DEUXIÈME PARTIE
Les princes ont plus de devoirs à remplir que le reste des hommes : plus ils sont grands , plus ils doivent de grands exemples : ils sont en spectacle aux regards , comme aux hommages de la multitude. Les premières obligations de leur rang sont le zèle pour l'État , dont ils sont les premiers sujets , et dont ils peuvent devenir les maîtres ; la bienséance dans les mœurs publiques , dont ils sont toujours les modèles ; la fidélité aux devoirs de la religion , que leurs ancêtres placèrent sur le trône.
A ces traits , nous croyons voir revivre la princesse que nous avons perdue. Les mêmes liens qui l'attachèrent au prince son époux , l'attachèrent à la France : elle parut avoir épousé la nation. Le sang germanique , qui coulait dans ses veines , retrouva pour le sang français , les penchants et les affections de la même origine ; et descendue de ces ancien conquérants qui des bords du Rhin vinrent fonder dans les Gaules une monarchie qui a vu depuis commencer toutes celles de l'Europe, elle parut, en arrivant parmi nous , s'être rendue à sa patrie , plu tôt qu'en être sortie. Notre culte était devenu son culte , et notre peuple fut le sien ; nos dieux furent ses dieux ; nos usages, ses usages ; notre gloire ou nos malheurs, ses malheurs ou sa gloire; et oubliant ses premières destinées, elle n'en connut plus d'autres que celles de la monarchie. Liée par le sang , ou par des commerces d'amitié et de bienséance, à la plupart des souverains de l'Europe , elle ne le fut jamais par le cœur, qu'à la nation ; et au milieu des guerres qui les avaient armés contre nous , ses liaisons avec les cours étrangères ne furent jamais que des témoignages éclatants de son amour pour la France. Nos histoires lui en feront honneur ; et parmi les princesses étrangères
ÙU
ORMSON FUNËBRK
que les liens du mariage unirent au sang de nos rois , et qui vécurent au milieu de nous , elles lui opposerontdes exemples qui l'honoreront encore davantage.
Louis le Grand connut son zèle, et le paya d'une amitié et d'une confiance qui ne finirent qu'avec lui. Nul de vous ne l'ignore, quelle fut la cx^nstance de l'estime et de la tendresse de ce grand roi pour l\Iadame. Les cours sont orageuses, les intérêts y décident toujours des affections; et comme les intérêts y changent sans cesse, les affections n'y connaissent presque pas de durée : tout y forme des nuages ; les jours ne s'y ressemblent jamais ; les mêmes flots, qui vous élèvent, vous ouvrent le gouffre à l'instant; et la vicissitude éternelle des événements est comme le seul événement et le seul point qu'on y voit de fixe.
Madame n'éprouva point ces révolutions. Une noble franchise, si ignorée dans les cours et qui sied si bien aux grands, la rendit toujours respectable au roi : il trouvait en elle, ce que les rois ne trouvent guère ailleurs , la vérité. Plus éloignée encore par l'élévation de son caractère que par celle de sa naissance, d'une basse adulation, elle n'employa jamais pour plaire que sa droiture et sa candeur. Les souplesses et les artifices de la dissimulation , qui font toute la science et tout le mérite des cours , lui parurent toujours le sort des âmes vulgaires. C'est se mépriser soi-même, que de n'oser paraître ce qu'on est. L'art de se contrefaire et de se cacher, n'est souvent que l'aveu tacite de nos vices ; elle crut qu'on n'était grand , qu'autant qu'on était vrai.
Aussi Louis, plus touché du simple et du naturel, que du faste des hommages, venait se délasser des adulations auprès de î\Lndame. C'était là que sa cour prenait une nouvelle face : le faux en était banni ; la vérité y présidait, et reprenait ses droits : la confiance et la noble simplicité environnaient le trône, et la tendresse en faisait le plus superbe hommage.
Ce prince, qui avait élevé plus haut que tous ses ancêtres la gloire de la monarchie, et qui vit un si long cours de prospérités finir par des disgrâces, vit aussi l'amour et le courage de Madame, croître avec ses malheurs. Quelles larmes ne donna-t-elle point alors à nos pertes! La vie même de son cher fils tant de fois exposée, ne l'occupait pas plus vivement que le danger de l'État. Les plaies de la nation étaient aussi douloureuses pour elle, que celles dont ce prince belliqueux sortait souvent couvert des combats : et sa gloire même ne pouvait la consoler de nos disgrâces.
Rappellerai-je ici ces jours de deuil tant de fois déjà rappelés, où toute la famille royale presque éteinte; où le trône environné de tant d'appuis, de-
meuré seul en un instant ; où tant de têtes que îa couronne attendait , abattues , il ne nous restait de toutes nos espérances , que la caducité d'un grand roi que nous allions perdre , et l'enfance d'un successeur que nous craignions de ne pouvoir conserver? Louis, inébranlable au milieu des débris de sa maison, ne vit dans ces lugubres funérailles, que l'appareil et le préparatif des siennes : il avait assez vécu pour sa gloire; mais il n'avait pas encore vécu assez pour nous. Cependant ce règne long et glorieux devait avoir le destin des choses humaines ; ses jours, comme les nôtres, étaient comptés : le terme fatal arriva ; les desseins du ciel sur sa grande âme étaient accomplis, et la France perdit un roi qui sera toujours encore plus grand dans nos cœurs que dans nos annales. Mais Madame perdait un ami; et s'ils sont rares sur la terre, ils le sont encore plus sur le trône. Sa douleur égala sa perte', et lui cacha même des espérances flatteuses qu'aurait pu entrevoir un cœur moins touché. La cour, que Louis seul remplissait de sa gloire et de sa majesté, ne lui parut plus qu'une solitude affreuse : elle crut vivre dans une terre déserte et abandonnée; et ce monarque si glorieux, qui laissait en mourant un si grand vide sur la terre , en laissa un dans son cœur que rien depuis ne put jamais remplacer.
Son zèle seul pour nos rois survécut à Louis : et s'attendrissant sur le bas âge du prince que tant de morts venaient d'élever sur le trône; en le reconnaissant pour son maître, elle l'aima comme son enfant. De quels yeux voyait-elle croître tous les jours avec lui ses heureuses inclinations et nos espérances! avec quels transports de tendresse y voyaitelle se développer chaque jour les traits , la majesté , les manières , tout le grand caractère de son auguste bisaïeul ! avec quelle circonspection respectueuse approchait-elle du trône naissant! L'enfance des souverains, qui rend toujours autour d'eux les bienséances du respect et des hommages moins attentives, redoublait la bienséance et l'attention de son respect et de ses hommages; et si une nation si tendre, si fidèle, si respectueuse envers ses rois, avait eu besoin là-dessus de ces grands exemples, elle nous avait appris à aimer nos maître-s , elle nous apprenait alors à les respecter.
C'était la louange publique que la France donnait à IMadame. Et ce zèle pour nos rois , qui fait ici son éloge, n'a-t-il pas lui-même hâté notre deuil? Ses yeux qui voyaient déjà de loin la terre des vivants, avant de se fermer à la lumière voulurent voir le roi dans toute la gloire de son sacre ' : Rcgem in
' Voyage tle Madame à Reims, pour voir le sacre de Louis XV. Elle y alla malade , et mourut peu de jours après son retour»
DE MADAME
décore suo videbunt oculi ejus, cernent (errain de longé. (Is. xxxm, 17.) Ses forces parurent se ranimer; son courage n'écouta point nos frayeurs. Munie des saints mystères et de cette viande qui fait la force des voyageurs, nous la vîmes partir en triomphe pour la cérémonie auguste, comme si elle allait elle-même prendre possession de l'empire, ou, pour mieux dire, de l'immortalité. Elle vit, avec des yeux déjà mourants, l'onction sainte couler sur l'enfant de tant de rois : cette onction qui est le titre le plus ancien et le plus vénérable de la foi de nos monarques , et des prérogatives de la monarchie : cette onction qui consacra les Clovis, les Charlemagne, les saint Louis , et qui a donné tant de saints et tant de héros au troue des Français. Elle porta aux pieds des autels,, avec ses derniers vœux, les vœux de toute la nation , pour le salut et la gloire d'un prince que le Dieu de ses pères venait de marquer du caractère sacré de la royauté. Elle parut , comme le saint vieillard de Jérusalem , si respectable par ses années et par sa piété , n'avoir plus de regret à la vie, depuis que ses yeux avaient vu cet enfant précieux , qui devait être la gloire et l'espérance de son peuple , faire dans le temple , au Maître des rois, le premier hommage public de sa souveraineté.
Jour trop heureux, que vous nous préparez de larmes ! elles couleront longtemps pour vous surtout , princesse affligée ' , que la présence d'une mère si chérie avait attirée d'une cour étrangère, à cette superbe solennité! Vous couriez recevoir ses tendres embrassements , hélas! et vous veniez recevoir ses derniers soupirs : vous redoubliez pour elle vos soins, vos empressements, vos tendresses, hélas! et vous lui rendiez vos derniers devoirs. Ainsi , ô mon Dieu! vous nous menez toujours à l'affliction par des jours de sérénité et d'allégresse.
Mais cachons-nous encore pour un moment ce triste spectacle. L'amour de Madame pour le roi et pour l'État , prenait sa source dans un cœur pour qui les devoirs étaient devenus des penchants : plus son rang l'approchait de la majesté royale, plus elle fut attentive à n'en pas laisser avilir la dignité : elle le rendit plus respectable , en le respectant toujours elle-même. Quelle bienséance et quelle majesté dans les mœurs publiques! Les grands regardent souvent leur naissance comme une prérogative qui en autorise les avilissements , et se font de nos hommages mêmes un titre d'indécence. Persuadés qu'ils ne doivent rien au reste des hommes, ils croient aussi ne se devoir rien à eux-mêmes.
La France a-t-elle jamais vu de princesse soutenir avec plus de décence et de dignité, l'élévation
« La duchesse de Lorraine, «lie de Madame.
UVSSILLON. — TOME I.
de son rang.' Lei mœurs avaient beau changer : en vain le siècle ne connaissait plus l'ancienne gravité de nos pères, en vain la licence avait pris la place des règles et des bienséances , en vain la modestie et la pudeur n'étaient plus pour le sexe que des usages surannés; en vain la cour elle-même, loin de s'opposer à ces nouvelles mœurs , en fournissait souvent le modèle : Madame se ressembla toujours 5 elle-même. jN'ous l'avons vue seule presque conserver aux règnes à venir la bienséance et la tradition des premiers usages , que l'amour de la paresse et de la commodité abolissait peu à peu; faire passer aux âges suivants , ce qui nous reste de grand et d'honorable des anciennes cours ; et sauver l'uniformité à une nation, que la lassitude seule des changements pourra fixer un jour.
ÎMajestueuse , sans faste, elle ne regarda pas la fierté comme une bienséance de son rang : la majesté qui l'environnait , était affable et accessible : en lui offrant nos hommages , nous ne pouvions lui refuser nos cœurs : on ne trouvait point autour d'elle cette barrière d'orgueil, de silence, ou de dédain, qui fait souvent toute la majesté des grands : on n'y voyait pas une cour tremblante , n'oser presque lever les regards jusques au maître, et craindre de manquer au respect dans l'excès même de ses hommages. L'adulation en était encore plus bannie que la crainte : assurée de nos cœurs, elle ne cherchait pas nos louanges : vraie , franche , naturelle , la fadeur des éloges lui était à charge : le langage des cours, qu'elle n'avait jamais parlé, elle ne l'écouta aussi jamais qu'avec dégoût. Cependant jamais de ces moments fâcheux , où il est si dangereux d'aborder nos maîtres : une douce affabilité nous rassurait toujours contre son rang : tous les moments étaient ceux que nous aurions choisis nous-mêmes : en sortant d'auprès d'elle, chacun se trouvait marqué par quelque trait singulier de bonté ; et nous ne comptions les devoirs que nous lui rendions, que par les marques de bienveillance que nous en avions reçues. Qu'il est rare de savoir être grand , et de ne pas faire souffrir de notre grandeur ceux qui nous approchent !
Enfant auguste' que l'Espagne vient de nous rendre, élevée au milieu de nous pour régner un jour sur nous, et destinée à partager avec le jeuneLouis le trône de vos ancêtres, pourquoi vos jeunes ans ont-ils été sitôt privés d'un si grand exemple! Puissiez-vous l'avoir assez connue pour l'imiter! que ses vertus douces et bienfaisantes brillent en vous, autant que la couronne qui vous attend ! Tout ce que la France peut désirer, c'est une maîtresse qui lui ressemble.
' L'infante d'Espagne, encore alors à Versailles.
GÎIO
OHAÏSON FUNÈBRE
Mais, mes frères , ce qui nous rî-Jid aimables devant les hommes , ne nous rend pas toujours agréables aux yeux de Dieu. Les vertus humaines peuvent nous attirer des éloges humains ; les siècles peuvent louer des actions qui honorent les siècles , et qui s'effaceront avec eux : la piété seule survit aux siècles et aux temps, et va écrire nos louanges , ou plutôt les louanges de la grâce, dans les livres éternels. Ce serait peu d'avoir mis le monde dans les intérêts de notre gloire : hélas ! la gloire que le monde donne n'a pas plus de durée ni plus de réalité que lui : la vie la plus éclatante sans la foi, n'est qu'un songe et un fantôme : et on n'a pas vécu , quand on n'a pas vécu pour Dieu. Vérités saintes , que le monde ne connaît pas , une foi vive vous avait gravées dans le coeur de notre pieuse princesse!
Quels exemples de piété n'a-t-elle pas donnés à la France , et d'une piété qui portait tous les traits de son caractère ; simple et soumise , exacte et régulière , noble et héroïque !
Les préjugés de l'erreur qui avait présidé à son éducation , ne paraissaient plus en elle que par une docilité plus religieuse aux mystères de la foi. Ses lumières se bornaient à ses devoirs : elle respectait le nuage qui couvre toujours le sanctuaire. Les saintes ténèbres de la religion fixaient elles-mêmes sa foi , et affermissaient sa soumission : elle croyait qu'il était insensé à l'homme de vouloir connaître ce que Dieu a voulu nous cacher. Il y a trop à hasarder, disait-elle souvent ; et c'eut une folie de vouloir chercher dans le doute une sûreté que la reliyion seule promet. .Taraais de ces ostentations , si indécentes au sexe surtout , de ces étalages vulgaires d'incrédulité, qui croit tout savoir quand elle doute de tout ; qui ne se glorifie du naufrage de la foi , que pour se calmer souvent sur celui de la pudeur; et qui ne connaît pas même assez ce qu'il faut croire pour en douter.
Désabusée des erreurs étrangères , elle ne voyait qu'avec une vive douleur les tristes dissensions qui, dans ces jours de trouble et de confusion, se sont élevées dans le sein même de l'Église : elle adressait au ciel les vœux les plus ardents, afin qu'il bénît les soins que le prince son fils prenait de les calmer. Mais instruite qu'il est nécessaire qu'il y ait des scandales , les troubles de l'Église affligèrent son cœur, sans ébranler jamais sa foi et sa soumission : jamais de retour sur ce qu'elle avait quitté, parce qu'elle l'avait quitté volontairement: jamais de doute sur le parti qu'elle avait pris, parce qu'elle l'avait pris avec lumière et par conviction. L'Église, quoique battue des flots , agitée par les tempêtes, n'en était pas moins à ses yeux la colonne
et la base de la A'énté , et l'arche sainte dans laquelle seule se trouve la paix et le salut. Vous avez marqué, ô mon Dieu! des bornes aux maux de cette Église , l'objet éternel de votre amour ; de cette épouse chérie que vous avez acquise au prix de tout le sang de votre Fils. C'est de ces temps de trouble et d'obscurité, que sort toujours le calme et la lumière : toujours dans votre colère, vous vous souvenez de faire miséricorde. Quand viendront des jours paisiples et sereins, succéder à ces jours malheureux? Puissent nos soupirs et nos larmes les hâter! puissions-nous en être les heureux témoins ; et ne transmettre à nos neveux , que l'histoire déplorable de nos dissensions !
Piété de Madame, simple et soumise ; mais exacte et régulière. La foi veut des œuvres ; et l'on croit en vain, quand on vit mal. Avec quelle profonde religion approchait-elle régulièrement des saints mystères! abîmée devant la majesté de Dieu, toutes les grandeurs de la terre ne lui paraissaient plus qu'un atome et un néant. Les livres saints étaient sa consolationde tous les jours relie y sentait ce touchant, c^ sublime, ce divin qui ne peut être l'ouvrage de l'esprit de l'homme. Ces vérités saintes dans nos bouches , ne lui paraissaient pas moins dignes de son amour et de ses empressements; et nous la voyions avecjoie dans nos temples, au milieu delà multitude des fidèles , venir soutenir par la majesté de sa présence, et la dignité de notre ministère, et le respect dû à la parole dont nous sommes les ministres.
Ses sentiments ne démentaient pas ses œuvres publiques. Vous le savez , vierges saintes ', pieuses dépositaires des plus secrets mouvements de son cœur ! que de prières ferventes , que de pratiques de piété, que d'entretiens édifiants vos murs sacrés ont cachés au public ! L'austérité de votre retraite déjà si adoucie par la ferveur, ne l'était-elle pas encore par ses grands exemples? permettait-elle seulement à votre tendresse des vœux pour la prolongation de ses jours ?^or«e:; vos vœux à mon salut, vousdisaitelle souvent : il importe peu de vivre; maisilimporte de s'assurer de l'éternité.
Elle se l'assurait en effet tous les jours par le mérite de ses œuvras. Les pauvres soulagés avec profusion ; les serviteurs de Dieu honorés de sa familiarité et de sa confiance; les offenses oubliées, et cachées au pied de la croix; une humilité que l'élévation de son caractère et de son cœur rehaussait encore ; une attention scrupuleuse sur tous les devoirs de la religion, où tout lui paraissait grand; une sainte avidité pour le froment des élus; une
' Les religieuses carmélites de la rue de Grenelle où M.idame se retirait souvent.
DE MADAME
confiance sans réserve pour le ministre qui la conduisait dans les voies du ciel ; un goût pour le bien, un dégoilt pour tout ce qui ne mène pas à Dieu : c'est l'histoire nue et simple de sa vie; et tout ce que l'art pourrait y ajouter déshonorerait son éloge.
Ne nous abusons pas, mes frères; ainsi vécut cette pieuse princesse; et ce ne sont que les mêmes routes qui peuvent nous conduire à la paix , au calme , au courage , qui accompagnèrent sa mort. On ne la voit approcher avec confiance , que lorsqu'on l'a attendue avec frayeur. Dieu , qui se préparait sa victime pour l'autel éternel, la purifiait depuis longtemps par l'épreuve des infirmités et des souffrances. Nous voyions de loin approcher notre deuil : les remèdes prolongeaient ses jours, et ne calmaient pas notre crainte : son courage semblait donner une nouvelle force aux remèdes et ne donnait pas une nouvelle sûreté à nos espérances : le ciel , touché des vœux et des larmes d'une maison désolée , semblait suspendre quelquefois le cours de ses maux , mais ne suspendait pas l'ordre des desseins éternels , et le cours destiné aux jours de sa vie mortelle. Nous avions beau la rassurer par nos souhaits; l'éternité s'ouvrait de jour enjour àses yeux : plus le Seigneur semblait différer, plus elle le voyait près ; elle le hâtait même par ses désirs : en cela seul peu attentive à nos vœux , elle craignait d'avoir trop vécu et souhaitait de ne plus vivre. Je ne crois pas que de vivre j)lus longtemps me rende meilleure : c'était son langage ordinaire. Nous nous flattons tous par des espérances de conversion : elle nous apprenait que le temps qu'on destine au repentir, ne fait qu'accumuler de nouveaux crimes ; et qu'un vain espoir de changer est plutôt un écueil qu'une ressource de salut.
Enfin, sourd à nos gémissements , le ciel se rend à ses désirs. De retour du voyage où sa tendresse avait eu plus de part que la pompe du spectacle , l'accablement augmente : nos frayeurs redoublent, nos espérances s'évanouissent : la mort qu'elle portait depuis longtemps dans son sein , se montre à découvert et se déclare. Et de quels yeux Madame la voit-elle approcher! faut-il recourir, pour lui annoncer le jour du Seigneur, à ces précautions étudiées, qui ne le montrent qu'en le cachant.' C'est elle qui le publie, qui l'annonce à des spectateurs désolés , et qui voudraient se le cachera eux-mêmes. A-t-on besoin , pour la calmer sur les frayeurs de la mort , de lui montrer de fausses espérances de vie ? au milieu du trouble, de la consternation, des cris, des sanglots oui environnent le lit de sa mort :
Nous nous retrouverons dans le ciel, dit-elle avec une sérénité que ses maux et ses souffrances ne peuvent altérer. Elle console notre douleur : elle sourit à nos clameurs : c'est le jour de son triomphe, et elle ne veut pas qu'on le déshonore par des larmes. Les larmes mêmes du prince son fils , ce fils l'objet le plus cher de sa tendresse : ce fils qu'elle voit à ses pieds, accablé, pénétré d'une profonde douleur et pour qui elle avait sollicité si longtemps au pied des autels les miséricordes éternelles : les larmes de ce cher fils touchent son cœur maternel , mais n'ébranlent point sa foi. Ses vœux mourants le présentent encore au Dieu qui vient au-devant d'elle : en le comblant de ses bénédictions elle ne lui souhaite pas comme autrefois un patriarche au lit de la mort , à son fils : que les peuples lui obéissent, que les tribus l'adorent comme leur chef, qu'il soit le maître de ses frères , que les enfants de sa mère se prosternent devant lui. ( Gen. XXVII , 29. ) Elle l'avait vu jouir presque de toutes ces vaines prospérités; ses désirs sont plus hauts et plus dignes de la foi : elle ne lui souhaite que le don de Dieu; et ne compte pour rien de se séparer de lui dans le temps , pourvu qu'elle ne le perde pas dans l'éternité. Servez Dieu et le roi , lui dit-elle , et ne m'oubliez jamais.
Non , vous ne serez jamais effacée de son souvenir, princesse si digne de ses regrets et de sa tendresse , la grandeur de sa perte ne nous répond que trop de la durée de sa douleur : nous mêlerons toujours nos larmes aux siennes. Et si les vœux des justes mourants sont toujours exaucés, grand Dieu ! puissent ceux de la princesse qui expire être écoutés ! puissent les derniers désirs de sa foi et de sa tendresse pour son fils , être montés avec elle au pied de votre trône; attirer sur lui les regards de votre miséricorde ; le rendre aussi agréable à vos yeux , qu'il est grand devant les hommes; et écrire son nom dans le livre de l'immortalité, en caractères aussi glorieux qu'il le sera dans nos histoires !
Pour nous , mes frères , n'attendons pas à la dernière heure : ceux qui attendent toujours , ne changent jamais. Comptons avec nous-mêmes , avant que Dieu compte avec nous. Vivons comme nous voudrions alors avoir vécu. Assurons-nous ce que nous espérons. Ne faisons pas du salut un vain projet ; mais faisons de tous nos projets la voie de notre salut. Et quelque éclatante qu'ait été notre vie, souvenons-nous que nous n'y trouverons de réel que ce que nous aurons fait pour l'éternité.
Ainsi soit-il.