lo
r'^ Partie. L'Évangile, la loi de Jésus-Christ est immuable, dans sa durée. Elle ne change point , parce que les devoirs qu'elle nous prescrit, fondés sur les besoins et sur la nature de l'homme , sont de tous les temps et de tous les lieux comme elle. Telle les premiers fidèles la reçurent à la naissance de la foi, telle l'avons-nous encore aujourd'hui, telle nos descendants la recevront un jour, telle eulin les bienheureux dans le ciel l'adoreront et l'aimeront éternellement. La ferveur ou le dérèglement des siècles , le zèle ou la complaisance des hommes n'ajoutent ou ne diminuent rien à son indulgence ou à sa sévérité : cependant, lorsque les ministres nous représentent quelquefois , dans les mœurs des premiers fidèles , tous les devoirs de l'Évangile exactement remplis, pour nous faire sentir par la différence des premières mœurs d'avec les nôtres, combien nous sommes loin du royaume de Dieu; non-seulement nous ne sommes point effrayés de nous trouver si dissemblables à eux, qu'on croirait à peine que nous fussions disciples d'un même maître et sectateurs de la même loi ; mais nous leur reprochons de rappeler sans cesse ces premiers temps et l'Église primitive, comme s'il était possible de régler nos mœurs sur des mœurs qui sont désormais impiaticables; nous prétendons que les temps sont changés , qu'il faut prendre les hommes connne ils sont, et que ce serait les désespérer, que de vouloii' les ramelier à la vie des premiers siècles.
Mais, 1° Les temps et les années , qui ont si fort altéré la pureté du christianisme, ont-ils altéré celle de l'Évangile? Jésus-Christ prédit que dans les derniers temps, il ne se trouvera presque plus de foi sur la terre ; mais ajoute-t-il qu'alors , pour s'accommoder à la corruption de ces derniers temps, il relâcherait quelque chose de la sévérité de son Évangile? ou plutôt n'ajoute-l-il pas qu'alors il faudra plus que jamais veiller, prier, jeûner, se retirer, pour se mettre à couvert delà corruption générale.'
2° Croyez-vous que les préceptes rigoureux de l'Évangile n'aient été faits que pour le premier âge de la foi , où les hommes étaient chastes, imiocents, charitables, fervents; et que Jésus-Christ ait réservé pour les hommes corrompus de nos siècles toute son indulgence.' Où serait l'équité et la sagesse tant vantée de la morale chrétienne.'
3" ]\os usages n'étaient pas établis du temps de nos pères, et sans doute ils ne passeront pas j usques à nos derniers neveux; ils ne sont pas même communs à tous les peuples. Donc ces usages ne peuvent ni devenir notre règle, ni la changer : autrement, il faudrait un Évangile pour chaque siècle et pour chaque peuple , au lieu que la règle est de tous les temps et de tous les lieux. Donc, de nouvelles mœurs ne forment pas pour nous un nouvel Évan gile : il faut donc
juger des usages et des mœurs par les devoirs et par les règles, et non pas des règles et des devoirs par les mœurs el par les usages.
Ne disons donc ])lus que les temps ne sont plus les mêmes ; mais la loi de Dieu n'a pas changé. Ne disons plus que les chrétiens des premiers temps avaient ou plus de force , ou plus de grâce que nous. Hélas ! ils avaient plus de foi, plus de constance, plus d'amour pour Jésus-Christ, plus de mépris pour le monde. Du reste , nous avons les mê mes sources de grâce qu'eux , le même ministère , le même autel , la même victime. S'il y a quelque différence entre les premiers chrétiens et nous, c'est que ce n'étaient pas seulement de seuls usages arbitraires qu'il fallait éviter, ou les dérisions du monde qu'ils avaient à craindre ; c'étaient les supplices les plus cruels auxquels il fallait s'exposer. Cependant l'Évangile qui pouvait autrefois faire des martyrs, à peine peut-il aujourd'hui former un fidèle.
ir Partie. La loi de Dieu est immuable dans son étendue. La loi de Moïse était pour un peuple seul : mais Jésus-Christ est un législateur universel; il est venu de tous les peuples ne faire qu'un peuple ; de tous les états et de toutes les conditions , ne former qu'un corps , animé par le même esprit , et gouverné par les mêmes lois. Cependant une autre illusion ordinaire contre l'immutabilité de la loi de Dieu , c'est de se persuader qu'elle s'adoucit en faveur du rang et de la naissance ; et que les mœurs attachées à h grandeur par l'usage, en rendant l'observance presque impossible, en rendent aussi la transgression plus innocente.
Mais si l'Évangile est la loi de tous les hommes , les grands ont promis sur les fonts sacrés de l'observer , tout comme le peuple; et l'Église , en les recevant au nombre de ses enfants , ne leur a pas proposé d'autres vœux i faire , et d'autres règles à pratiquer qu'au .simple peuple. Examinons maintenant tous les devoirs de l'Évangile; ils se lédiiisfnt à deux points : les uns sont proposés pour combattre et aflaihlir ce fonds de corruption que nous portons en naissant ; les autres , pour perfectionner cette première grâce du chrétien que nous avons reçue dans le baptême : la violence , le renoncement , la mortification , sont de la première espèce de devoirs; la prière, la retraite, la vigilance, le mépris du monde, le désir des biens invisibles, sont de la seconde : voilà tout l'Évangile. Or, qu'y a-t-il dans ces deux sottes de devoirs dont le rang et la naissance puissent dispenser les grands.' Au contraire, plus ils .sont élevés, plus leur élévation leur fournit de raisons de pratiquer ces devoirs, tant à cause des périls auxquels leur état les expose, que parce qu'ils doivent des réparations plus rigoureuses à la justice de Dieu , à cause des crimes et des excès presque inséparables de la giandeur. Aussi nous ne voyons pas que Jésus-Christ , dans l'Évangile , propose aux princes du peuple, et auxgiands de Jérusalem, d'autres maximes qu'aux bourgades de la Judée, et à ses disciples, tous tirés de la lie du peuple; ses maximes ne changent point avec le rang de ceux qui l'écoutent ; et ses ennemis eux-mêmes lui rendent cette justice , qu'il enseignait la voie de Dieu dans la vérité, et qu'il n'avait égard ni au rang, ni aux personnes. D'où vient qu'après sa mort, l'Evangile parut une doctrine descendue du ciel, sinon parce qu'annonçant aux grands et anv
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puissauts des maximes tristes etcrucifiantes, incompatibles en apparence avec lem- étal , ils ne laissèrent pas d'embrasser nne loi qui, au milieu de leur prospérité et de leur abondance, ne leur permettait pas plus de douceurs et déplaisirs ici-bas qu'aux pauvres tt au simple peuple? Mais il n'y aurait eu rien de surprenant et de divin dans la conversion des riches, si ia doctrine qu'ils auraient embrassée les distinguait du peuple par une plus grande indulgence , et si ce qui est voie de perdition pour les pauvres , était pour eux seuls la voie du salut.
D'aillems, si l'Évangile avait des distinctions à faire et des complaisances à accorder, serait-ce en faveur de ceux qui naissent dans l'élévation et dans l'abondance? Quoi ! il conserverait toute sa rigueur pour les pauvres et pour les malheureux, et il n'exigerait rien de pénible de ceux dont les jours ne sont diversifiés que par les plaisirs!
Iir Partie. La loi de Dieu est immuable dans toutes les situations de la vie : donc, les inconvénients , les perplexités n'en justifient jamais la plus légère transgression. Cependant tout nous devient raison et nécessité contre nos devoirs, c'est-à-dire contre la loi de Dieu. Les situations les moins périlleuses , les conjonctures les moins embarrassantes , nous fournissent des prétextes poia- la violer avec sécurité, et nous persuadent que la loi de Dieu serait injuste, et exigerait trop des hommes , si dans ces occasions elle n'usait d'indulgence à notre égard.
Mais à cela je réponds : 1° Que l'intérêt du salut est le plus grand de tous les intérêts; que la vie, la fortune, la réputation, l'univers entier lui-même mis en parallèle avec notre âme , ne doit être compté pour rien.
2° Que comme la loi a toujours du moins la sûreté pour elle contre le prétexte, préférer le prétexte à la loi, c'est laisser une voie sûre, et en clioisir une autre dont personne ne peut vous répondre.
3° Que l'Évangile ne nous ayant été donné que pour nous détacher du monde et de nous-mêmes , et nous faire mourir à toutes nos affections terrestres, c'est s'abuser de regarder comme des inconvénients certaines suites de celte loi divine, funestes ou à notre forlune, ou à notre gloire, ou à notre repos. Jésus-Christ n'a pas prétendu nous prescrire des devoirs faciles et conimodes; mais au contraire, nous montrer une voie rude et malaisée à tenii- : ainsi , ce que nous appelons inconvénients et extrémités inouïes, ne sont au fond que l'esprit de la loi, et la fin que Jésus-Cliiisl s'était proposée en nous la donnant. D'ailleurs, il est certain que le principal mérite de nos devoirs se tire des obstacles qui ne manquent jamais d'en contrediie la pratique; et la vertu ressemblerait au vice, si elle ne trouvait au dehors et au dedans de nous que des facilités et des convenances. Jamais les justes n'ont été paisibles observateurs des règles saintes.
Enfin, convenons que ce sont nos passions seules qui forment les inconvénients qui nous autorisent à chercher des tempéraments et à nos devoirs, et à la loi de Dieu : ainsi, mourons au monde, et à nous-mêmes; alors tout nous paraîtra possible, les difficultés s'aplaniront en un instant; et ce que nous appelons inconvénients , ou ne sera plus compté pour rien, ou nous le regarderons comme les
épreuves inséparables de la vertu, et non pas conunc les excuses du vice.
LE LUNDI DE LA PASSION
DE l'EMI'LOI du temps.
Division. Nous perdons le temps sans regret , ou noui ne l'employons que potir les choses d'ici-bas. I. Connaissons lepiixdu temps, et )ious ne le perdrons pas, parce qu'il est court. H. Connaissons l'usage du temps, et nous ne l'emploierons que pour travailler à notre salut, parce qu'il ne nous est donné que poui nous sauver.
F* Partie. Connaisso7is leprix du temps, et nous ne le perdro7is pas. Trois motifs doivent rendre à tout homme sage le temps précieux et estimable. Premièrement, il est le prix de l'éternité. Secondement , il est court , et l'on ne peut trop se hâter de le mettre à profit. Troisièmement , enfin , il est irréparable ; et ce que nous en avons une fois perdu , est perdu sans ressource.
1° Le temps est le prix de l'éternité. Condamnés à la mort par le crime de notre naissance , comme notre premier père, nous ne devrions recevoir la vie que pour la perdre à l'instant même que nous l'avons reçue ; bien plus, autant de fois que nous avons violé la loi de l'Auteur de la vie, autant de fois elle aurait dû dans le moment même nous être ôtée; cet arrêt de notre condamnation et de notre mort n'est suspendu que parce que Jésus-Christ est mort à notre place : outre cela de combien de maladies , de périls , d'accidents , la bonté de Dieu nous a-t-elle délivTés jusques ici ? La vie dont nous jouissons est donc comme un miracle perpétuel de la miséricorde divine ; chaque moment où nous respirons est comme un nouveau bienfait que nous recevons de Dieu, qui ne nous l'accorde que pour nous laisser le temps de réparer l'usage ciiminel que nous avons fait de celui qui s'est écoulé jusqu'à ce jour : donc passer ce temps et ces moments en inutilités, n'est-ce pas outrager la bonté divine qui nous les accorde, prodiguer une glace inestimable qui ne nous est point due, et livrer au hasard le prix de notre éternité? Nous regarderions comme un insensé un homme qui laisserait inutile un trésor immense dont il serait héritier, sans l'employer, ou pour établir sa fortune, ou pour s'élever aux honneurs : quelle folie donc à nous de ne faire aucun usage du temps , qui est un trésor tout autrement estimable, dont nous avons hérité; puisqu'il peut nous servb-, non pour nous élever ici-bas à des dignités frivoles , mais pour nous placer au plus haut des cieux à côté de Jésus-Christ , dans celte société immortelle de bienheureux qui seront tous rois, et cela, pendant toute l'éternité? Cependant, ce temps dont il n'est point d'heure et de moment , qui, mis à profit , ne puisse nous mériter le ciel , dont la moindre perte devrait nous causer les regrets les plus vifs et les plus cuisants; ce temps nous est à charge, il fait tout l'embarras, tout l'ennui , et le fardeau le plus pesant de notre vie.
2" Le temps est court , et on ne peut trop se hâter de le mettre à profit. Si nous avions à vivre une longue suite de siècles, du moins les jours et les moments perdus un
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foimeraient qu'un point imperceptible dans un si grand espace , et nous pourrions regagner sur la longueui- ces pertes passagères ; mais nos jours et nos années ont été renfermés dans des bornes si étroites, qu'on ne voit pas ce que nous pouvons encore en perdre. Retranchez de cela ce que vous êtes obligés d'accorder aux besoins du corps, et aux bienséances ; que reste-t-il pour vous , pour Dieu , pour l'éternité? et nous ne savons quel usage faire de ce peu qui nous reste ; et nous recourons à mille artifices qui nous aident à n'en pas sentir la durée. Que nous sommes dignes de pitié ! Car, ne devrions-nous pas penser que dans ce peu de temps que nous avons à vivre, nous avons des crimes innombrables à expier ? Dix vies comme la nôtre suffiraient à peine pour en expier une partie : conmient donc peut-il nous rester du temps pour des plaisirs et des inutilités dans une vie aussi courte et aussi criminelle ? Un criminel condamné à la mort , et à qui on ne laisserait qu'un jour pour obtenir sa grâce , y trouverait-il encore des heures et des moments à perdre.' Insensés que nous sommes ! notre arrêt est prononcé ; on nous laisse encore un jour pour changer la rigueur de notre sentence éternelle ; et ce jour unique nous est à charge , et nous le passons indolemment en des occupations vaines, oiseuses, puériles; nous cherchons comment l'abréger, et nous arrivons au soir, sans avoir fait d'autre usage du jour qu'on nous a laissé, que de nous être rendus encore plus criminels ! Et que savons-nous si même l'abus que nous en faisons n'obligera pas la Justice divine à l'abréger? les morts soudaines et imprévues étaient autrefois des accidents rares; ce sont aujourd'hui des événements de tous les jours. Venez nous dire après cela qu'il y a bien des moments vides dans la journée , qu'il faut savoir s'amuser, et passer le temps à quelque chose. Quoi ! le temps est si court, vos obligations si infinies , et vous pouvez encore trouver tant de moments vides dans la journée ? On est trop heureux, dites-vous, de savoir s'amuser innocemment, et passer le temps à quelque chose? Eh ! le chrétien, l'héritier du ciel, u'est-il sur la terre que pour s'amuser? Ce n'est pas que je ne convienne qu'il y a des délassements innocents dans la vie : mais les délassements supposen t les peines et les soins qui les ont précédés , et toute votre vie n'est qu'un délassement perpétuel ; ou si vous avez besoin de vous délasser, c'est de la continuité de vos plaisirs et de vos délassements mêmes.
3° Le temps est irréparable : Premièrement , parce que sans doute Dieu a attaché à chacun des moments de notre vie, des grâces et des secours pour consommer l'ouvrage de notre sanctification : or, ces jours et ces moments étant perdus, les grâces qui leur étaient attachées , le sont aussi pour nous. Irréparable, secondement, parce que chaque jour, chaque moment devrait nous avancer vers le ciel : or, les jours et les moments perdus nous laissent en arrière : ou nous ne fournirons point le reste du chemin que nous avons à faire, ou il faudra consommer dans un court intervalle ce qui devait être l'ouvrage laborieux de la vie entière. Irréparable, troisièmement, parce qu'il faut que le péché soit puni pour être effacé : or, en certaine saison de la vie , on n'est plus capable des œuvres de pénitence
et de satisfaction : et on a beau dire que Dieu ne demande pas l'impossible ; mais c'est vous-même qui vous êtes mis dans cette impossibilité; or, vos fautes ne diminuent pas vos obligations.
Il" Partie. Coyinaissons l'usage du temps, et ?wns ne l'emploierons quepotir travailler à notre salut. L'usage chrétien du temps n'est pas d'en remplir tous les moments, c'est de les remplir dans l'ordre , et selon la volonté du Seigneur, qui nous les donne. Mais en quoi consiste cet ordre qui doit régler la mesure de nos occupations , et sanctifier l'usage de notre temps ? il consi.ste :
1° A nous borner aux occupations attachées à notre état ; à ne pas compter parmi les devoirs de notre état, les soins et les embarras que l'inquiétude ou nos passions toutes seules nous forment , et à ne pas chercher les places et les situations qui multiplient nos embarras. L'inquiétude nous forme des occupations; car nous voulons tous nous éviter nous-mêmes, parce qu'en rentrant au dedans de nous , nous n'y trouvons qu'un vide affreux , que des remords cruels, des pensées noires , des réflexions tristes. Nous cherchons donc l'oubli de nous-mêmes dans la variété des occupations et dans des distractions éternelles : mais nous nous trompons. Partout où n'est pas l'ordre , il faut nécessairement que se trouve l'ennui ; et ce n'est que pour les âmes justes que le temps ne pèse pas , parce qu'il a toujours sa destination et sou usage : or, outre que l'inquiétude , par ses agitations et son inconstance , ne saurait nous faire trouver cette paix et cette joie qui ne se trouvent que dans l'arrangement d'une vie uniforme et occupée , elle ne sanctifie pas non plus l'usage de noire temps, puisqu'une vie de dé- I rangement est entièrement opposée à cette vie d'ordre et de règle que Dieu exige de nous.
Les passions nous mettent aussi dans un mouvement perpétuel ; mais elles ne nous forment pas des occupations plus légitimes. Après avoir donné la jeunese à la paresse et aux plaisirs, on donne les années de maturité à la patrie, à la fortune, à soi-même : on croitbien employer son temps; mais on prend encore le change en cela , parce qu'on se livre aux affaires, on se charge d'un emploi sans consulter ni l'ordre de Dieu , ni les vues de la religion , ni les périls des situations trop agitées. Ainsi la plupart des hommes se font inconsidérément une vie tumultueuse et agitée, que Dieu ne demandait pas d'eux , et cherchent avec empressement des soins où l'on ne peut être en sûreté que lorsque l'ordre de Dieu nous les ménage.
2° L'ordre qui doit régler et sanctifier l'usage de notre temps, consiste à regarder comme les plus essentielles et les plus privilégiées de nos occupations, celles que nous devons à notre salut : c'est l'unique moyen de réparer en quelque manière la dissipation de cette partie de notre vie que le monde et les soins d'ici-bas occupent tout entière. Mais c'est encore ici où notre aveuglement est déplorable : toutes nos autres occupations nou.s paraissent essentielles, nous n'oserions y toucher; et comme la vie est trop courte, et les jours trop rapides pour suffire à tout, ce que l'on retranche ce sont les soins du salut : on ne trouve jamais de temps pour cela ; et si l'on donne quelques moments à Dieu, ce sont ceux dont le monde ne veut dus , et dont nou^
ANALYSES DES SERMONS
sommes peut-être embarrassés. Voilà l'usage que les personnes mêmes qui se parent d'une réputation de vertu font, à la cour surtout, de leur temps : toute leur vie est une préférence criminelle qu'elles donnent au monde, à la fortune , aux bienséances, aux plaisirs, aux affaires, sur l'affaire de leur salut. Il semble que le temps nous est premièrement donné pour le monde, pour l'ambition, pour nos places, pour les soins de la terre , et qu'ensuite ce que nous pouvons avoir de trop , on nous sait bon gré si nous le donnons au salut. Cependant les soins de la terre , quelque brillants qu'ils puissent être , nous sont étrangers ; ils ne sont pas dignes de nous : les soins de l'éternité tout seuls sont dignes de la noblesse de nos espérances, et remplissent toute la grandeur et toute la dignité de notre destinée : car nous nous devons à Dieu avant que d'être à nos maîtres, à nos inférieurs, à nos amis, à nos procbes ; Dieu a les premiers droits sur notre cœur et sur notre raison; c'est donc pour Dieu premièrement que nous devons en faire usage , et nous sommes chrétiens avant que d'être princes , sujets, hommes publics, ou quelque autre chose sur la terre.
On dira qu'on croit, en remplissant les devoirs pénibles et infinis de son état, servir Dieu et travailler à son salut. Il est vrai : mais il faut remplir ces devoirs dans la vue de Dieu , par des motifs de foi et dans un esprit de religion et de piété , car Dieu ne tient compte que de ce qu'on fait pour lui. Cela étant, que les jugements de Dieu sont différents de ceux du monde! On appelle dans le monde une belle vie, une vis remplie d'actions éclatantes ; mais si dans tout cela on a plus cherché sa gloire propre que la gloire de Dieu , c'est devant Dieu une vie perdue. En effet, serait-il juste qu'il nous tint compte , au jour terrible , de toutes les peines , de tous les soins , de tous les dégoûts que nous dévorons pour nous élever sur la terre , et qu'il mît au nombre de nos œuvres de salut, celles qui n'ont eu que l'ambition, l'orgueil ou l'intérêt pour principe? Tout ce qui n'est pas fait pour le ciel, temps perdu pour l'éternité.
LE 1\IARDÏ DE LA PASSION
Division. I. Il faut travailler au salut avec vivacité pour ne pas serebuter. II. Il faut y travailler avec prudence pour ne pas s'y méprendre.
I''''Partie. Travailler au salut avec vivacité. Lesaluî est la grande affaire où il s'agit de tout pour nous ; rien donc ne devrait nous intéresser davantage en cette vie ; cependant nous travaillons à cette grande affaire sans estime , sans goût , sans préférence ; voilà d'où vient le défaut de vivacité.
1" Sans estime. Le monde , par une erreur digne de larmes , a trouvé le secret de rehausser par des titres honorables tous les soins qui se rapportent aux choses d'ici-bas ; les actions de la foi toutes seules , qui demeurent élerncliement, passent pour des occupations oiseuses et obscures, et n'ont rien qui les relève aux yeux des hommes : voilà la première raison pourquoi nous travaillons à l'affaire du salut sans vivacité, c'est que nous n'estimonspas assez cette sainteentreprise. Or, faut il combattre \uie illusion si uidigne
même de la raison ? Car si ce qui peut rendre un ouvrage glorieux à celui qui l'entreprend , c'est la durée et l'immortalité qu'il promet dans la mémoire des hommes , les œuvres du juste toutes seules seront immortelles, et survivront à la ruine entière de l'univers : si c'est la récompense qu'on nous propose , c'est Dieu même qui sera sa récompense : si c'est la dignité des occupations auxquelles on nous engage ; dans l'affaire d u salut tout est grand, on n'y travaille que pour une couronne immortelle. Il n'y a donc rien de plus glorieux sur la terre, et de plus digne de l'homme, que les soins de l'éternité. Cependant si nous avons des concurrents dans le monde plus heureux et plus élevés que nous, nous leur portons envie, leur élévation ranime notre vivacité; mais lorsque les complices de nos plaisirs viennent à rompre généreusement tous les liens honteux des passions , hélas ! ou nous censurons leur conduite , ou nous ne songeons qu'à nous élever aux places qu'ils viennent de laisser vacantes , sans jamais porter envie à leur nouvel état. D'où vient cela , sinon de ce que nous manquons d'estime pour la sainte entreprise du salut ?
2° Nous travaillons au salut avec indolence , parce ({ue nous ne lui donnons jamais la préférence sur tous nos autres soins. Dans nos journées tout a son temps et ses moments marqués, non-seulement les devoirs, mais les bienséances , les inutilités et les plaisirs même : mais où plaçons-nous l'affaire du salut .^ quel rang lui donnonsnous? Si nous faisons quelque chose pour l'éternité, ne rendons-nous pas au monde le centuple? les moments sont pour Dieu ; la vie tout entière est pour le monde et pour nous-mêmes. Vous le sentez bien, et vous convenez que les agitations du monde , des affaires , des plaisirs , vous occupant presque tout entiers, il vous reste peu de temps pour penser au salut : mais pour vous calmer, vous dites que lor.squ'un jour vous serez plus tranquille , l'affaire de ' l'éternité deviendra alors votre principale affaire. Et voilà ce qui vous abuse, de regarder le salut comme incompatible avec les occupations attachées à l'état où la Providence TOUS a placé ; au contraire , vous pouvez en faire des moyens de sanctificatioii , et y exercer toutes les vertus chrétiennes, à l'exemple de Joseph, de cet officier de la reine d'Ethiopie , qui était chargé de toutes les affaires d'un grand royaume, et de tant d'autres qui dans la même situation où vous êtes, dans une vie aussi agitée que la vôtre, ont mené cependant une vie pure et chrétienne. Quand pour revenir à Dieu on attend ((u'on puisse changer de place , c'est une preuve qu'on ne veut pas encore changer son cœur : aussi lorsque l'on vous dit que le salut doit être l'unique affaire, l'on ne prétend pas que vous renonciez à toutes les autres , vous sortiriez de l'ordre de Dieu ; on veut seulement que vous les rapportiez toutes au salut; que le salut soit comme le centre où elles aboutissent toutes. Attendre que vous soyez plus tranquille pour être plus homme de bien , c'est premièrement une illusion dont le démon se sert pour reculer votre pénitence ; secondement c'est faire outrage à la religion de Jésus-Christ , et justifier les reproches que les païens faisaient contre elle , comme si elle eût été incompatible avec les devoirs de prince , de courtisan , d'homme public , de père de famille.
ANALYSES DES SERMOiSS.
Dcsabiisez-vous donc, ce ne sont pas vos places, ce sont vos penchants qui sont pour vous des écueils : or, quand vous serez libre d'embarras, votre cnnn- sera-t-il libre de passions ? au contraire , elles n'en seront que plus vives et plus indomptables , parce que ne trouvant plus de quoi s'occuper au dehors, elles tourneront toute leur violence contre vous-même.
3° Nous travaillons à l'afTaiie du salut sans vivacité , parce que nous accomplissons les devoirs de religion sans plaisir, sans goût et comme à regret; tout ce que nous faisons pour le ciel nous gône, nous ennuie, nous déplaît. Mais premièrement , vous êtes injuste d'attribuer à la vertu ce qui pieud sa source dans votre propre corruption : ce n'est pas la piété qui est désagréable , c'est votre goût qui est déréglé ; rendez à votre cœur le goût que le péché lui a ôté, et vous goûterez combien le Seigneur est doux ; voyez si les justes ont le même dégoût que vous pour les œuvres depiété. Secondement, le joug du Seigneur n'est pour vous dur et accablant , que parce que vous le portez trop rarement ; vous ne laissez pas à la grâce le loisir d'en adoucir le poids : il faut se familiariser avec la vertu pour en connaître les saints attraits. Troisièmement , vous accomplissez les devoirs de la piété sans goût , parce que vous ne les accomplissez qu'à demi ; il n'est que la plénitude de la loi qui soit consolante; plus vous en retranchez, plus elle devient pesante et onéreuse ; et d'où vient cela ? c'est qne l'observance imparfaite de la loi prend sa source dans un cœur que les passions partagent encore ; or im cœur divisé , et qui nourrit deux amours, ne peut être, selon Jésus- Christ, qu'un lieu de trouble et de désolation. Servez donc le Seigneur de tout votre cœur et sans réserve , et vous le servirez avec allégi'esse.
11^ Partie. Il faut travailler à raffairc du salut avec prudence pour ne pas s'y méprendre. C'est un entrepiise où les dangers sont journaliers , où les méprises sont ordinaires, où parmi les routes infinies qui paraissent sûres, il ne s'en trouve pourtant qu'une véritable, et où cependant le succès doit décider de nos destinées éternelles : eûmes-nous jamais besoin de tant de circonspection et de prudence ? Mais à quoi doit nous porter cette prudence ? à deux choses qui ne sont que les règles communes que les enfants du siècle suivent eux-mêmes dans la poursuite de leurs prétentions.
1° C'est de ne pas se déterminer au hasard parmi cette multiplicité de voies que les hommes suivent, les examiner toutes indépendamment des usages et des coutumes qui les autorisent ; et dans l'affaire de l'éternité , ne donner rien à l'opinion et à l'exemple. Voilà ce (ju'on ne manque pas de suivre , lorsqu'il s'agit d'affaires temporelles : mais dans l'affaire du salut, cette règle est négligée; nul n'examine si les voies sont sûres, et on ne demande point d'autre garant de leur sûreté que la foule qu'on vol t marclier devant soi. On adopte sans attention des préjugés communs, seulement parce qu'ils sont établis ; on ne daigne pas se demander à soi-même si on ne se trompe point; en un mot, on ne fait pas même usage de sa raison.
2° C'est lorsqu'on se détermine de ne laisser rien à l'incertitude des événements, et de préférer toujours la sûreté
au péril. Voilà ce que dicte la prudence dans les affaires de ce monde; mais s'agit-il des affaires de l'éternité, dans les doutes qui naissent sur le détail des démarches , le parti le plus périlleux au salut comme il a toujours l'amourpropre pour soi, il a toujours aussi la préférence, quoique nous voyions des routes plus sûres que celles que nous choisissons. Car il n'est guère de doute sur nos devoirs qui nous dérobe l'obligation précise de la loi sur chaque démarche : cependant partout nous résistons à nos propres lumières, partout nous préférons le péril à la sûreté: dans toutes nos actions nous flottons, non pas entre le plus ou le moins parfait, mais entie le crime et les simples fautes; tous nos doutes se bornent à nous demander si se permettre une telle chose est un crime ou une simple offense , et notre conscience ne peut jamais nous rendre ce témoignage que dans une telle occasion, nous nous sommes déterminés pour le parti où il n'y avait point de péril.
LE MERCREDI DE LA PASSION
SCR LES DEGOUTS QUI ACCOMPAGMENT LA riÉTÉ EN CETTE VIE.
Division. Les clécjoiits qui accompagnent la vertu en cette vie ne doivent point être un prétexte, ou d'abandonner Dieu quand on a commencé à le servir, ou de n'oser le servir quand on a commencé à le connaître : I. Parce que les dégoiîis sont inévitables en cette vie; IL Parce que ceux de la piété ne sont pas si amers qu'on se lesfujure; III. Parce qu'ils le sontmoins que ceux du monde; IV. Parce que quand ils le seraient autant, ils ont des ressources que ceux dti monde n'ont pas.
î'* RÉFLEXION. Les dégoûts sont inévitables en cette vie. Ils sont une suite nécessaire de l'inquiétude du cœur, qui cherche à se fixer, et qui ne le saurait dans toutes les créatures qui l'environnent ; qui dégoûté de tout le reste s'attache à Dieu , mais qui ne pouvant le posséder en cette vie, autant qu'il en est capable, sent toujours qu'il manque quelque chose à son bonheur.
Nous sommes donc injustes de nous plamdre des dégoûts qui accompagnent la vertu. Si le monde faisait des heureux, nous aurions raison de trouver mauvais qu'on ne le fût pas en servant Dieu : mais consultez tour à tour les partisans des différents plaisirs que le monde promet ; vous verrez que nul n'est heureux ici-bas , que chacun se plaint et que la terre est la patrie des mécontents : amsi les dégoûts de la vertu sont bien plus une suite de la condition de cette vie mortelle , que les défauts de la vertu même.
D'ailleurs , Dieu en laissant ici-bas les âmes les plus justes dans un état en quelque sorte toujours violent et désagréable à la nature, veut nous dégoûter de cette vie misérable , et nous faire soupirer après notre délivrance , et cette patrie immortelle ou rien ne manquera plus à notre bonheur.
De plus , si la vertu était toujours accompagnée de consolations sensibles , elle deviendrait une récompense temporelle; on ne chercherait plus, en se donnant à Dieu, les biens de la foi , mais les consolations de l'amour-propre.
ANALYSES DES SERMONS
Les justes vivent de la foi ; or la foi espore, et ne possède pas encore; tout est à venir pour les chrétiens, leur patrie , leurs biens , leurs plaisirs , leur héritage ; le présent n'est point pour eux : c'est ici le temps des tribulations et d*s amertumes ; c'est ici un exil et une terre étrangère , où tout nous retrace nos malheurs, où tout nous offre de nouveaux périls : or n'est-il pas injuste de cherciier une félicité et des consolations humaines dans un séjour si triste et si désagréable aux enfants de Dieu? Attendons patiemment les jours de paix et de joie qui viendiont après cette vie , d'autant plus qu'en abandonnant Dieu pour le monde , nous ne serions pas plus heureux , nous ne ferions que changer de supplice.
II' RÉFLEXION. Les dégoûts de la piété ne sont pas si amers qu'on se les figtire. Il y a des dégoûts à essuyer dans la vertu, on en convient; mais 1° du moins on y est à couvert des dégoûts du monde et des passions ; et quand
d'être auprès de nous , trop heureux d'avoir à soutenir noS humeurs et nos caprices; nous dirions qu'ils sont payés pour s'ennuyer.
Or Dieu ne paye-t-il pas assez bien ceux qui le servent.? ne les comble-l-ils pas de bienfaits ? et ne doit-il pas trouver étrange que des vers de terre q>ii n'ont rien de grand que l'honneur de lui appartenir, osent se plaindre qu'ils n'ont point de goût pour lui , et qu'ils s'ennuient à son service ?
Iir RÉFLEXION. Les dégoûts de la vertu ne sont pas si amers que ceux du monde. Je pourrais appeler le monde lui-même en témoignage. Qu'est-ce que la vie du monde? qu'un ennui continuel , qu'un vide éternel , qu'une circulation fastidieuse de devoirs , de bienséances , d'inutilités ; qu'un flux et reflux éternel de haines , de désirs de chagrins, de jalousies, d'espérances, etc. Quelle comparaison entre les fureurs des passions et les peines légères
nous ne gagnerions en nous tournant à Dieu que de secouer \ de la vertu ! entre les remords affreux de la conscience ,
le joug du monde, la destinée d'une âme juste serait toujours digne d'envie, quelles que pussent être les amertumes ■ de la vertu.
2° Si la vertu ne nous garantit pas des afflictions et des disgrâces inévitables sur la terre, du moins elle les adoucit en soumettant notre cœur à Dieu , en nous découvrant dans les coups dont le Seigneur nous afflige les remèdes de nos passions , ou les justes peines de nos crimes.
3° Ces répugnances et ces dégoûts qui nous révoltent si fort contre la vertu , ne consistent au fond qu'à léprimer des passions qui nous rendent malheureux , et qui sont la source de toutes nos peines. Ce sont des remèdes un peu douloureux à la vérité , mais qui servent à guérir des maux qui le sont infiniment davantage : ainsi les amertumes et les épines de la vertu ont toujours du moins imc utilité présente qui en dédommage; ce ne sont pas des dégoûts du monde , dont il ne reste jamais que l'amertume.
4° Je pourrais ajouter que la source de nos dégoûts est dans nous-mêmes plutôt que dans la vertu ; que ce sont nos passions qui forment nos répugnances; que si notre cœur n'avait pas été dépravé par l'amour des créatures, nous ne trouverions de doux et de consolant que les plaisirs de l'innocence , parce que nous sommes nés pour la justice et pour la vérité ; que peut-être c'est le caractère particulier de notre cœur qui répand pour nous tant d'amertumes sur tout le détail de la vie chrétienne, parce qu'étant nés avec des passions plus vives, un cœur plus sensible au monde et aux plaisirs , et nous y étant livrés pendant longtemps, le sérieux de la piété nous parait triste et insoutenable : ce qui montre combien c'est un grand bonheur de porter à la vertu un cœur que le monde n'a pas encore gâté , et que plus nous différons de letourner à Dieu , plus nous rendons ce dégoût qui nous éloigne de lui invincible, parce que plus nous accoutumons notre cœur au monde , plus nous le rendons inhabile à la vertu. Mais , après tout , est-ce à vous à reprocher à Dieu qu'on s'ennuie dans son service? Si nos serviteurs osaient nous dire qu'ils s'ennuient en nous servant , quelque bien fondés qu'ils fussent à nous faiie ce reproche, nous les regarderions comme des insensés; nous les trouverions trop honoiés
et la tristesse aimable de la pénitence qui opère le salut r Aussi on entend tous les jours les amateurs du monde dédier eux-mêmes le monde qu'ils servent; mais trouvez, si vous le pouvez , des âmes vraiment justes qui fassent des invectives contre la vertu , qui détestent leur sort de s'être embarquées dans une voie si lemplie de chagrins et d'amertumes, qui envient la destinée du monde? On a vu quelquefois des pécheurs prendre par désespoir et par dégoût du monde des partis extrêmes ; mais a-t-on jamais vu des justes que les dégoûts de la vertu aient jetés dans des extrémités si terribles? lisse plaignent quelquefois de leurs peines , à la vérité ; mais ils les aiment encore mieut que les plaisirs des passions. Ils sentent ce que le monde appelle la pesanteur du joug de Jésus-Christ; mais en rappelant le poids de l'iniquité sous lequel ils ont gémi , ils trouvent leur sort heureux , et ce parallèle les calme et les console.
En effet , premièrement , les violences de la vertu sont volontaires, et en cela infiniment plus douces; mais les dégoûts du monde t,ont des croix forcées. Secondement, les répugnances de la vertu ne sont amères qu'aux sens ; mais les dégoûts du monde mortifient toutes les passions , et il n'est rien de nous qui ne sente leur tristesse et leur amertume. Troisièmement, les dégoûts de la vertu ne sont sensibles que dans les premières démarches, parce que plus on réprime les passions, plus elles deviennent doelles ; mais les dégoûts du monde trouvant toujours en nous les mêmes passions, nous laissent toujours les mêmes amei tûmes. Quatrièmement, les dégoûts du monde arrivent à ceux qui servent le monde avec plus de fidélité ; mais les dégoûts de la vertu n'ont d'ordinaire pour principe que notre relâchement et notre paresse ; plus notre vivacité pour le Seigneur s'augmente, plus nos dégoûts diminuent.
IV RÉFLEXION. Les dégoûts de la vertu ont des ressources que ceux du monde n'ont ])as. Le monde fait des plaies au cœur, mais il ne fournit point de remède? , mais dans la vertu il n'est point de peine qui n'ait sa consolation : Premièrement , la paix du cœur et le témoignage de la conscience. Secondement, la certitude que nos peines
ANALYSES DES SERMONS
ne sont pas perdues. Tioibièinement, la soumission aux ordres de Dieu, qui en nous refusant les consolations sensibles de la vertu , consulte plus nos intérêts que nos penchants. Quatrièmement, les giâces dont il accompagne nos dégoûts, qui soutiennent notre foi, en même temps que nos violences abattent l'amour-propre. Cinquièmement , les secours extérieurs de la piété qui sont pour nous autant de nouvelles ressources dans l'abattement et dans la sécheresse. Sixièmement , la tranquillité de la vie et l'uniformité des devoirs qui ont succédé aux fureurs des passions. Septièmement , la foi qui nous rapproche 1 éternité , et nous découvre le néant de tout ce qui passe. Que de ressources pour un cœur fidèle ! et par conséquent quelle disproportion entre les peines de la vertu et celles du crime 1
Après tout, nous nous plaignons de quelques dégoûts légers cpii accompagnent la vertu ; et les premiers fidèles qui sacrifiaient pour Jésus-Christ leurs biens, leur réputation , leur fortune , leur vie , ne se plaignaient pas de l'amertume de son service , et ne croyaient pas acheter assez cher la gloire d'être de ses disciples , et la consolation de prétendre à ses promesses : ne devrions-nous pas en rougir ?
Cessons donc de nous plaindre de Dieu; servons-le comme il veut être servi de nous. S'il nous adoucit le joug , bénissons sa bonté qui ménage ses consolations à notre faiblesse; s'il nous en fait sentir toute la pesanteur, estimons-nous heureux encore , qu'à ce prix il veuille bien accepter nos cœurs et nos hommages.
LE JEUDI DE LA PASSION
L\ PÉCHEKESSE DE L'ÉVAXGILE.
Division. Deux préjuges empêchent les hommes de se convertir. Premièrement, ils se figurent la conversion du cœur que Dieu demande de nous, comme la cessation du crime , et ils ne vont pas plus loin. Secondement, ils se représentent la pénitence chrétienne, comme un état affreux, un état sans douceur et sans consolation ; et rebutés par l'erreur de cette triste image, les exemples de changement les trouvent peu sensibles , parce qu'ils les trouvent toujours découragés. Or la conversion de notre pécheresse confond ces deux préjugés. I. Sa pénitence non-seulement finit ses égarements , mais les expie et les répare. II. Sa pénitence commence, il est vrai, ses larmes et sa douleur ; mais elle commence aussi de nouveaux j)laisirs pour elle.
I" Partie. La pénitence de la pécheresse , non-seulement finit ses égarements , mais les expie et les répare tous; et c'est en quoi consiste la véritable conversion du cœur.
1° Elle avait fait un injuste usage de son cœur; il n'avait jamais été occupé que des créatures ; et née pour n'aimer que Dieu seul, il était le seul qu'elle n'eût jamais aimé. Mais à peine a-t-elle connu son Sauveur, ut cognovit, dit l'Évangile, que rougissant de l'mdignité de ses premières passions, elle ne trouve plus que lui seul qui soit digne de son cœur : première réparation de sa pénitence ,
son amour. Ne dites donc pas lorsqu'on vous propose son exemple à suivre, que vous ne vous sentez point né pour la dévotion , et que vous avez une sorte de cœur à qui tout ce qui s'appelle piété, répugne. C'est l'amour qui fait les véritables pénitents. Eh quoi ! votre cu-ur ne serait pas fait pour aimer son Dieu '> vous seriez donc né pour la vanité et pour le mensonge ?
2° EUe avait fait un abus criminel de tous les dons de la nature , dont elle avait fait les instruments de ses passions. La seconde réparation de sa pénitence est le retranchement rigoureux de toutes les choses dont elle avait abusé dans ses égarements. Car ce ne sont pas les sentiments qui prouvent la vérité de l'amour; ce sont les sacrifices. Or, ces sacrifices , elle les pousse non- seulement jusquesà renoncer aux choses visiblement crimuielles : elle en retranche même celles qui auraient pu passer pour innocentes , parce qu'elle croit devoir punir l'abus qu'elle en a fait, en se privant de la liberté qu'elle aurait pu avoir d'en user encore. Et en effet , comme le pécheur en abusant des créatures perd le droit qu'il avait sur elles; tout ce qui est permis à une âme iiuiocenle , ne l'est plus à celle qui a été assez malheureuse que de s'égarer. Vous n'avez qu'à mesurer là-dessus la vérité de votre pénitence : en vain paraissez-vous revenu des égarements grossiers des passions ; si vous ne pouvez vous déprendre de rien , vous retrancher sur rien , quand même tous les attachements conservés ne seraient pas des crimes marqués , votre cœur n'est pas pénitent.
3° Elle avait fait servir jusque-là , par un assujettissement indigne, tous ses sens à la volupté et à l'ignominie : elle commence à réparer ces voluptés criminelles par l'humiliation et le dégoût des ministères les plus tristes , se prosternant aux pieds de Jésus-Christ, les arrosant d'un torrent de larmes, les essuyant de ses cheveux, les baisant : troisième réparation de sa pénitence. Et en effet il ne suffit pas d'ôter aux passions les amorces qui les irritent; il faut que les actes laborieux des vertus qui leur sont les plus opposées, les répriment insensiblement, et les rapprochent du devoir et de la règle. Autrement en vous épargnant, vous deviendrez malheureux : car dans la vertu , c'est abréger ses peines que d'augmenter et multiplier ses sacrifices , et tout ce qu'on épargne des passions , devient plutôt la peine et le dégoût que l'adoucissement de notre pénitence.
4° Le dernier désordre enfin qui avait accompagné son péché , était un scandale public dans le dérèglement de sa conduite : scandale de la loi qui se trouvait déshonorée dans l'esprit des païens répandus dans la Palestine ; parce que témoins des égarements de notre pécheresse, ils en prenaient occasion de blasphémer le nom du Seigneur et de mépriser la sainteté de sa loi : scandale du lieu ; car ses égarements avaient éclaté dans Jérusalem , la capitale du pays , d'où le bruit de tels événements se répandait bientôt dans le reste de la Judée. Or elle répare tous ces scandales par sa pénitence : le scandale de la loi ; ne se contentant pas de la pratiquer extérieurement après sa conversion, et d'une manière extérieure et pharisaï({ue, mais venant reconnaître Jésus-Christ qui en était la fin et l'accomplissement ; au lieu que souvent nous devenons superstitieux sans de-
ANALYSES DES SEHMOiNS.
venir péiiilents , et nous remplaçons les abus du monde par les abus de la fausse dévotion. Le scandale du lieu : cette même cité qui avait été le théâtre de sa confusion et de ses crimes, le devient de sa pénitence; et elle ne craint point d'avoir pour spectateurs de son changement, ceux qui l'avaient été de ses crimes : elle n'est pas timide dans le bien, comme elle ne l'avait pas été dans le mal; au lieu que nous, souvent après avoir méprisé les discours du monde dans le désordre, nous les craignons dans la vertu ; et les yeux du pubUc qui ne paraissaient pas redoutables dans nos égarements, le deviennent dans notre pénitence.
ir Partie. Les consolations et les nouveaux plaisirs que la j^écheresse trouve dayis sa pénitence. Elle est lieureuse avec Jésus-Christ, par les mêmes endroits qui avaient fait ses malheurs dans le crime.
1° Un amour injuste avait fait son premier crime , et la première source de tous ses malheurs : la première consolation de sa pénitence , c'est une sainte dilection pour Jésus- Christ , et la différence de cet amour divin et nouveau , d'avec cet amour profane qui jusque-là avait occupé son cœur. Premièrement , différence dans l'objet : elle s'était attachée dans son dérèglement , à des hommes corrompus , inconstants , perfides , etc. ; sa pénitence l'attache à Jésus Cluist, le modèle de toutes les vertus, la source de toutes les grâces , le principe de toutes les lumières. Secondement , différence dans les démarches : l'excès de sa passion l'avait engagée à mille démarches opposées à sou goût , à sa gloire , à sa raison ; et cela pour des hommes en qui elle ne trouvait d'ordinaire que de l'ingratitude ; au lieu que dans sa pénitence , tout lui est compté; les plus légères démarches qu'elle fait pour Jésus-Christ sont remarquées, sont louées , sont défendues par Jésus-Christ môme. Troisièmement enfin , différence dans la certitude de la correspondance : l'amour de notre pécheresse pour les créatures avait toujours été suivi des plus cruelles incertitudes ; mais à peine a-t-elle commencé d'aimer Jésus-Christ , qu'elle est sure d'en être aimée.
2° La seconde consolation de sa pénitence, c'est le sacrifice de ses passions : elle met aux pieds de Jésus- Christ tous les attachements de son cœur, tous les instruments déplorables de ses vanités et de ses crimes. Ne croyez pas qu'en cela elle sacrifie ses plaisirs; elle ne sacrifie que ses inquiétudes et ses peines. On a beau dire que les soins des passions l'ont la félicité de ceux qui en sont épris : c'est un langage dont le monde se fait honneur, et que l'expérience dément. Il est donc vrai que notre pécheresse en sacrifiant ses passions , et tout ce qui les suit, met aux pieds de Jésus-Christ ses liens, ses troubles, ses servitudes , les instruments de ses plaisirs en apparence , la source de toutes ses peines dans la vérité. Or quand la vertu n'aurait point d'autre consolation , n'en est-ce pas mie assez grande , que d'être délivré des inquiétudes les plus vives des passions, de ne faire plus dépendre son Donheur, de l'inconstance , de la perfidie , de l'injustice des créatures, etc. ? Votre foi vous a sauvée , dit le Seigneur à la pécheresse , allez en paix. Voilà le trésor qu'on lui rend pour les passions qu'elle sacrifie.
3° Enfin son péché l'avait avilie aax yeux des hommes; car le monde qui autorise tout ce qui conduit au dérèglement, couvre toujours de honte le dérèglement lui-même. Mais sa pénitence lui rend encore plus d'honneur et de gloire que ses crimes ne lui en avaient ôté. Cette pécheresse si méprisée , si décriée dans le monde , trouve en Jésus-Christ un apologiste et un admirateur ; il la loue par les endroits même les plus glorieux selon le monde : la bonté de cœur, la générosité des sentiments , la fidélité d'un saint amour; il l'élève au-dessus du pharisien, etc. Tel est le pouvoir adnnrable de la vertu ; elle nous rend un spectacle digne de Dieu , des anges et des hommes ; elle rétablit une réputation perdue ; elle efface des taches que la malignité des hommes eût rendues immortelles : enfin elle nous attire plus de gloire que nos mœurs passées ne nous avaient attiré de honte et de mépris.
A quoi tient-il donc que nous ne finissions notre honte et notre inquiétude avec nos crimes ? Sont-ce les réparations de la pénitence qui nous alarment? mais plus nous différons, plus elles grossissent. Craignons-nous de ne pouvoir soutenir la sainte tristesse de la pénitence.' Puisque nous avons pu porter jusques à ce jour les troubles secrets, les amertumes , les dégoûts , les tristes agitations du désordre , ne craignons plus celles de la vertu ; d'autant plus que la grâce adoucit et rend aimables les peines de la piété , et que celles du crime n'ont point d'autre adoucissement que l'amertume du crime même.