‹ ŒuvresChapitre 243 sur 264 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

La cour était à peine consolée de la mort d'Henriette d^Angleterre ', quand l'Allemagne la remplaça à la France par la princesse que nous pleurons. Née des anciens souverains du Rhin , elle vint se mettre à côté du trône , oii sa naissance aurait pu la placer ; et les couronnes étrangères lui parurent moins brillantes que l'honneur de toucher de près, par un mariage auguste, à celle de Louis.

De quelle gloire et de quelle magnificence se vitelle environnée dans ces jours fortunés de la monarchie : un souverain, maître de l'Europe, plus gk»-

• Philippe , duc d'Orléans , régent de France.

* Première femme de Monsieur, frère unique du roi Louis le Grand,

rieux que tous ses prédécesseurs ; plus grand par l'amour de ses peuples , que par le nombre de ses conquêtes : un époux aimable , et qui aux charmes de la jeunesse ajoutait l'honneur des victoires et des triomphes; une cour où nos guerres avaient formé tant de héros , où les largesses du prince attiraient tous les jours les plus grands talents, où de nouveaux plaisirs se succédaient sans cesse, où les monuments les plus superbes de la magnificence excitaient la curiosité et peut-être la jalousie de toutes les nations, et où l'excès seul de nos prospérités pouvait nous préparer de loin des disgrâces!

Rappelons, sons crainte, ces temps heureux. Ils furent effacés , je le sais , par des jours de tribulation et d'amertume, qui leur succédèrent. Mais le Seigneur voulait nouschâtier ; il ne voulait pas nous détruire. Le nuage depuis longtemps se dissipe, la lumière reparaît; un nouveau soleil se lève sur nos têtes', une régence paisible et glorieuse lui a préparé les voies. C'est le destin de la France , ou plutôt c'est de tout temps la conduite de Dieu sur une nation qu'il chérit. Nos malheurs ont toujours été les pré-; curseurs infaillibles de notre élévation et de notre gloire.

Madame se montra à la France dans ces temps les plus heureux du dernier règne. La licence est d'ordinaire inséparable des prospérités : les bienfaits de Dieu nous amollissent : nous tournons contre lui ses propres dons ; et les jours de ses faveurs sont presque toujours les jours de nos crimes. Au milieu de tant d'écueils , où l'exemple décide toujours des devoirs, la princesse pour qui nous prions, demeura fidèle ; et Dieu qui venait de la retirer du sein de l'hérésie qu'elle avait sucée avec le lait, conserva le nouvel ouvrage de sa grâce. Livrée à l'erreur par sa naissance et par son éducation un trait d'élection singulièreavaitétéladiscernercomme une autre Ruth, dans une terre étrangère, pour l'appeler à l'héritage du Seigneur, et l'associer à son peuple. Vos miséricordes , ô mon Dieu ! sont fidèles , et vous les multipliez sur vos élus : les lumières de la foi, en dissipant les ténèbres de l'esprit, ne percent pas toujours les nuages que l'âge et les passions forment autour du cœur : dociles aux vérités de la doctrine sainte, nous n'en sommes pas moins rebelles aux devoirs qu'elle nous impose. Hélas! les moeurs ne discernent presque plus le peuple de Dieu des incirconcis; le Seigneur n'est pas plus servi dans la Judée, que dans Samarie; et la face de la terre partagée par tant de doctrines diverses, ne montre presque partout que des hommes qui se ressemblent.

» Louis XV venait d'être sacré , et allait ^ tre (Jéc.ar^ majeur.

DE MADAME

La fidélité de Madame à ses devoirs , honora son retour à la foi. Entrée dans la voie de la vérité, elle y marcha d'un pas noble et constant ; et de peur que l'erreur jalouse ne disputât à la grâce la gloire de son changement , elle le ratifia tous les jours par sa conduite.

Les liens sacrés du mariage, qui venaient de l'attacher au prince son époux, lui attachèrent en même temps toute sa tendresse : son cœur et son devoirnese séparèrent jamais. La cour même, qui ne pardonnejamais à ses maîtres , et qui outre toujours à leur égard et l'adulation et la censure , en parla comme nous : il faut que la vertu soit bien pure, quand le courtisan la respecte.

Vous ne tardâtes pas, ô mon Dieu ! de répandre sur cette union sainte les bénédictions promises à la postérité de saint Louis ! Un prince l'appui du trône, Philippe', le tuteur du roi et de l'État, le protecteur éclairé des droits du sacerdoce et de l'empire , le premier exemple d'une minorité pacifique , le modèle des princes bienfaisants, fut le premier fruit de vos promesses. Vous prévoyiez nos malheurs et nos pertes , et vous nous prépariez une ressource. Une nouvelle fécondité honora encore les chastes amours de cet auguste hyménée. La France en vit naître avec joie une princesse * qui régnait déjà sur tous les cœurs , et que nous ne devions pas posséder. Heureux les peuples qui la voient! au milieu du calme et des plaisirs innocents d'une cour paisible et chrétienne, elle fait depuis longtemps les délices de ses sujets ; et le lien de la monarchie avec une maisonféconde en héros, et à qui la maison de France soûle peut disputer la gloire des siècles et l'antiquité de l'origine.

Les sentiments delà nature perdent sou vent leurs droits dans le cœur des princes : élevés au-dessus de nous, il leur paraît trop vulgaire de penser et de sentir comme nous : nés les maîtres des hommes , ils ne veulent pas même leur ressendder par l'humanité; et destinés par la naissance à être les pères des peuples, ils se font quelquefois une honte de ce titre aimable à l'égard même de leurs enfants. Fausse grandeur que Madame ne connut point : elle crut que les devoirs et les sentiments de la nature étaient les plus nobles, parce qu'ils étaient les plus anciens ; que la simplicité des premières mœurs avait plus de dignité et de véritable élévation , que tout le faste de nos usages; et la princesse la plus majestueuse que la France ait vue fut en même temps la mère la plus tendre.

Dois-je en attester ici les larmes du prince affligé

' Le duc d'Orléans , régent de France.

■ La duchesse de Lorraine.

qui m'écoute , et ne point ménager sa douleur? Mais, ces chères cendres parleraient à ma plact.; c'est le consoler, que de rappeler un souvenir même qui l'afflige.

Quelle tendresse ressembla jamais à celle de Madame pour ce prince auguste .' ses yeux pouvaient à peine suffire à le voir, et son cœur à l'aimer. Quelle joie, quand elle vit briller dans son enfance presque, les espérances de ces grands talents, et de cette supériorité de lumières , que la variété et l'immensité des connaissances cultivèrent depuis; que les victoires ennoblirent, et qu'une régence mémorable éternisera dans nos annales! Elle le vit, sans l'avoir désiré, comme la mère des enfants de Zébédée, assis par le droit de sa naissance, à la première place du royaume ; dépositaire du sceptre ; maître de nos destinées et de celles de l'État : et plus touchée de sa gloire que de son élévation, elle vit alors avec des larmes de tendresse , dans le cœur de tous les Français, les mêmes sentiments d'amour que ceux qu'elle avait poursonfils; et toute la nation l'adopter, si je l'ose dire, comme son enfant , dans le temps qu'elle le choisissait pour son maître. Mais, nous pouvons l'ajouter ici, son salut l'intéressait encore plus que sa grandeur. Comme une autre Monique, elle l'enfantait tous les jours par ses prières et par ses larmes : elle n'offrait jamais à Dieu le sacrifice de son cœur et de ses lèvres , sans lui demander qu'il jetât enfin des regards de miséricorde sur ce cher enfant. Et que lui restait-il en effet à désirer pour lui, que la gloire des saints.^

Une princesse vertueuse l'avait déjà rendu père d'une nombreuse famille : elle voyait les enfants de ses enfants : un jeune prince ' dont les destinées rassurent l'État et affermissent le trône : des princesses » régner dans les plus brillantes cours de l'Europe : l'Espagne nous envoyer ^ et recevoir de nous les gages précieux d'une union éternelle : le feu qui avait paru s'allumer, éteint par des alliances sacrées : le sang royal réuni à sa source ; et par l'habileté d'un ministre pour qui les difficultés mêmes semblent devenir des ressources , le fruit de nos victoires et de nos pertes conservé à l'État , et une couronne qui nous avait tant coûté , et que la valeur du prince que nous consolons avait assurée au petit-fils de Louis le Grand, mise sur la tête de la princesse sa fille. C'est ainsi , ô mon Dieu ! que les profondeurs de votre sagesse disposent les événements ; et qu'en paraissant ébranler les empires que

' Le duc de Chartres.

* La princesse de Modène, la reine d'Espagne, femme de Louis P"^.

^ L'infante d'Espagne, destinée à être reine de France, et retournée depuis à Madrid.

vous protégez , vous ne voulez qu'en affermir le trône, et en accroître la domination et la puissance.

Peuples déjà si rapprochés par la valeur, et par les guerres mêmes qui vous avaient toujours divisés, et aujourd'hui si unis par le sang même de nos maîtres , puissiez- vous transmettre , avec la succession de vos rois , cette alliance sainte aux races futures ! que les deux peuples ne forment jamais qu'un peuple , que les campagnes ne voient jamais nos étendards opposés , et les lis déployés contre les lis! que cette alliance resserrée par tant de nouveaux liens , devienne la loi fondamentale des deux monarchies ! que l'âme de Louis le Grand, qui en a été le principe, en soit le nœud éternel! et puissent les deux nations , pour se soutenir, se prêter jusqu'à la fin des âges les mêmes armes qu'elles avaient employées pour se détruire !

Mais faisons-nous honneur ici à Madame d'une tendresse maternelle où la nature a , ce semble , plus de part que la vertu ? Oui , mes frères , et nous devons cette consolation à la douleur du prince qui la pleure. Un cœur qui aime ce qu'il doit aimer, est toujours digne d'éloge ; et ce n'est que par vertu , qu'on satisfait aux devoirs de la nature. Mais , d'ailleurs , Madame aima les princes ses enfants en mère , en princesse, en chrétienne. Ce n'était pas ici une de ces sensibilités vulgaires que les faiblesses déshonorent ; et où , à force de donner tout à la tendresse, on ne donne rien à la raison et au devoir. Quelles leçons de grandeur, de dignité, de bienséance , de sagesse, furent les fruits de son amour maternel! mais quels exemples encore plus puissants que les leçons! Vous en conserverez un tendre et éternel souvenir, famille désolée; et vous honorerez sa mémoire, en imitant ses vertus. Et vous, pieuse Adélaïde», qui, cachée dès vos plus jeunes ans dans le secret sanctuaire, avez préféré l'opprobre de Jésus-Christ à tout ce que le siècle peut laisser espérer de plus éclatant , vous ne cesserez de demander au pied des autels, que vos vœux et les nôtres , sur les destinées de votre auguste maison , s'accomplissent.

Rien n'est en effet plus rare pour les grands , que les vertus domestiques : la vie privée est presque toujours le point de vue le moins favorable à leur gloire. Au dehors, le rang, les hommages, les regards publics qui les environnent , les gardent, pour ainsi dire , contre eux-mêmes : toujours en spectacle, ils représentent ; ils ne se montrent pas tels qu'ils sont. Dans l'enceinte de leurs palais, renfermés avec leurs humeurs et leurs caprices , au milieu d'un petit nombre de témoins domestiques et accoutumés, le person-

' Louise-Adélaïde d'Orléans , abbesse de Chelles.

ORAISON FUNÈBRE

nage cesse, et l'homme prend sa place et se développe.

Ici nous pouvons tirer le voile, et entrer sans crainte dans ce secret domestique où la p-lupart dos grands cessent d'être ce qu'ils paraissent. Ce qu'il y a eu de privé et d'intérieur dans la vie de Madame , est aussi grand et aussi respectable que ce qui en a paru aux yeux du public.

Dites-le ici à ma place, témoins affligés et fidèles de l'humanité , de la douceur et de l'égalité d'une si boiuie maîtresse ! aviez-vous à souffrir de son rang ou de ses caprices .!* votre zèle n'était-il compté pour rien? vous croyait-elle trop honorés de lui sacrifier vos soins et vos peines? vous regardait-elle comme des victimes vouées à la bizarrerie et à l'humeur d'un maître? sentiez-vous votre dépendance que par ses égards et ses attentions à vous l'adoucir ? en satisfaisant à vos services , pouviez-vous satisfaire à toute votre tendresse pour elle? votre cœur n'allait-il pas toujours plus loin que votre devoir? et quel chagrin avez-vous jamais senti en la servant, que la crainte de la perdre et la douleur de l'avoir perdue? L'abondance de vos larmes répond pour vous; et plus vivement que mes faibles expressions , elle fait son éloge et le vôtre.

Oui , mes frères , au milieu de sa nombreuse maison , Madame n'était plus une maîtresse , c'était une mère affable et bienfaisante : dépouillée de sa grandeur, sans l'être jamais de sa dignité , elle descendait avec bonté dans le détail des peines et des besoins des siens. L'élévation est d'ordinaire, ou dure, ou inattentive; et il suffit, ce semble, d'être né heureux, pour n'être pas né sensible. Madame , avec un cœur élevé et digne de l'empire, avait un cœur plus humain et plus compatissant que ceux mêmes qui naissent pour obéir.

L'enceinte de sa maison ne borna pas , vous le savez , son inclination bienfaisante : son crédit fut toujours une ressource publique : nous trouvions tous en elle une protectrice assurée : l'accès n'était pas même refusé aux plus inconnus; et le besoin, ou la misère seule , devenait le titre qui donnait droit de l'approcher. Si les regrets de la reconnaissance sont les plus sincères et les plus sûrs, quel deuil a jamais dû être plus universel ?

L'autorité de la régence ne lui parut même souhaitable pour le prince son fils, que par la possession ou ce nouveau rang allait le mettre de faire des grâces. L'événement a été encore plus loin que vos désirs , princesse si digne de nos regrets ! les faveurs du prince sont aujourd'hui écrites dans les titres de nos plus illustres maisons, et en perpétueront les honneurs et les prééminences : chaque jour de son

DE IVIADAME.

administration a été le jour de ses bienfaits ; et la reconnaissance s'est plutôt épuisée que ses largesses.

Il n'est pas étonnant que le cœur de Madame , si sensible aux besoins et aux intérêts des personnes les plus indifférentes, fût si tendre et si lidèle pour ses amis. L'amitié est le seul plaisir presque que la plupart des grands font gloire de s'interdire. Prévenus que les hommes leur doivent tout, ils croient ne leur rien devoir eux-mêmes ; et que c'est assez payer leur empressement , que de le souffrir. L'amitié plus sincère , et dès là moins rampante et moins empressée que l'adulation, leur paraît un hommage sec et aride : leurattachement même et leur confiance n'est qu'un goût passager, qui les gêne et les ennuie bientôt, et dont ils sedébarrassentcommed'une contrainte. Ainsi vivant seuls dès qu'ils vivent sans amis au milieu de la multitude qui les environne, leurs vices font des adulateurs; leurs bienfaits, des ingrats; leurs vertus mêmes, des censeurs injustes. Madame eut pour ses amis, cette confiance et cette fidélité, dont on cherche depuis longtemps des exemples même parmi les hommes du commun. Un ami lui parut toujours le bien le plus précieux de la terre , et qui honore même les princes et les rois. Tous les biens , nous les devons , ou à la fortune , ou à la naissance : celui-là nous ne le devons qu'à nous-mêmes.

Tel fut le caractère de Madame dans sa vie privée ; caractère connu , respecté , non-seulement de la nation , mais de toute l'Europe : une épouse fidèle , une mère tendre, une amie constante, une maîtresse douce et bienfaisante. Nos voisins l'ont toujours caractérisée par ces traits comme nous ; c'était l'éloge public que toutes les cours ont toujours fait d'elle : et si ces traits paraissent vulgaires , ce ne sera jamais qu'à ces hommes frivoles qui ne voient rien de grand dans les devoirs ; qui croient que les vertus domestiques ne sont faites que pour le peuple; que les princes ne sont dignes de nos éloges , que lorsque leur faste et leur fierté les rend indignes de notre amour; qu'un cœur tendre et compatissant déshonore le rang et la naissance, que l'humanité dégrade l'homme; et qu'il faut être né dur et bizarre, pour être né grand. Quel fléau pour le genre humain , si celui qui donne des princes à la terre punissait l'erreur de ces images en nous donnant des maîtres qui leur fussent semblables!

Et qu'y a-t-il de plus honorable à la grandeur que l'humanité.' les princes ne sont puissants que pour être bons : ils doivent, si je l'ose dire, leur puissance et leur grandeur à nos besoins ; et s'il n'y avait pas des faibles et des malheureux , le ciel n'aurait pas donné des maîtres à la terre.

C'est par là que Madame remplit toute la destinée

de son rang : comblée des louanges de son époux , appelée bienheureuse par ses enfants, et par ceux qui, attachés à son service, l'avaient toujours aimée comme leur mère : SurrexeruntJiUi ejus , et beatissimam prxdicaverunt ; vir ejus, et laudavit eam : et domestici ejus vestiti sunt duplicibus. Il nous reste encore la voix des peuples à écouter. Son histoire publique pourrait fournir des traits plus brillants que sa vie privée; mais elle n'offrira pas de plus grandes vertus : et si la fidélité d'une épouse , la tendresse d'une mère , la bonté d'une maîtresse ont fait son éloge domestique; la majesté , la bienséance , la piété solide et toujours soutenue d'une princesse , son amour pour le roi et pour l'État , vont remettre devant nos yeux un spectacle qui a longtemps honoré notre siècle , et qui a toujours fait son éloge public : et laudent eam in partis opéra ejus.

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