PREMIÈRE PARTIE
La source de nos chagrins est d'ordinaire dans nos erreurs ; et nous ne sommes malheureux , dit un père, que parce que nous jugeons mal des biens et des maux véritables : Causa laboris ignorantia est. (S.-viNT Amb. ) Les justes, qui sont des enfants de lumière, sont donc bien plus heureux que les pécheurs, parce qu'ils sont plus éclairés. Les mêmes lumières qui corrigent leurs jugements, adoucissent leurs peines; et la foi , qui leur montre le monde tel qu'il est, change en des sources de consolation pour eux les mêmes événements oîi les âmes livrées aux passions trouvent le principe de toutes leurs inquiétudes.
Et, pour vous faire entrer, mes frères, dans une vérité si honorable à la vertu, remarquez, je vous prie , que , soit qu'une âme touchée de Dieu rappelle le passé, et ces temps d'égarement qui précédèrent sa pénitence; soit qu'elle soit attentive à ce qui se passe sous ses yeux dans le monde ; soit enfin qu'elle jette sa vue dans l'avenir, tout la console, tout l'affermit dans le parti de la vertu qu'elle a pris , tout rend sa condition infiniment plus douce que celle d'une âme qui vit dans le désordre , et qui ne trouve dans ces trois situations que des amertumes et des terreurs secrètes. Car, en premier lieu, quelque livré que soit un pécheur à tout l'emportement de son cœur, les plaisirs présents ne l'entraînent pas avec tant de fureur, qu'il ne tourne quelquefois les yeux vers ces années d'iniquité qu'il amasse derrière lui. Ces jours de ténèbres qu'il a consacrés à la dissolution n'ont pas tellement péri, qu'ils ne reparaissent en certains moments à son souvenir : images importunes qui le troublent , qui le fatiguent , qui le réveillent de temps en temps de son assoupissement, en lui montrant, comme réunis en un point de vue, cet amas monstrueux de crimes qui frappent moins lorsqu'il se les permet, parce qu'il ne les voit alors que successivement. D'un coup d'œil s'offrent à lui des grâces toujours méprisées , des inspirations toujours rejetées, un usage indigne d'un naturel heureux , et formé , ce semble , pour la vertu ; des faiblesses dont il rougit ; des monstres et des horreurs sur lesquels il n'ose presque ouvrir les yeux.
Voilà ce que le pécheur laisse derrière lui. Il est malheureux , s'il tourne les yeux vers le passé. Toute sa félicité est comme renfermée dans le moment présent; et, pour être heureux, il faut qu'il ne pense point; qu'il se laisse mener comme les animaux muets , par l'attrait des objets présents ; et qu'il éteigne et abrutisse sa raison, s'il veut conserver sa tranquillité. Et de là ces maximes si indignes de l'humanité et si répandues dans le monde, que trop de raison est un triste avantage; que les réflexions gâtent tous les plaisirs de la vie; et que, pour être heureux , il faut peu penser. O homme ! était-ce donc pour ton malheur que le ciel t'avait donné la raison qui t'éclaire, ou pour t'aider à chercher la vérité, qui seule peut te rendre heureux? Cette lumière divine qui embellit ton être serait-elle donc une punition plutôt qu'un don du Créateur? et ne te distinguerait-elle si glorieusement de la bête que pour te rendre de pire condition qu'elle?
Oui , mes frères , telle est la destinée d'une âme infidèle. Ce n'est que l'ivresse, l'emportement, l'extinction de toute raison , qu'il la rend heureuse; et comme cette situation n'est que d'un instant, dès