‹ ŒuvresChapitre 233 sur 264 · DE M. LE PRINCE DE CONTI · texte numérisé non relu

DE M. LE PRINCE DE CONTI

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peuples et des rois : ses villes , la proie de ses alliés et de ses ennemis. Elle donne la main aux .-issyriens (Jébém. Orat. v, 6); le Moscovite appelé court venger, sur ceux mêmes qui l'appellent, ses anciennes pertes : un peuple qu'elle avait toujours regardé comme son esclave, devient son tyran. (Ibid. 8.) Ses autels sont renversés; ses prêtres arrachés du sanctuaire , et menés en servitude; ses vierges déshonorées ; ses princes , comme des brebis timides, marchent sans force et sans valeur, devant celui qui les poursuit (Thren. 1,6); ses campagnes inondées de sang, refusent la nourriture à son peuple : au dehors le glaive, la mort au dedans. (Ibid. 20.) Le Seigneur qui les frappe ne se lasse point : il répand d'une main une coupe de venin et de mortalité, et tient élevé de l'autre le glaive de la guerre et de la vengeance : tous les fléaux de sa colère tombent à la fois sur celte terre infortunée : toutes ses voies pleurent , et ne sont plus qu'une triste solitude; et au milieu de tant de calamités, la fureur de ses citoyens n'est pas encore assouvie. La main qui les frappe et qui les terrasse, ne les désarme point : ils achèvent de venger sur eux-mêmes la justice de Dieu : la ruine de la patrie ne peut être la lin de leurs dissensions et de leurs querelles ; et accablés de tant de pertes , ils veulent encore périr de leurs propres mains.

Grand Dieu ! frappez-vous donc pour perdre , et non pas pour corriger? ne vous souviendrez-vous pas d'Abraham et de Jacob ? n'oublierez-vous pas enfin les péchés des enfants en faveur de la piété de leurs pères ? les Hedwige et les Casimir, tant de saints rois qui ont porté cette couronne , et qui ont vengé la gloire de votre nom , ne feront-ils pas tomber de vos mains le glaive de la vengeance.? Avezvous mis devant vousjusques à la fin wi image d'indignation, afin que les prières et les gémissements de cette Église désolée, ne montent pas jusqii'à votrône (ibid. m. 44)? et ses malheurs ne vous toucheront-ils pas encore plus que ses crimes ?

Voyez, peuple, et considérez les maux que le Seigneur a faits parmi vous, ronsavez rejeté son roi et son Christ (Ps. lxxxviii, 39), vous avez éloigné celui que vous aviez appelé; et le Seigneur vous a rejeté; et vos rois sont devenus en même temps et votre punition et votre crime.

Mais quoi, messieurs! les jugements de Dieu se déclarent. Il ne voulait donner au prince de Conti que la gloire de la royauté et d'une couronne terrestre, et le préparer à une couronne immortelle.

Car enfin, que le héros, dit le Prophète, ?ie se glorifie pas de sa valeur; que le Sage ne mette pas une vaine confiance dans sa sagesse; que celui

MASSILLON. — TOME I

qui est riche en esprit et en connaissances , ne s'élève pas des richesses de sa science et de sa lumière. (JÉRÉM. IX, 23.) Talents éclatants que Dieu donne, et qui presque toujours éloignent de Dieu; sources de perdition, si Dieu qui en est l'auteur, n'en est la fin, et n'en règle l'usage; si vous connaître et vous aimer, ô Dieu, ne donne le prix à tout le reste.

Nous touchons enfin au moment où le prince de Conti goûta ces grandes vérités. Moment heureux pour lui , terrible pour la France , qui le pleure ; pour les siens, qui semblent le rappeler par leurs cris du fond de ce tombeau; pour une princesse désolée, qui le redemande; pour ses amis, qui le perdent (si on doit compter pour perdu celui que Dieu a sauvé). Et que me reste-t-il ici, après que ses talents glorieux l'ont conduit presque sur le trône , que de vous montrer l'usage qu'il en a fait pour le ciel ?

De longues infirmités lui montraient de loin le jour du Seigneur, et nous préparaient à sa perte. Mais les ressources de l'âge , le succès des remèdes , ou plutôt nos désirs, rassuraient nos frayeurs. Vaines espérances des hommes! Les moments de Dieu ne sont jamais les nôtres : le coup est frappé ; la mort que nous croyions encore loin , paraît à la porte , et la lumière d'Israël est sur le point de s'éteindre.

Quelle consternation répandue dans le public avec cette triste nouvelle ! Personne ne s'en fie au bruit commun : on veut voir de ses yeux et entendre de ses oreilles : tout vient en foule s'en instruire , et tout le publie par sa douleur; le peuple lui-même qui d'ordinaire ne sent que ses propres pertes , est sensible à celle qui nous menace. Que d'offrandes portées au pied des autels , pour demander le retour d'une santé si précieuse ! Chacun croit aller donner en secret cette pieuse consolation à sa douleur ; et il trouve dans le temple ses larmes et ses oblations , mêlées avec les larmes et les oblations publiques.

Vous parûtes , grand Dieu ! vous laisser fléchir à nos vœux. La mort s'éloigna; nos craintes se changèrent en espérances. Mais vos ordres ne changent point : cette lueur passagère qui nous montrait la vie, tourne tout d'un coup vers le tombeau : vos desseins éternels s'accomplissent, et le coup suspendu ne trompe notre espoir, que pour nous faire encore mieux sentir la douleur de sa perte.

Qu'attendez-vous ici, messieurs, de ce héros, de ce sage, de ce grand esprit? Une pénitence oii se trouvent tous ces caractères ; constante, sage, éclairée : les mêmes voies qui l'avaient conduit à la gloire, le conduisent au salut.

Il est vrai , ce héros ne regarde pas la mort d'un oeil fier et tranquille. Car, ô mon Dieu , le vase de

terre [leut-il encore s'enorgueillir sous la main toutepuissante qui va tomber sur lui et le briser? Et qu'est-ce que l'intrépidité de l'homme à la mort? qu'une lâcheté de désespoir , qui n'ayant pas la force de porter la crainte de vos jugements, trouve plus aisé de les mépriser, et n'osant espérer le salut, se fait un honneur affreux de se perdre ?

Le prince de Conti laisse paraître comme le roi Ézéchias , quand on vient lui annoncer de la part de Dieu , fous mourrez, ces sentiments de trouble et de crainte , que tout homme doit à la nature et à la vérité; et tout chrétien , à la foi des jugements à venir? Il ne veut ni imposer aux autres , ni s'en imposer à soi-même, ni se prêter une fausse vertu , ni se déguiser ses propres misères.

Mais attendez . La foi opère la crainte, et la crainte opère l'amour, la résignation et le salut. Dieu prend la place de l'homme dans son cœur; et qu'on est grand quand on l'est avec Dieu!

Dès ce moment , son œil fixé dans l'éternité , ne la perd plus de vue. Le monde s'évanouit. Ce monde , qui aux yeux des passions est tout , n'est plus rien aux yeux de la foi. Nul regret à la vie , hors l'usage peu chrétien qu'il en a pu faire : nul retour vers l'Egypte, hors le souvenir des miséricordes du Seigneur qui l'ont délivré de son joug. Environné de ministres saints, il marche comme le tabernacle d'Israël , d'un pas majestueux vers la terre de promesse ; et la manne sacrée et le pain des anges qu'il a reçu (mais avec quelle élévation de foi! quelle tendresse de piété ! ) , il le porte au dedans de lui , et y trouve toute sa consolation et toute sa force.

Au milieu des douleurs les plus aiguës, le corps exténué, et qui dépérit à chaque instant par la violence des maux et des remèdes , il refuse même à ses souffrances ces plaint-es innocentes qui semblent les soulager. Et ce n'est pas ici Une constance de philosophe, une ostentation, plutôt qu'une vertu; il ne donne rien aux spectateurs , vous l'avez vu ; tout est pour Dieu; toujours dans le vrai, effrayé quand il faut ; constant quand Dieu le demande : c'est la force de la foi ; c'est la patience des saints ; c'est l'humiliation de la pénitence. Et c'est ainsi , ô mon Dieu, que ceux qui espèrent en vous, changent de valeur et de force : Oui sperant in Domino , mutabunt fortitudinem. (Is. XL, 3L)

Voilà le héros que forme la grâce : voici le sage. Il appelle au secours de sa faiblesse, la dernière force du chrétien , la grâce de l'onction sainte. On n'a pas besoin de ces timides ménagements, qui semblent ne proposer au mourant les remèdes de la foi, que comme le désespoir de ses maux; et de peur de lui rapprocher les horreurs de la mort , n'o-

ORAISON FUNEBRE

sent lui montrer les secours de l'immortalité , et les sources d'une vie meilleure. Le sang de l'Agneau , qui coule par ces canaux sacrés, loin de l'effrayer, fait sa plus ferme espérance : il plonge avec une foi vive , les plaies de son cœur dans ce bain vivifiant. Vous le laverez, Seigneur : et vous renouvellerez sa jeunesse comme celle de l'aigle. (Ps. cii , 5.)

Les devoirs de la piété remplis, il n'oublie pas ceux de l'amitié, de la reconnaissance et de la nature. Il donne à ses amis les dernières marques de sa confiance et de sa tendresse : il parle en père à des domestiques qu'il a toujours aimés comme ses enfants : il charge un prince pieux et illustre , de porter aux pieds du roi les sentiments de respect, d'attachement, de fidélité d^ns lesquels il a toujours vécu : enfin le prince son fils est appelé.

« Mon fils, lui dit-il, je voudrais vous avoir « donné de meilleurs exemples ; et j'espère que si « Dieu m'avait conservé la vie, je vous en aurais « donné. Souvenez-vous toujours qu'il faut servir « Dieu , lui être fidèle , et au roi ; et vivre en hon- « nête homme et en bon chrétien , pour attirer les « bénédictions du ciel. »

Puissent ces dernières instructions ne s'effacer jamais de votre cœur , prince , la seule espérance de votre auguste nom ! et former en vous avec les qualités héroïques d'un père , dont la vie a illustré notre siècle , les sentiments et les vertus qui ont sanctifié sa mort !

Enfin tous les soins, toutes les créatures s'éloignent : il demeure seul avec Dieu. Et c'est ici où toutes ses lumières se réunissent ; où sa grande âme se dégage de plus en plus des sens; où la majesté du Dieu , qui est proche et qui paraît , l'éclairé , la remplit , l'élève au-dessus d'elle-même.

La voie des justes est comme une lumière qui va toujours croissant jusqu'au jour parfait de l'éternité. (Pbov. iv, 18.) Ce n'est plus la foi. qui souffre avec résignation; c'est l'amour qui aime à souffrir. « Seigneur, dit-il sans cesse au milieu de « ses douleurs, appesantissez votre main, redoublez « vos coups , brisez-moi , brûlez , coupez , détruisez « ce corps de péché ; je le livre à votre justice : réser- « vez vos miséricordes pour mon âme ; perdez-moi « dans le temps , et me sauvez dans l'éternité. »

Ce n'est plus la terreur des jugements de Dieu qui le saisit et qui le trouble , c'est l'excès de sa charité pour les hommes qui le calme et qui le console. Et lorsque le ministre sage et éclairé, qui étudie les opérations de la grâce dans son âme, lui renouvelle ce sentiment par les paroles de l'Apôtre : Dieu qui est riche en miséricorde y poussé par l'a mour extrême dont il nous a aimé lorsque nous

DE M. LE PRINCE DE CONTl.

étions morts par nos péchés , nous a rendu la vie en Jésus- Christ) ressuscites aveclui, etfait asseoir dans le ciel (Éphes. ii, 4, 5, 6); sa bouche mourante peut à peine suffire au transport de sa foi et de sa religion : f^oilà , s'écrie-t-il , le fondement de toutes nos espérances.

Un moment après , profondément touché de l'oubli de Dieu, dans lequel vivent presque tous les hommes , et se tournant vers le ministre sacré : « Si Ton pouvait comprendre, ajouté-t-il, l'état où « l'on se trouve dans ces derniers moments , on ver- « rait bien qu'il n'y a de ressource pour l'homme « que dans la religion. »

A ces mots , la langue se refuse à la foi qui l'anime : les forces manquent; la parole cesse; mais son cœur parle toujours a Dieu : mais son âme plus pure et plus libre, à mesure que le corps terrestre qui l'appesantit se dissout, l'invoque, l'appelle, le supplie, l'adore, le loue, le possède déjà, et ne meurt que pour aller vivre éternellement avec lui. Grand Dieu! sera-t-elle frustrée de son désir? Vous refuserez-vousà la brebis qui re\ient, vous qui courez après celle qui s'égare ? Tant de dons et de lumières , dont vous aviez orné cette grande âme , n'iront-elles pas se réunir à leur source? tant de larmes versées sur ces chères cendres, n'achèverontellos pas de les purifier ? Les gémissements de sa foi et de sa pénitence, seront-ils montés en vain devant votre trône? Le sang de l'Agneau qui crie vers vous , et qui coule sur l'autel par les mains d'un pontife fidèle ', ne se fera-t-il pas entendre? ne vous solliciterez-vous pas vous-même en sa faveur? Vous le sauverez , grand Dieu ! vos promesses s'accompliront, et son espérance ne sera pas confondue.

Écoutez, grands , et instruisez-vous. Tout ce que le monde a le plus admiré, les victoires, les talents, le nom, la sagesse, les lumières; qu'on le trouve vain et frivole au lit de la mort ! que la vie la plus glorieuse devant les hommes, la plus remplie de grands événements, paraît alors vide sans Dieu, et digne d'un éternel oubli ! qu'on découvre de folie dans la sagesse qui ne nous a pas conduits au salut ! qu'on méprise les lumières et les connaissances qui n'ont pas donné la science des saints ! Dieu paraît tout alors , et l'homme sans Dieu ne paraît plus rien : il ne tient à l'éternité que par lui , par la foi , par la grâce. Le rang , les conquêtes , la réputation , les talents , les titres ne lient qu'au temps , à un nuage qui se dissipe, au fleuve qui court rapidement se perdre dans fabîme éternel. Son nom peut passer dans

' M. delalîi-rclKTC. archevêque de Narbonne.

les histoires : on peut graver ses actions sur le marbre et sur l'airain. Les noms de ceux qui vous oublient, ô mon Dieu , ne sont écrits que sur la poussière ; un souffle léger va les effacer : Recedentes à te in terra scribentur. (Jébém. xvii, 13.)

L'immortalité n'est que pour le juste : les noms seuls écrits dans le livre de vie, ne périrontpas. Tout ce qui ne tient qu'au monde passera avec le monde : vous seul , ô mon Dieu , demeurerez toujours. Heureux donc l'homme qui ne s'attache qu'à vous seul ; qui n'aime que ce qu'il doit toujours aimer ; qui ne veut jouir que de ce qu'il peut toujours posséder ; qui ne s'appuie que sur ce qui ne peut manquer; quin'a pas reçu son âme en vain (Ps. xxiii , 4 ) ; qui lie vit pas au hasard; et qui des jours de sa vie mortelle, se forme insensiblement le jour de l'éternité.

Ainsi soif -il.

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