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PREMIÈRE PARTIE

Tout ce qui faft la grandeur des rois sur la terre , en fait aussi le danger. Les succès éclatants dans la guerre, la magnificence dans la paix, l'élévation des sentiments, et la majesté dans la personne : voilà tout ce que la vanité peut faire souhaiter aux souverains ; et voilà aussi tout ce que la foi doit leur faire craindre.

I,e roi, pour qui nous prions, passe, pour ainsi dire, du berceau sur le trône : il ne jouit point des avantages de la vie privée ; toujours utile au souverain, parce qu'elle lui apprend à connaître les hommes, et que les hommes lui apprennent à se connaître lui-même.

Mais Dieu qui veille à l'enfance des rois , et qui en formant leurs premières inclinations, semble former les destinées publiques, versa de bonne heure dans son âme ces grandes qualités qui suppléent aux instructions, et que l'instruction toute seule ne donne pas toujours.

Les troubles d'une longue minorité étant calmés

ORAISON FUNÈBRE

par les soins d'une régente vertueuse eit d'un ministre habile, Louis au sortir de ces nuages, commence à se montrer à ses peuples. La jeunesse, toujours plus aimable, ce semble, dans les princes; cet air grand et auguste, qui tout seul annonçait le souverain; la tendresse perpétuelle de la nation pour ses rois , tout le rendit maître des cœurs : et c'est alors qu'un prince est véritablement roi, quand l'amour des peuples, si j'ose parler ainsi, le proclame.

La France reprenait alors cet état florissant, qu'un nouveau règne semble toujours promettre aux empires. Les dissensions civiles l'avaient plus aguerrie et purgée de mauvais citoyens , qu'épuisée. Les grands, réunis au pied du trône, ne pensaient plus qu'à le soutenir. Les guerres étrangères, et qui n'étaient encore que de nation à nation , occupaient la valeur de ses sujets , sans accabler ses peuples. Heureuse si elle n'eût pas connu depuis toute sa puissance; et si en ignorant combien il lui était aisé de conquérir, elle n'eût pas senti dans la suite tout ce qu'elle pouvait perdre!

Le mariage de l'infante d'Espagne avec Louis, venait de suspendre les anciennes jalousies, que le voisinage , la valeur, la puissance formaient entre les deux nations. Les Pyrénées, qui les avaient vues tant de fois se disputer la victoire, les virent mener en triomphe , sur les mêmes lieux , les gages augustes de la paix. Le lit nuptial fut, pour ainsi dire, dressé sur le champ fameux de tant de batailles. On y célébrait , sans le savoir, la naissance future d'un souverain , que ce mariage devait un jour donner à l'Espagne. Mais ce grand jour, qui enfanta depuis la réunion des deux empires, ne put encore réunir les cœurs.

La régente ne survécut pas longtemps à la joie d'une cérémonie qui fut le fruit de sa sagesse, l'objet fixe de ses désirs , et qui couronna sa glorieuse administration. Le grand ministre qui l'avait aidée à soutenir le poids des affaires, et qui avait su sauver la France malgré la France conjurée contre lui , avait vu peu auparavant expirer avec lui une autorité que la France ne souffrit jamais sans jalousie entre les mains d'un étranger, mais que les orages avaient affermie.

Louis se trouva seul, jeune, paisible, absolu, puissant, à la tête d'une nation belliqueuse ; maître du cœur de ses sujets et du plus florissant royaume du monde; avide de gloire, environné des vieux chefs, dont les exploits passés semblaient lui reprocher le repos où il les laissait encore. Qu'il est difficile, quand on peut tout, de se défier qu'on peut aussi trop entreprendre!

Les succès justifient bientôt nos entrepri.ses. La Flandre est d'abord revendiquée comme le patrimoine de Thérèse; et tandis que les manifestes éclaircissent notre droit, nos victoires le décident.

La Hollande , ce boulevart que nous avions élevé nous-mêmes contre l'Espagne , tombe sous nos coups : ses villes, devant lesquelles l'intrépidité espagnole avait tant de fois échoué, n'ont plus de mur à l'épreuve de la bravoure française ; et Louis est sur le point de renverser en une campagne l'ouvrage lent et pénible de la valeur et de la politique d'un siècle entier.

Déjà le feu de la guerre s'allume dans toute l'Europe : le nombre de nos victoires augmente celui de nos ennemis; et plus nos ennemis augmentent, plus nos victoires se multiplient; l'Escaut, le Rhin, le Pô , le ïher n'opposent qu'une faible digue à la rapidité de nos conquêtes. Toute l'Europe se ligue , et ses forces réunies ne servent qu'à montrer la supériorité des nôtres : les mauvais succès irritent nos ennemis, sans les désarmer : leurs défaites, qui doivent finir la guerre . l'éternisent : tant de sang déjà répandu, nourrit les haines, loin de les éteindre : les traités de paix ne sont que comme l'appareil d'une nouvelle guerre. Munster, Nimègue, Riswick, où toute la sagesse de l'Europe assemblée promettait de si beaux jours , ne forment que des éclairs qui annoncent de nouveaux orages : les situations changent et nos prospérités continuent. La monarchie n'avait pas encore vu des jours si brillants : elle s'était relevée autrefois de ses malheurs, elle a pensé périr et s'écrouler sous le poids de sa propre gloire.

La terre toute seule ne semblait pas même suffire à nos triomphes. La mer encore gémissait sous le nombre et sous la grandeur énorme de nos navires. Nos flottes , qui suffisaient à peine sous les derniers règnes pour mettre nos côtes à couvert de l'insulte des pirates , portaient partout au loin la terreur et la victoire. Les ennemis, attaqués jusque dans leurs ports, avaient paru céder à l'étendard de la France l'empire des deux mers. La Sicile , la Manche, les îles du nouveau monde, avaient vu leurs ondes rougies par les défaites les plus sanglantes : et l'Afrique même, encore fière d'avoir vu autrefois échouer sur ses côtes la valeur de saint Louis et toute la puissance de Charles-Quint; ne trouvant plus d'asile sous ses remparts foudroyés , avait été obligée de venir s'humilier, et d'en chercher un au pied du trône de Louis.

Nous nous élevions de tant de prospérités, et nous ne savions pas que l'orgueil des empires est toujours le premier signal de leur décadence.

DE LOtllS LE GHAND.

Telle fut la grandeur de Louis dans la guerre. Jania's la France n'avait mis sur pied des armées si formidables : jamais l'art militaire, c'est-à-dire l'art funeste d'apprendre aux hommes à s'exterminer les uns les autres, n'avait été poussé si loin : jamais tant de généraux fameux : et pour ne parler que de ces premiers temps, un Condé, dont le premier coup d'œil décidait toujours de la victoire; un Turenne, qui plus tardif en apparence n'en était que plus sûr du succès; un Créqui, plus grand le jour de sa défaite , que dans les jours de ses triomphes ; un Luxembourg, qui semblait se jouer de la victoire: et tant d'autres venus depuis, que nos annales meUront un jour parmi les Guesclin et les Dunois de notre siècle !

Mais , hélas ! triste souvenir de nos victoires, que nous rappelez-vous ? Monuments superbes élevés au milieude nosplaces publiques, pour en immortaliser la mémoire , que rappellerez-vous à nos neveux , lorsqu'ils vous demanderont, comme autrefois les Israélites , ce que signifient vos masses pompeuses et énormes? Quando inteiTogaverint vos filii vestriydicentes... : Quid sibi volunt isti lapides? ( .los. IV, G. ) Vous leur rappellerez un siècle entier d'horreur et de carnage : l'élite delà noblesse française précipitée dans le tombeau; tant de maisons anciennes éteintes, tant de mères point consolées, qui pleurent encore sur leurs enfants; nos campagnes désertes , et au Heu des trésors qu'elles renferment dans leur sein , n'offrant plus que des ronces au petit nombre des laboureurs forcés de les négliger : nos villesdésolées, nos peuples épuisés ; les arts à la fin sans émulation ; le commerce languissant : vous leur rappellerez nos pertes , plutôt que nos conquêtes : quando interrogaverint vosfiUi vestri, dicentes : Quid sibi volunt isti lapides? Vous leur rappellerez tant de lieux saints profanés; tant de dissolutions capables d'attirer la colère du ciel sur les plus justes entreprises; le feu, le sang, le blasphème , l'abomination, et toutes les horreurs qu'enfante la guerre : vous leur rappellerez nos crimes , plutôt que nos victoires : quando intei-rogaverint vos filii vestri, dicentes : Quid sibi volunt isti lapides ?

O fléau de Dieu ! ô guerre! cesserez-vous enfin de ravager l'héritage de Jésus-Christ? O glaive du Seigneur! levé depuis longtemps sur les peuples et sur les nations, ne vous reposerez-vous pas encore? O mucro Dominiî usqiiequà nonquiesces? (Jérém. XLVii, 6). Vos vengeances, 6 mon Dieu! ne sontelles pas encore accomplies ? n'auriez-vous encore donné qu'une fausse paix à la terre? L'innocence de l'auguste enfant que vous venez d'établir sur la

MASSII.LO.>i. — TOMK I.

nation , ne désarme-t-elle pas votre bras , plus que nos iniquités ne l'irritent? Regardez-le du haut du ciel, et n'exercez plus sur nous des châtiments qui n'ont servi jusqu'ici qu'à multiplier nos crimes : O mucro Dominil usquequà nonquiesces? Ingredere in vaginam , tuam refrigerare , et si le.

Un si long cours de prospérités inouïes, qui devait un jour nous coûter si cher, éleva bientôt le royaume à un point de gloire et de magnificence, où les siècles passés ne l'avaient pas encore vu. La France devint comme le spectacle pompeux de toute l'Europe. Que de maisons royales s'élevèrent, demeures superbes de Louis , où toutes les merveilles de l'Asie et de l'Italie rassemblées, semblaient venir rendre hommage à sa grandeur! Paris, comme Rome triomphante, s'embellissait des dépouilles des nations. La cour, à l'exemple du souverain, plus brillante et plus magnifique que jamais, se piqua d'effacer l'éclat des cours étrangères. La ville, l'imitatrice éternelle de la cour, en copia le faste. Les provinces à l'envi marchèrent de loin sur les traces de la ville. La simplicité des anciennes mœurs changea : il ne resta plus de vestiges de la modestie de nos pères que dans leurs vieux et respectables portraits, qui en ornant les murs de nos palais nous en reprochaient tout bas la magnificence. Le luxe, toujours le précurseur de l'indigence, en corrompant les mœurs, tarit la source de nos biens : la misère même, qu'il avait enfantée, ne put le modérer : la perpétuelle inconstance des ornements fut un des attributs de la nation : la bizarrerie devint un goût : nos voisins mêmes , à qui notre faste nous rendait si odieux , ne laissèrent pas d'en venir chercher chez nous le modèle; et après les avoir épuisés par nos victoires ; nous sûmes encore les corrompre par nos exemples.

Cependant chaque jour embellissait le règne de Louis. La navigation , plus fliorissante que sous tous les règnes précédents, étendit notre commerce dans toutes les parties du monde connu. Des hommes habili'S furent envoyés vers les côtes les plus éloignées de l'un et de l'autre hémisphère pour prendre des points fixes et en perfectionner les connaissances. Un édifice célèbre » s'éleva hors de nos murs, où, en observant le cours des astres et toute Ja magnificence des cieux, on marque au pilote des routes certaines sur la vaste étendue de l'Océan ; et on apprend au philosophe à s'humilier sous la majesté immensedel'Auteurderunivers. Nos flottes, aidées de ces secours, nous apportaient tous les ans, comme celles de Salomon, les richesses du nouveau

' L'Observatoire.

ORAISON FUNÈBRE

monde. Hélas! ces nations insulaires et simples nous envoyaient leur or et leur argent, et nous leur portions peut-être en échange, au lieu de la foi, nos dérèglements et nos vices.

Le commerce, si étendu au dehors, fut facilité au dedans par des ouvrages dignes de la grandeur des Romains. Des rivières, malgré les terres elles collines qui les séparaient, virent réunir leurs eaux , et porter au pied des murs de la capitale le tribut et les richesses diverses de chaque province. Les deux mers qui entourent et qui enrichissent ce vaste royaume, se donnèrent, pour ainsi dire, la main; et un canal miraculeux par la hardiesse et les travaux incompréhensibles de l'entreprise , rapprocha ce que la nature avait séparé par des espaces immenses.

Il était réservé à Louis d'achever ce que les siècles précédents de la monarchie n'auraient même osé souhaiter : c'était le règne des prodiges; nos pères ne les avaient pas même imaginés, et nos neveux n'en verront jamais de semblables : mais plus heureux que nous, ils verront peut-être le règne de la paix, de la frugalité et de l'innocence. Qu'ils n'arrivent jamais au comble frivole de notre gloire, plutôt que de l'acheter au prix des vices et des malheurs où elle nous a précipités !

Il est vrai que les soins de Louis pour augmenter l'éclat et le bon ordre du royaume , ne se proposaient point de bornes. La ville régnante, l'abord de toutes les nations, et qui rassemble le choix comme le rebut de nos provinces, vit ce nombre prodigieux d'habitants si différents de mœurs , d'intérêts , de pays, vivre comme un seul homme. La police y ôta au crime la sûreté que la confusion et la multitude lui avaient jusque-là donnée. Au milieu de ce chaos régnèrent l'ordre et la paix; et dans ce concours innombrable d'hommes si inconnus les uns aux autres, nul presque ne fut inconnu à la vigilance du magistrat.

l.e royaume entier changea de face comme la capitale : la justice eut des lois fixes ; et le bon droit ne dépendit plus , ou du caprice du juge , ou du crédit de la partie : des règlements utiles, et qui deviendront la jurisprudence de tous les règnes à venir, furent publiés : l'étude du droit français et du droit public , se ranima : des sénateurs célèbres , et dont les noms formeront un jour la tradition des grands hommes qui embelliront l'histoire de la magistrature, ornèrent nos tribunaux : l'éloquence, et la science des lois et des maximes, brillèrent dans le barreau; et la tribune du sénat principal devint aussi célèbre par la majesté des plaidoyers publics, que

l'avaitété sous les Hortense et sous les Cicéron celle de Rome.

A quel point de perfection les sciences et les arts ne furent-ils pas portés? vous en serez les monuments éternels , écoles fameuses rassemblées autour du trône ; et qui en assurez plus l'éclat et la majesté, que les soixante vaillants qui environnaient le trône de Salomon! (Gant, m, 7.) I/éirulation y forma le goût : les récompenses augmentèrent l'émulation : le mérite, qui se multipliait, multiplia les récompenses.

Quels hommes et quels ouvrages vois-je sortir à la fois de ces assemblées savantes : des Phidias, des Apelles , des Platons , des Sophocles , des Plautes, des Démoslhènes, des Horaces; des hommes et des ouvrages au goût desquels le goût des âges futurs de la monarchie se rappellera toujours! je vois revivre le siècle d'Auguste, et les temps les plus polis et les plus cultivés de la Grèce. Il fallait que tout fût marqué au coin de l'immortalité sous le règne de Louis , et que les époques des lettres y fussent aussi célèbres que celles des victoires.

La France a retenti longtemps de ces pompeux éloges , et nous nous sommes comme rassasiés làdessus de nos propres louanges. Mais , le dirai-je ici? en ajoutant à la science , nous avons ajouté au travail et à la malice : les arts, en flattant la curiosité, ont enfanté la mollesse : le théâtre plus florissant , mais toujours le triste fruit de l'abondance , de l'oisiveté et de la corruption , ou a donné du ridicule au vice, sans corriger les mœurs ; ou a corrompu les mœurs , en rendant le vice plus aimable : la poésie, en nous rappelant tout le sel et tous les agréments des anciens , nous en a rappelé les séductions et la licence : la philosophie a paru perdre du côté de la simplicité de la foi , ce qu'elle acquérait de plus sur les connaissances de la nature : l'éloquence, toujours flatteuse dans les monarchies, s'est affadie par des adulations dangereuses aux meilleurs princes : enfin la science même de la religion , plus exacte et plus approfondie, et d'où devaient naître la paix et la vérité, a dégénéré en vaines subtilités, et éternisé les disputes. G siècle si vanté! fo^re ignominie s'est donc multipliée avec votre gloire! (Gsée, iv, 7.) Mais la gloire appartenait à Louis , et l'abus qu'on en a fait a été notre seul ouvrage. Ainsi éclatait au loin la grandeur et la réputation de la France, tandis qu'au dedans elle s'affaiblissait par ses propres avantages.

Je ne rappelle ici qu'une partiedes merveilles dont vous avez été témoins. Tout ce qui fait la grandeur des empires, se trouvait réuni autour de Louis. Des ministres sages et habiles, ressource des peu-

pies et des rois : nos frontières reculées , et qui sem- " blaient éloigner de nous la guerre pour toujours : des forteresses inaccessibles élevées de toutes parts , et qui paraissaient plus destinées à menacer les États voisins qu'à mettre nos États à couvert : l'Espagne forcée de nous céder, par un acte solennel, la préséance qu'elle nous avait jusque-là disputée : Rome même désavouer, par un monument public, le droit des gens violé , et l'outrage fait à une couronne, de qui elle tient sa splendeur et la vaste étendue de son patrimoine : enfin le souverain luimême d'une république florissante, descendre de son trône , d'où ses prédécesseurs n'étaient pas encore descendus , quitter ses citoyens et sa patrie , et venir mettre les marques fastueuses de sa dignité aux pieds de Louis , pour fléchir sa clémence.

Grands événements qui nous attiraient la jalousie bien plus que l'admiration de l'Europe ! et des événements qui font tant de jaloux peuvent bien embellir l'histoire d'un règne, mais ils n'assurent jamais le bonheur d'un État.

Que manquait-il , dans ces temps heureux . à la gloire de Louis? arbitre de la paix et de la guerre, maître de l'Europe ; formant presque avec la même autorité les décisions des cours étrangères, que celles de ses propres conseils ; trouvant dans l'amour de ses sujets des ressources qui , en tarissant leurs biens, ne pouvaient épuiser leur zèle; conservant sur les princes issus de son sang, signalés par mille victoires, un pouvoir aussi absolu que sur le reste de ses sujets : voyant autour de son Irône les enfants de ses enfants ; le père d'une nombreuse postérité; le patriarche, pour ainsi dire, de la famille royale, et élevant tout à la fois, sous ses yeux, les successeurs des trois règnes suivants : jamais la succession royale n'avait paru plus affermie; nous voyions croître au pied du trône les rois de nos enfants et de nos neveux. Hélas! à peine en reste-t-ii un pour nous-mêmes ; et il n'est demeuré qu'une étincelle dans Israël. Mais ne hâtons pas ces tristes images que la constance de Louis doit nous ramener dans la suite de ce discours.

Que ces jours de deuil paraissaient loin de nous , en ce jour brillant où nous donnions des rois à nos voisins; et où l'Espagne même, qui avait ébranle tant de fois l'empire français, et qui depuis si longtemps usurpait une de nos couronnes, vint mettre toutes les siennes sur la tête d'un des petits-fils de Louis !

Ce fut ce grand jour qu'il parut comme un nouveau Charlemagne , établissant ses enfants souverains dans l'Europe ; voyant son trône environné de rois sortis de son sang; réunissant encore une fois

DE LOUIS LE GRAND- 675

sous la race auguste des Francs les peuples et les nations ; faisant mouvoir du fond de son palais les ressorts de tant de royaumes et devenu le centre et le lien de deux vastes monarchies dont les intérêts avaient semblé jusque-là aussi incompatibles que les humeurs.

Jour mémorable! il est vrai, vous ne serez écrit sur nos fastes qu'avec le sang de tant de Français que vous avez fait verser : les malheurs que vous prépariez, nous ont rendu cette gloire triste et amère : vos dons éclatants, en flattant notre vanité , ont humilié et pensé renverser notre puissance. L'Espagne ennemie n'avait pu nous nuire , l'Espagne alliée nous a accablés : nos disgrâces seront éternellement gravées autour de la couronne qu'elle a mise sur la tête d'un de nos princes. Mais si la Castille a vu notre joie modérée par nos pertes , elle ne verra jamais notre estime pour sa valeur et sa fidélité, et notre reconnaissance pour son choix , affaiblie.

J'avoue, mes frères . que la gloire des événements, qui embellit un règne , est souvent étrangère au souverain ; les rois ne sont grands que par les vertus qui leur sont propres : leurs succès les plus éclatants peuvent ne couvrir que des qualités fort obscures , et prouver qu'ils sont bien servis, plutôt que dignes de commander.

Mais ici nous ne craignons pas de dépouiller Louis de tout cet éeiat qui l'environnait, et de vous le montrer iui-méme. Quelle sagesse et quel usage des affaires! l'Europe redoutait la supériorité de ses conseils, autant que celle de ses armes : ses ministres étudiaient sous lui l'art de gouverner : sa longue expérience mûrissait leur jeunesse , et assurait leurs lumières : les négociations , conduites par l'habileté , réussissaient toujours par le secret. Quel bonheur la réputation seule du gouvernement ne promettait-elle pas à la France, si nous eussions su nous contenter de la gloire de ia sagesse ! tous les rois voisins, qui en naissant avaient trouvé Louis déjà vieilli sur le trône , se fussent regardés comme les enfants et les pupilles d'un si grand roi : il n'eût pas été leur vainqueur ; mais il était assez grand pour mépriser les triomphes ' , et il eût été leur tuteur et leur père.

De ce fonds de sagesse sortait la majesté répandue sur sa personne : la vie la plus privée ne le vit jamais un moment oublier la gravité et les bienséances de ia dignité royale : jamais roi ne sut mieux que lui soutenir le caractère majestueux de la souveraineté. Quelle grandeur quand les ministres des rois venaient au pied de son trône! quelle précision

' Jam Caesar tantus erat , ut posset triumphos contemnere,

fFLORl

ORAISON FUNÈBRE

dans ses paroles ! quelle majesté dans ses réponses ! Nous les recueillions comme les maximes de la sagesse ; jaloux que son silence nous dérobât trop souvent des trésors qui étaient à nous , et s'il m'est permis de le dire , qu'il ménageât trop ses paroles à des sujets qui lui prodiguaient leur sang et leur tendresse.

Cependant , vous le savez , cette majesté n'avait rien de farouche : un abord charmant , quand il voulait se laisser approcher ; un art d'assaisonner les grâces, qui touchait plus que les grâces mêmes; une politesse de discours qui trouvait toujours à placer ce qu'on aimait le plus à entendre. Nous en sortions transportés , et nous regrettions des moments que sa solitude et ses occupations rendaient tous les jours plus rares. Nation fidèle , nous aimons de tout temps à voir nos rois , et les rois gagnent toujours à se montrer à une nation qui les aime.

Et quel roi y aurait plus gagné que Louis! Vous pouvez le dire ici à ma place , anciens et illustres sujets occupés autour de sa personne. Au milieu de vous ce n'était plus ce grand roi , la terreur de l'Europe , et dont nos yeux pouvaient h peine soutenir la majesté ; c'était un maître humain, facile, bienfaisant, affable : l'éclat qui l'environnait, le dérobait à nos regards; nous ne voyions que sa gloire, et vous voyiez toutes ses vertus.

Un fonds d'honneur, de droiture, de probité, de vérité; qualités si essentielles aux rois, et si rares pourtant même parmi les autres hommes : un ami fidèle; un époux, malgré les faiblesses qui partagèrent son cœur, toujours respectueux pour la vertu de Thérèse; condamnant, pour ainsi dire, par ses égards pour elle, l'injustice de ses engagements, et renouant par l'estime un lien affaibli par les passions ; un père tendre, plus grand dans cette histoire domestique, qui ne passera peut-être point à nos neveux , que dans les événements éclatants de son règne, que les histoires publiques conserveront à la postérité.

Mais , ces vertus humaines , que sont-elles devant Dieu quand la piété ne les a pas sanctiflées ? hélas! le vain sujet souvent des louanges des hommes et des vengeances du Seigneur. Mais cette gloire si célébrée, et qui a fait tant de jaloux ou de flatteurs, à quoi mène-t-elle pour l'éternité , si l'on ne l'a pas rendue à celui à qui seul la gloire est due? à un jugement plus rigoureux, et par l'ambition qui toujours y conduit, et par l'orgueil qu'elle inspire. Destinée terrible , et toujours à craindre pour les plus grands rois surtout, vous n'augmenterez pas le deuil de nos prières; et vous ne troublerez pas la paix des offrandes saintes qui reposent sur l'autel ,

et qui vont solliciter pour Louis le Père des miséricordes.

Il connut le néant de la gloire humaine : et agnovi qubd in his quoque esset labor et afjlictio spiritûs ; et il fut encore plus grand par une foi humble et par une piété sincère, que par l'éclat de sa puissance et de ses victoires.

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