‹ ŒuvresChapitre 5 sur 264 · BONHEUR DES JUSTES · texte numérisé non relu

BONHEUR DES JUSTES

que l'esprit se calme et revient à lui, le cliarme cesse, le bonheur s'enfuit, et l'homme se trouve seul avec sa conscience et ses crimes.

Mais que le sort d'une âme qui marche dans vos voies est différent, ô mon Dieu, et que le monde qui ne vous connaît pas est à plaindre! En effet, mes frères, les plus douces pensées d'une âme juste sont celles qui lui rappellent le passé. Elle y trouve , à la vérité , cette partie de sa vie que le monde et les passions ont toute occupée : ce souvenir, je l'avoue , la couvre de honte devant la sainteté de son Dieu , et lui arrache des larmes de componction et de tristesse ; mais qu'elle trouve de consolation dans ses larmes et dans sa douleur!

Car, mes frères, une âme revenue à Dieu ne saurait rappeler toute la suite de ses égarements passés sans y découvrir toutes les démarches de la miséricorde de Dieu sur elle; les voies singulières par où sa sagesse l'a conduite, comme par degrés, au moment heureux de sa conversion ; tant de circonstances inespérées de faveur, de disgrâce, de pertes, de mort, de perfidie, de préférence, d'affliction , toutes ménagées par une Providence attentive, pour lui faciliter les moyens de rompre ses chaînes; ces attentions particulières que Dieu avait sur elle, lors même qu'elle suivait encore des routes injustes; ces dégoûts que sa bonté lui ménageait au milieu même des plaisirs, ces invitations secrètes qui la rappelaient sans cesse au devoir et à la vertu ; cette voix intérieure qui la suivait partout, et qui ne cessait de lui dire , comme autrefois à Augustin : Insensé! jusqu'à quand chercheras-tu des plaisirs qui ne peuvent te rendre heureux ? Quand finiras-tu tes inquiétudes avec tes crimes? Que faudrait-il encore pour te détromper du monde, que l'expérience même que tu fais de tes ennuis et de ton propre malheur en le servant? Essaye s'il n'est pas plus doux d'être à moi, et si je ne suffis pas à l'âme qui me possède.

Voilà ce qu'offre le passé à une âme touchée : elle y voit les complices de ses anciens plaisirs, encore livrés par la justice de Dieu aux égarements du monde et des passions; et elle seule, choisie, séparée, appelée à la connaissance de la vérité.

Que ce souvenir, mes frères , remplit une âme fidèle de paix et deconsolation ! Que vos miséricordes sont infinies , ô mon Dieu ! s'écrie-t-elle avec le Prophète : vous m'avez mise sous votre protection dès lesein dema mère; vous avez suivi de près toutes mes voies : que vous ai-je fait plus que tant de pécheurs à qui vous ne daignez pas ouvrir les yeux, et manifester la sévérité de vos jugements et de votre justice ?0 mon Dieul que vos œuvres sont admirables!

et que mon âme connaît bien ce qu'elle vous doit, et ce que vous avez fait pour elle ! Mirabilia opéra tua, et anima mea cognoscit 7iwiis. (Ps. cxxxvm 14. ) Premier avantage des âmes justes : le souvenir même de leurs infidélités passées les console.

Mais , en second lieu , si le passé est pour elles une source de consolations solides , ce qui se passe à leurs yeux dans le monde ne console pas moins leur piété. Et ici , mes frères, vous allez voir jusqu'où la vertu est utile au bonheur de la vie; et comment le même monde qui forme les passions, et par conséquent toutes les inquiétudes des pécheurs, devient le plus doux et le plus consolantexercice delà foi des justes.

En effet , mes frères , qu'est-ce que le monde , pour les mondains eux-mêmes qui l'aiment; qui paraissent enivrés de ses plaisirs, et qui ne peuvent se passer de lui? Le monde? c'est une servitude éternelle où nul ne vit pour soi, et où , pour être heureux, il faut pouvoir baiser ses fers et aimer son esclavage. Le monde? c'est une révolution journalière d'événements qui réveillent tour à tour, dans le cœur de ses partisans , les passions les plus violentes et les plus tristes , des haines cruelles , des perplexités odieuses, des craintes amères, des jalousies dévorantes, des chagrins accablants. Le monde? c'est une terre de malédiction, où les plaisirs même portent avec eux leurs épines et leur amertume : le jeu lasse par ses fureurs et par ses caprices ; les conversations ennuient par les oppositions d'humeur et la contrariété des sentiments; les passions et les attachements criminels ont leurs dégoûts, leurs contre-temps, leurs bruits désagréables; les spectacles, ne trouvant presque plus dans les spectateurs que des âmes grossièrement dissolues, et incapables d'être réveillées que par les excès les plus monstrueux de la débauche , deviennent fades , en ne remuant que ces passions délicates, qui ne font que montrer le crime de loin , et dresser des pièges à l'innocence. Le monde enfin est un lieu où l'espérance même, qu'on regarde comme une passion si douce , rend tous les hommes malheureux; où ceux qui n'espèrent rien se croient encore plus jnisérables; où tout ce qui plaît ne plaît jamais longtemps; et oà l'ennui est presque la destinée la plus douce et la plus supportable qu'on puisse y attendre. Voilà le monde, mes frères ; et ce n'est pas ce monde obscur qui ne connaît ni les grands plaisirs , ni les charmes de la prospérité , de la faveur et de l'opulence : c'est le monde dans son beau , c'est le monde de la cour, c'est vous-mêmes qui m'écoutez, mes frères. Voilà le monde, et ce n'est pas ici une de ces peintures imaginées, et dont on ne trouve nulle part la res-

LA TOUSSAINT

semblance. Je ne peins le monde que d'après votre cœur, c'est-à-dire tel que vous le connaissez et le sentez tous les jours vous-mêmes.

Voilà cependant le lieu oii tous les pécheurs cherchentleur félicité. C'est là leur patrie. C'estlà qu'ils voudraientpouvoirs'éterniser. Voilà ce niondequ'ils préfèrent aux biens éternels , et à toutes les promesses delà foi. Grand Dieu! que vous êtes juste de punir l'homme par ses passions mêmes, et de permettre que, ne voulant pas chercher son bonheur en vous, qui seul êtes la paix véritable de son cœur, il se fasse une félicité bizarre de ses craintes , de ses dégoûts , de ses ennuis et de ses cruelles inquiétudes!

Mais ce qu'il y a ici d'heureux pour la vertu , mes frères , c'est que le même monde si ennuyeux , si insupportable aux pécheurs qui y cherchent leur félicité , devient une source de réflexions consolantes pour les justes , qui le regardent comme un exil et une terre étrangère.

Car, premièrement, l'inconstance du monde , si terrible pour ceux qui se sont livrés à lui , fournit mille motifs de consolation à l'âme fidèle. Rien ne lui paraît constant ni durable sur la terre, ni les fortunes les plus florissantes , ni les amitiés les plus vives, ni les réputations les plus brillantes, ni les faveurs les plus enviées. Elle y voit une sagesse souveraine qui se plaît, ce semble, à se jouer des hommes, en les élevant les uns sur les ruines des autres; en dégradant ceux qui étaient au haut de la roue, pour y faire monter ceux qui rampaient, il n'y a qu'un moment, devant eux; en produisant tous les jours de nouveaux héros sur le théâtre, et faisant éclipser ceux qui auparavant y jouaient un rôle si brillant en donnant sans cesse de nouvelles scènes à l'univers. Elle voit leshommespassertoute leur viedans des agitations, des projets et des mesures; toujours attentifs ou à surprendre, ou à éviter d'être surpris ; toujours empressés , habiles à profiter de la retraite , de la disgrâce ou de la mort de leurs concurrents, et à se faire de ces grandes leçons de mépris du monde de nouveaux motifs d'ambition et de cupidité'; toujours occupés ou de leurs craintes ou de leurs espérances; toujours imfuiets ou sur le présent ou sur l'avenir; jamais tranquilles; travaillant tous pour le repos, et s'en éloignant toujours plus.

O homme ! pourquoi êtes-vous si ingénieux à vous rendre malheureux ? c'est ce que pense alors une âme fidèle. La félicité que vous cherchez coûte moins. 11 ne faut ni traverser les mers , ni conquérir des royaumes. Ne sortez pas de vous-même , et vous serez heureux.

Que les amertumes de la vertu , mes frères , pa-

raissent douces alors à un homme de bien , lorsqu'il les compare aux cruels chagrins et aux agitations éternelles des pécheurs ! Qu'il se saitbon gré d'avoir trouvé un lieu de repos et de sûreté, tandis qu'il voit les amateurs du monde encore tristement agités au gré des passions et des espérances humaines! Ainsi les Israélites , autrefois échappés de la mer Rouge, voyant de loin Pharaon et tous les grands de l'Egypte encore à la merci des flots , goûtaient le plaisir de leur sûreté , trouvaient les voies arides du désert douces et agréables , ne sentaient plus les incommodités du chemin, et, comparant leur destinée à celle des Égyptiens , loin de se plaindre et de murmurer, chantaient avec Moïse ce cantique divin de louanges et d'actions de grâces , où sont célébrées avec tant de magnificence les merveilles et les miséricordes du Seigneur.

En second lieu, l'injustice du monde, si désolante pour ceux qui l'aiment, lorsqu'ils se voient oubliés , négligés , éloignés des grâces , sacrifiés à des concurrents indignes , est encore un fonds de réflexions consolantes pour une âme qui le méprise et qui ne craint que le Seigneur. Car quelle ressource pour un pécheur, lequel , après avoir sacrifié au monde et à ses maîtres son repos, sa conscience, ses biens, sa jeunesse , sa santé ; après avoir tout dévoré , des rebuts, des fatigues, des assujettissements pour des espérances frivoles, se voit tout d'un coup fermer les portes de l'élévation et de la fortune ; arracher d'entre les mains des places qu'il avait méritées, etqu'il croyait déjà tenir; menacé, s'il se plaint, de perdre celles qu'il possède ; obligé de plier devant des rivaux plus heureux, et de dépendre de ceux qu'il n'avait pas même crus dignes autrefois de recevoir ses ordres.^ Ira-t-il loin du monde se venger par des murmures éternels de l'injustice des hommes? Mais que fera-t-il dans sa retraite , que laisser plus de loisir et trouver moins de diversions à ses chagrins? Se consolera-t-il dans l'exemple de ses semblables? Mais nos malheurs à nos yeux ne ressemblent jamais aux malheurs d'autrui ; et d'ailleurs , quelle consolation de sentir renouveler ses peines , à mesure qu'on en retrouve l'image et le souvenir dans les autres ! Se retranchera-t-il dans une vaine philosophie et dans la force de son esprit? Mais la raison toute seule se lasse bientôt de sa fierté; on peut être philosophe pour le public, on est toujours homme pour soi-même. Se fera-t-il une ressource en se livrant au plaisir et aux infâmes voluptés? Mais le cœur, en changeant de passion , ne fait que changer de supplice. Cherchera-t-il dans l'indolence et dans la paresse un bonheur qu'il n'a pu trouver dans la vivacité des espérances et des prétentions ? Une con-

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