas une reine étrangère, mais les vœux d'un royaume entier. Les grands et les puissants de Pologne , frappés des merveilles que la renommée répand de lui en tous lieux, lui offrent à l'envi une couronne , qui a toujours été le prix de la valeur et du mérite : In conspectu potentium admirabilis ero.
Et à ce premier fruit de ces lumières , ajoutez-en un autre : c'est le gage de la couronne d'immortalité par son retour à Dieu au lit de la mort : Et habebo immortalitatem .
Oui , messieurs , quelle étendue de connaissances dans le prince de Conti! On eût dit qu'il était de toutes sortes de professions : guerre, belles-lettres , histoire , politique , jurisprudence , physique , théologie même : il semblait qu'il ne se fût appliqué qu'à chacune de ces sciences , selon les différents hommes qu'il entretenait, et en l'entendant, on s'écriait encore comme autrefois sur ce prince le plus sage et le plus éclairé de l'Orient :
« Quelle abondance de lumière et d'érudition dans « votre jeunesse ! La science et la sagesse coulent de « votre bouche comme les eaux d'un fleuve majes- « tucux : les lumières de votre âme ont sondé tous « les secrets de la terre ; et dans cette gloire pacifi- « que , vous avez été les délices des peuples , comme « la gloire des armes vous en avait rendu l'admi- « ration et le soutien : » Quemadmodùm eruditus es injuventute tuât etimpletus es, quasi Jlumen, sapientiâ; et terram retexit anima tua... et dilectus es in pace tuâ. (Eccli. xlvii, 15, 16,17.)
Et dans ces lectures immenses , remarquez deux abus évités. Point de goût pour ces livres frivoles, qui ne sont que le délassement de l'oisiveté , et qui corrompent le cœur sans instruire la raison.
Un grand goût pour les livres saints ; beaucoup de respect pour les vérités de la foi.
Dans le temps même , ô mon Dieu ! qu'il ne goûtait pas encore combien vous êtes doux, il avouait que vous êtes le saint et le véritable : sa raison respectait les bornes de la foi, tandis qu'il en oubliait les devoirs : sa bouche rendait hommage à la vérité de vos mystères, lors même que son cœur était encore loin de vous : il ne trouvait dans ses grandes lumiè-
ORAISON FUNÈBRE
res que les motifs de sa soumission : et s'il n'aimait pas encore la vérité qui délivre, du moins il avait toujours offert un respect religieux à la vérité qui soumet et qui captive.
Dois-je le dire ici, messieurs? dans un siècle où la religion est devenue le jouet, ou de la débauche, ou d'une fausse science : dans un siècle , où l'impiété est comme la première preuve du bel esprit : dans un siècle, où croire encore en Dieu, est presque la honte , ou de la raison , ou du courage : dans Un siècle , où pour n'être pas confondu avec le vulgaire , il faut se donner l'affreuse distinction de l'incrédulité : dans un siècle enfin , où tant d'hommes superficiels blasphèment ce qu'ils ignorent; se croient plus habiles à mesure qu'ils sont plus téméraires ; apprennent a douter de la religion avant de la connaître; s'érigent en docteurs de l'impiété avant que d'avoir été les disciples de la foi ; et s'élèvent contre la science de Dieu, sans avoir nïême celle des hommes.
Au milieu de ces abus , la foi du prince de Conti , si supérieure en lumières et en connaissances, ho- . nore la vérité de la religion. Ce grand génie n'est plus qu'un humble fidèle devant la majesté de celui qui pèse les esprits , et qui regarde les scrutateurs de ses secrets comme s'ils n'étaient pas. (Is. xl, 23.) Sa curiosité ne va qu'à se convaincre, que la raison ne saurait aller à tout; que l'homme ne connaît des voies de Dieu , que ce que Dieu en a voulu révéler à l'homme; que le point fixe de nos lumières , c'est la foi ; qu'on retrouve en secouant le joug , les mêmes abîmes et les mêmes incertitudes que dans la soumission; que les dogmes de l'impiété n'ont rien de plus clair et de plus intelligible, que les mystères de la religion; et qu'en refusant de croire, on perd la foi, sans que la raison y gagne et s'éclaircisse.
.Sentiments dont ce grand prince ne s'est jamais départi.
Mais, à tant de valeur, tant de sagesse, tant de religion, tant de lumières, que manquait-il, messieurs.!" qu'une couronne. Content du rang que lui donnait sa naissance, le prince de Conti ne l'avait jama-is désirée. La gloire de tenir par le sang au premier trône du monde; le zèle qui le liait au roi encore plus que le sang; le plaisir de vivre sous ses yeux , et d'obéir à ses ordres : c'est là que , fixé par son cœur, il avait toujours borné son ambition : et comme cette princesse dans l'Écriture , qui préférerait à la royauté la condition des serviteurs de Salomon , il trouvait encore plus glorieux d'être des premiers sujets de Louis , que roi d'une nation étrangère : Beati servi tui, qui stantcoràm te semperî{\u Reg.x, 8.)
Mais enfin, la Pologne l'envie à la France. Son trône, vacant par la mort d'un roi qui avait été la terreur des infidèles , redemande un prince du sang de nos rois. La grande réputation du prince de Conti est la seule intrigue qui lui gagne d'abord tous les suffrages.
Il fallait à une nation guerrière, un prince belliqueux; à une nation libre, un prince sage et modéré; à une nation zélée pour la foi, un prince éclairé et religieux , qui sût en même temps respecter la foi et la défendre; à une nation qui se donne elle-même ses rois , un prince , que l'estime générale eût appelé à la royauté, que l'amour eût fait régner, et qui eût regardé ses sujets comme ses bienfaiteurs ; enfin , à une nation presque toujours divisée par des factions domestiques, un prince d'un génie supérieur, habile dans l'art de connaître les hommes et de les gouverner ; qui sût ménager les esprits , concilier les intérêts , et réunir à la défense de la patrie, les passions elles-mêmes qui la déchirent.
Peuple heureux ! si Dieu , qui dispose des rois et des royaumes , ne l'eût refusé dans sa colère à tes premiers vœux : ou plutôt, si toi-même, tu n'eusses conjuré contre ton propre bonheur! tes jours couleraient dans la paix , dans l'abondance et dans la gloire : tes lois seraient encore ta force et ton soutien : sur tes autels ne s'offriraient que des sacrifiées de joie et d'actions de grâces : les malheurs des règnes précédents seraient oubliés : tes nouvelles conquêtes iraient encore plus loin que tes pertes passées , et ta valeur ne serait redoutable qu'à tes voisins.
Mais une faction ennemie des lois , de la religion et de la liberté , s'élève : des suffrages séditieux traversent une élection légitime; les droits les plus sacrés sont violés ; les lois cèdent à la force; un vil intérêt prévaut sur la gloire de la nation , sur le bonheur de la patrie , et sur les intérêts mêmes de la foi. Un nouveau Jéroboam divise les tribus, s'assied sur un trône usurpé, et sous les apparences du culte saint, il porte au milieu de l'héritage du Seigneur un culte profane. Le roi que Dieu avait choisi , est rejeté : il ne fait que le montrer dans son indignation à la Pologne : il en retire avec lui sa protection et ses miséricordes ; et le même malheur qui l'éloigné de cette terre ingrate, est pour elle le signal et la source de tous ses malheurs.
Quel spectacle de désolation et d'horreur offret-elle à toute l'Europe! L'esprit de discorde et de fureur souffle la guerre et la dissension parmi les citoyens : la valeur de sa nation se tourne contre elle-même : l'idole qu'elle avait élevée sur le trône en est renversée; sa couronne devient le jouet des