PREMIÈRE PARTIE
Les trois principes les plus communs qui lient les hommes les uns avec les autres , et qui forment toutes les unions et les amitiés humaines, sont le goût, la cupidité , et la vanité. Le goût. On suit un certain penchant de la nature , qui , nous faisant trouver en quelques personnes plus de rapport avec nos inclinations, peut-être aussi plus de complaisance pour nos défauts, nous lie à elle , et fait que nous trouvons dans leur société une douceur qui se change en un ennui avec le reste des hommes. La cupidité. On cherche des amis utiles ; ils sont dignes de notre amitié, dès qu'ils deviennent nécessaires à nos plaisirs ou à notre fortune ; l'intérêt est un grand attrait pour la plupart des cœurs : les titres qui nous rendent puissants se changent bientôt en des qualités qui nous font paraître aimables; et l'on ne manque jamais d'amis , quand on peut payer l'amitié de ceux qui nous aiment. Enfin la vanité. Des amis qui nous font honneur nous sont toujours chers; il semble qu'en les aimant nous entrons en part avec eux de la distinction qu'ils ont dans le monde; nous cherchons à nous parer, pour ainsi dire, de leur réputation; et, ne pouvant atteindre à leur mérite, nous nous honorons de leur société , pour faire penser du moins qu'il n'y a pas loin d'eux à nous , et que nous n'aimons que nos semblables.
Voilà les trois grands liens de la société humaine. La religion et lacharité n'unissent presque personne : et de là vient que, dès que les hommes choquent notre goût , qu'ils ne sont pas favorables a nos mtérêts , ou qu'ils blessent notre réputation et notra
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vanité , les liens humains et fragiles qui nous unissaient à eux se rompent ; notre cœur s'éloigne d'eux et ne trouve plus en lui à leur égard qu'aigreur et amertume. Et voilà les trois sources les plus universelles des haines que les hommes nourrissent les uns envers les autres; qui font des douceurs de la société un acharnement éternel ; qui empoisonnent toutes la joie des conversations, et toute l'innocence des conuuerces; et qui, attaquant la religion dans le cœur, s'offrent néanmoins à nous sous des apparences d'équité qui les justifient à nos yeux , et qui nous rassurent.
Je dis, dès que les hommes choquent notre goût, et c'est le premier prétexte et la première source de notre éloignement et de nos haines envers nos frères. Vous dites que vous êtes incompatible avec cette personne ; que tout vous choque et vous déplaît en elle ; que c'est une antipathie dont vous n'êtes pas le maître ; que toutes ses manières semblent affectées pour vous aigrir , que de la voir ne servirait qu'à augmenter l'aversion naturelle que vous avez pour elle , et que la nature a mis en nous des haines et des amours, des rapports et des aversions , dont il ne faut demander compte qu'à elle-même.
A cela je pourrais vous répondre d'abord , en établissant les fondements de la doctrine chrétienne sur l'amour de nos frères : Cet homme pour vous déplaire et n'être pas de votre goût , en est-il moins votre frère , enfant de Dieu , citoyen du ciel , membre de Jésus-Christ, et héritier des promesses éternelles? son humeur, son caractère , quel qu'il puisse être effacet-il quelqu'un de ces augustes traits qu'il a reçus sur les fonts sacrés qui l'unissent à vous par des liens divins et immortels , et qui doivent vous le rendre cher et respectable? Lorsque Jésus-Christ nous ordonne d'aimer nos frères comme nous-mêmes , pré" tend-il faire un précepte qui ne coûte rien au cœur, et dans l'accomplissement duquel nous ne trouvions ni difficulté , ni peine ? Eh ! qu'eût-il été besoin qu'il nous eût commandé d'aimer nos frères , si , en vertu de ce commandement , nous n'étions obligés que d'aimer ceux pour qui nous sentons du goût et une inclination naturelle? Le cœur n'a pas là-dessus besoin de précepte ; il est à lui-même sa loi. Le précepte suppose donc la difficulté de notre part : Jésus- Christ a donc prévu qu'il nous en coûterait pour aimer nos frères ; que nous trouverions en nous des antipathies et des répugnances qui nous éloigneraient d'eux : et voilà pourquoi il a attaché un si grand mérite à l'observance de ce seul point . et nous a déclaré si souvent que l'observer était observer la loi tout entière. L'aversion pour nos frères, loin tjonc de justifier notre éloignement envers eux , nous
rend au contraire l'obligation de les aimer plus précise , et nous met personnellement dans le cas du précepte.
Mais d'ailleurs , un chrétien doit-il se conduire par goût et par humeur, ou par des principes de raison , de foi , de religion et de grâce ? Et depuis quand le goût naturel que l'Évangile nous ordonne de combattre est-il devenu un privilège qui nous dispense de ses règles ? Si la répugnance qu'on a pour les devoirs était un titre d'exemption , oii est le fidèle qui ne fût quitte de toute la loi ? et qui , plus il sentirait de corruption dans son cœur, plus il n'y trouvât sa justification et son innocence? Nos goûts sont-ils notre loi ? La religion n'est-elle plus que l'appui et non le remède de la nature? N'est-ce pas une faiblesse , même selon le monde , de ne régler nos démarches et nos sentiments , nos haines et nos amours envers les autres hommes , que sur la bizarrerie d'un goût dont nous ne saurions nous rendre aucune raison à nous-mêmes ? Les hommes de ce caractère font-ils grand honneur, je ne dis pas à la religion , mais à l'humanité ? et ne sont-ils pas au monde lui-même un spectacle de mépris , de dérision et de censCxC ? Quel chaos que la société , si le goût tout seul décidait des devoirs et des bienséances , et s'il n'y avait point d'autre loi qui liât les hommes ensemble ! Or, si les règles de la société même exigent que le goût tout seul ne soit pas l'unique principe de notre conduite envers les autres hommes, l'Évangile serait-il là-dessus plus indulgent ? l'Évangile , qui ne nous prêche que de nous renoncer nous-mêmes; l'Évangile , qui nous ordonne partout de nous faire violence et de combattre nos goûts et nos affections ; l'Évangile enfin , qui veut que nous agissions par des vues supérieures à la chair et au sang , et que nous sachions sacrifier à la sainteté de la foi et à la sublimité de ses règles non-seulement nos caprices, mais nos penchants les plus légitimes.
Il est donc insensé de nous alléguer une aversion pour votre frère, qui est elle-même votre crime. Je pourrais vous répondre encore: Vous vous plaignez que votre frère vous déplaît , et qu'il n'est pas en vous de le supporter et de compatir avec lui ? mais vous-même , croyez-vous ne déplaire à personne ? pouvez-vous nous garantir que vous êtes du goût de tout le monde , et que tout vous applaudit et vous approuve ? Or, si vous exigez qu'on excuse ce qu'il peut y avoir de choquant dans vos manières sur la bonté de votre cœur, et sur les qualités essentielles dont vous vous piquez ; s'il vous paraît déraisonnable de se laisser révolter par des riens , et par certaines saillies dont nous ne sommes pas
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quelquefois les maîtres ; si vous voulez qu'on juge de vous par la suite , par le fonds, par la droiture des sentiments et de la conduite , et non par des humeurs qui échappent, et sur lesquelles il est malaisé d'être toujours en garde contre soi-même; ayez la même équité pour votre frère , appliquezvous la même règle . supportez-le comme vous avez besoin qu'on vous supporte ; et ne justifiez pas par votre éloignement pour lui , les aversions injustes qu'on peut avoir pour vous-même. Et cette règle est d'autant plus équitable , qu'il n'y a qu'à jeter les yeux sur ce qui se passe tous les jours dans le monde , pour être convaincu que ceux qui font sonner le plus haut les défauts de leurs frères sont ceux mêmes avec qui personne ne peut compatir, qui sont la terreur des sociétés, et à charge au reste des hommes.
Et ici je pourrais vous demander, mon cher auditeur, si ce fonds d'oppositions , qui vous rend votre frère si insupportable , n'est pas plus en vous , c'est-à-dire , dans votre orgueil , dans la bizarrerie de votre humeur, dans l'incompatibilité de votre caractère, que dans le sien propre : vous demander si tout le monde voit en lui ce que vous croyez y voir Tous-même : si ses amfs , ses proches , ses égaux le regardent des mêmes yeux que vous. Que sais-je encore.' vous demander si ce qui vous déplaît en lui ne sont pas peut-être ses bonnes qualités : si ses talents , sa réputation , son crédit et sa fortune n'ont pas peut-être plus de part à votre aversion que ses défauts ; et si ce n'est pas son mérite ou son rang , qui ont fait jusqu'ici auprès de vous tout son crime. Il est si aisé de se faire là-dessus illusion à soi-même. L'envie est une passion si masquée et si habile à se contrefaire : comme elle a quelque chose de bas et de lâche et qu'elle est un aveu secret que nous nous faisons à nous-mêmes de notre médiocrité , elle se montre toujours à nous sous des dehors étrangers et qui nous la rendent méconnaissable : mais approfondissez votre cœur , et vous verrez que tous ceux ou qui vous effacent , ou qui brillent trop à vos côtés, ont le malheur de vous déplaire; que vous ne trouvez aimables que ceux qui n'ont rien à vous disputer ; que tout ce qui vous passe , ou vous égale , vous contraint et vous gêne , et que pour avoir droit à votre amitié , il faut n'en avoir aucun à vos prétentions et à vos espérances.
Mais je vais encore plus loin, et je vous prie de ■d'écouter. Je veux que votre frère ait encore plus de défauts que vous ne lui en reprochez. Hélas! vous êtes si doux et si complaisant envers ceux de qui vous attendez votre fortune et votre établissement, et dont l'humeur, la fierté, les manières
vous révoltent : vous souffrez leur hauteur, leurs rebuts et leurs dédains : vous dévorez leurs inégalités et leurs caprices : vous ne vous rebutez point : votre patience est toujours plus forte que votre opposition et votre répugnance , et vous n'oubliez rien pour plaire. Ah ! si vous regardiez votre frère, comme celui de qui dépend votre salut éternel, comme celui à qui vous allez être redevable, non d'une fortune de boue et d'un établissement fragile, mais de la fortune même de votre éternité, suivriezvous à son égard la bizarrerie de votre goût? ne vaincriez-vous pas l'injuste opposition qui vous éloigne de lui ? vous en coûterait-il tant pour mettre vos penchants d'accord avec vos intérêts éternels, et vous faire une violence utile et nécessaire.' Vous souffrez tout pour le monde et pour la vanité ; et vous prétendez qu'on est injuste, dès qu'on exige de vous une seule démarche pénible pour l'éternité.'
Et ne dites pas que ce sont là de ces bizarreries de la nature , dont on ne saurait rendre raison , et que nous ne sommes pas les maîtres de nos goûts et de nos penchants. J'en conviens jusqu'à un certain point ; mais il y a un amour de raison et de religion qui doit toujours l'emporter sur la nature. L'Évangile n'exige pas que vous ayez du goût pour votre frère : il exige que vous l'aimiez, c'est-à-dire que vous le souffriez, que vous l'excusiez, que vous cachiez ses défauts, que vous le serviez ; en un mot, que vous fassiez pour lui tout ce que vous voudriez qu'on fit pour vous-même. La charité n'est pas un goût aveugle et bizarre, une inclination naturelle, une sympathie d'humeur et de tempérament : c'est un devoir juste, éclairé, raisonnable; un amour qui prend sa source dans les mouvements de la grâce et dans les vues de la foi. Ce n'est pas aimer proprement nos frères, que de ne les aimer que par goût c'est s'aimer soi-même. Il n'est que la charité qui nous les fasse aimer comme il faut, et qui puisse former des amis solides et véritables. Car le goût ; change sans cesse, et la charité ne meurt jamais : le goût ne se cherche que lui-même; et la charité ne cherche pas ses propres intérêts , mais les intérêts de ce qu'elle aime : le goût n'est pas à l'épreuve de tout, d'une perte, d'un procédé, d'une disgrâce; et la charité est plus forte quela mort : le goût n'aime que ce qui l'accommode , et la charité s'accommode à tout et souffre tout pour ce qu'elle aime : le goût est aveugle, et nous rend souvent aimables les vices mêmes de nos frères ; et la charité n'applaudit janaais à l'iniquité, et n'aime dans les autres que la vérité. Les amis de la grâce sont donc bien plus sûrs que ceux de la nature. Le même goût qui lie les cœurs.
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souvent un instant après les sépare; mais les liens formés par la charité durent éternellement.
Telle est la première source de nos amours et de nos haines , l'injustice et la bizarrerie de notre goût. L'intérêt est la seconde ;car rien n'est plus ordinaire que de vous entendre justifler vos animosités, en nous disant que cet homme n'a rien oublié pour vous perdre, qu'il a fait échouer votre fortune, qu'il vous suscite tous les jours des affaires injustes, que vous le trouvez partout sur votre chemin , et qu'il est difficile d'aimer un ennemi aussi acharné à vous nuire.
Mais je suppose que vous dites vrai , et je vous réponds : Pourquoi voulez vous ajouter à tous les autres maux que votre frère vous a faits, celui de le haïr, qui est le plus grand de tous , puisque tous l6S autres n'ont abouti qu'à vous ravir des biens frivoles et passagers , et que celui-ci perd votre âme , et vous prive pour toujours du droit que vous avez à un royaume immortel? En le haïssant, vous vous nuisez bien plus à vous-même , que toute sa malignité à votre égard n'a jamais su vous nuire. Il a renversé votre fortune temporelle, je le veux; et en le haïssant vous renversez le fondement de votre salut éternel : il a usurpé le patrimoine de vos pères, j'en conviens; et pour vous venger, vous renoncez à l'héritage du Père céleste et au patrimoine éternel de Jésus-Christ. Vous vous vengez donc sur vous-même ; et pour vous consoler des maux que votre frère vous a faits, vous vous en ménagez à vous-même un, sans fin et sans mesure.
Et de plus , votre haine envers votre frère vous restitue-t-elle les avantages qu'il vous a ravis .' rendelle votre condition meilleure? Que vous revient-il de votre animosité et de votre amertume? Vous vous consolez, dites-vous, en le haïssant; et c'est la seule consolation qui vous reste. Quelle consolation , grand Dieu , que celle de la haine, c'est-à-dire d'une passion noire et violente qui déchire le cœur, qui répand le trouble et la tristesse au dedans de nous-mêmes, et qui commence par nous punir et nous rendre malheureux! Quel plaisir cruel que celui de haïr, c'est-à-dire de porter sur le cœur un poids d'amertume qui empoisonne tout le reste de la vie! Quelle manière barbare de se consoler! Et n'êtes-vous pas à plaindre de chercher à vos maux une ressource qui ne fait qu'éterniser par la haine une offense passagère ?
Mais laissons ce langage humain : parlons celui de l'Évangile auquel nos bouches sont consacrées. Si vous étiez chrétien , mon cher auditeur; si vous n'aviez pas perdu la foi , loin de haïr ceux dont Dieu s'est servi pour renverser vos espérances et vos projets de fortune , vous les regarderiez comme les ins-
truments des miséricordes de Dieu sur votre âme, comme les ministres de votre sanctification , et les écueils heureux qui n'ont servi qu'à vous sauver du naufrage Vous vous seriez perdu dans le crédit et dans l'élévation , vous y auriez oublié Dieu : votre ambition aurait crû avec votre fortune, et la mort vous aurait surpris dans le tourbillon du monde , des passions et des espérances humaines. Mais le Seigneur, pour préserver votre âme, vous a suscité, dans sa grande miséricorde, des obstacles qui vous ont arrêté en chemin : il s'est servi d'un envieux , d'un concurrent pour vous supplanter, vous éloigner des grâces , et se mettre entre vous et le précipice où vous alliez vous abîmer et périr sans ressource : il a secondé pour ainsi dire son ambition; il a favorisé ses desseins, et, par un excès incompréhensible de bonté sur vous, il a traversé les vôtres : il a élevé votre ennemi dans le temps pour vous sauver dans l'éternité. Vous devez donc adorer les desseins de sa justice et de sa miséricorde sur les hommes; regarder votre frère comme l'occasion heureuse de votre salut ; demander à Dieu que puisqu'il s'est servi de son ambition , ou de sa mauvaise volonté pour vous sauver, il lui inspire un repentir sincère; et qu'il ne permette pas que celui qui a tant contribué à votre salut, périsse lui-même.
Oui , mes frères , nos haines ne viennent que de notre peu de foi. Hélas! si nous regardions tout ce qui passe, comme une fumée qui n'a point de consistance, si nous étions bien convaincus que tout ceci n'est rien , que le salut est la grande affaire , et que notre trésor et nos richesses véritables ne sont que dans l'éternité , où nous nous trouverons en un clin d'œil ; si nous en étions convaincus, hélas ! nous regarderions les hommes qui s'aigrissent , qui s'échauffent", qui ont entre eux des dissensions et des querelles pour les dignités de la terre, comme des enfants qui disputent entre eux pour des jouets qui servent d'amusement à leur âge , dont les haines et les animosités puériles ne roulent que sur des riens que l'enfance toute seule et la faiblesse de la raison grossit à leurs yeux. Tranquilles sur les plus grands et les plus tristes événements, sur la perte du patrimoine de leurs pères, et la décadence de leur famille, et vifs jusqu'à l'excès dès qu'ils se voient ravir les objets petits et frivoles qui réjouissaient leur enfance! Ainsi, ô mon Dieu, les hommes insensés et puérils ne sentent point la perte de leur héritage céleste, de ce patrimoine immortel que Jésus-Christ leur a laissé, et dont leurs frères jouissent déjà dans le ciel ! Ils voient de sang-froid le royaume de Dieu et les biens véritables leur échapper; et ils s'arment de fureur comme des enfants les uns
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contre les autres , dès qu'on touche à leurs biens frivoles, et qu'on leur enlève les jouets puérils, qui n'ont rien de plus sérieux que détromper leur faible raison, et servir comme d'amusement à leur enfance.
L'intérêt est don*; pour un chrétien un prétexte indigne et criminel 4e ses haines envers ses frères : mais la vanité, qui en est la dernière source, est encore moins excusable.
Car, mes frères, nous voulons qu'on nous approuve, qu'on applaudisse à nos défauts comme à nos vertus ; et, quoique nous sentions nos faiblesses, nous sommes assez injustes pour exiger que les autres ne les voient pas, et qu'ils nous fassent honneur de certaines qualités que nous nous reprochons à nous-mêmes comme des vices. Nous voudrions que toutes les bouches ne s'ouvrissent que pour publier nos louanges, et que le monde, qui ne pardonne rien, qui n'épargne pas même ses maîtres, admirât en nous ce qu'il censure dans les autres.
En effet, vous vous plaignez que votre ennemi vous a décrié en secret et en public ; qu'il a ajouté la calomnie à la médisance; qu'il vous a attaqué par les endroits les plus vifs et les plus sensibles , et qu'il n'a rien oublié pour vous perdre d'honneur et de réputation devant les hommes.
Mais avant que de vous répondre, je pourrais vous dire d'abord : Défiez-vous des rapports qu'on vous a faits de votre frère : les discours les plus innocents nous reviennent tous les jours si empoisonnés par la malignité des langues où ils passent : il y a tant de flatteurs indignes qui cherchent à plaire îux dépens de ceux qui ne plaisent pasj il y a tant d'esprits noirs et mauvais , qui ne trouvent de plaisir qu'à mettre le mal où il n'est pas, et voir la dissension parmi les hommes ; il y a tant de caractères indiscrets et légers , et qui disent à contre-temps et d'un air envenimé ce qui n'avait été dit d'abord qu'avec des intentions innocentes; il y a tant d'hommes naturellement outrés et dans la bouche desquels tout s'enfle , tout grossit , tout sort de la vérité simple et naturelle; j'en appelle ici à vous-même. Ne vous est-il jamais arrivé qu'on ait envenimé vos discours les plus innocents, et ajouté à vos récits des circonstances que vous n'aviez pas même pensées ? Ne vous êtes-vous pas plaints alors de l'injustice et de la malignité des redites? Pourquoi ne pourriez-vous pas avoir été trompés à votre tour? et si tout ce qui passe par tant de canaux s'altère d'ordinaire, et ne revient jamais à nous comme il a été dit dans sa source, pourquoi voudriez-vous que les discours qui vous regardent vous seul fussent exempts de cette destinée, et méritassent plus d'attention et de créance?
Vous nous répondrez sans doute qu'il ne s'agit pas ici de ces maximes générales, et que les faits dont vous vous plaignez ne sont pas douteux. Je le veux ; et je vous demande si votre frère n'a pas de son côté les mêmes reproches à vous faire; si ses défauts vous ont toujours trouvé fort indulgent et fort charitable; si vous avez même toujours rendu justice à sesl)onnes qualités; si vous n'avez jamais souffert qu'on l'ait déchiré en votre présence ; si vous n'avez pas aidé à la malignité de ces discours par une feinte modération et par un demi-silence qui n'a fait qu'allumer le feu de la détraction , et fournir de nouveauxtraits contre votre frère. Je youg demande si vous usez même de beaucoup de circonspection envers les autres hommes ; si vous faites beaucoup de grâce aux faiblesses d'autrui ; si votre langue n'est pas toujours trempée dans le fiel et dans l'absinthe; si la réputation la mieux établie n'est pas toujours en danger entre vos mains; et si les histoires les plus tristes et les plus secrètes ne deviennent pas bientôt des événements publics par votre malignité et par votre imprudence. 0 homme ! vous poussez si loin la délicatesse et la sensibilité sur ce qui vous regarde! Nous avons besoin de toute la terreur de notre ministère , et de tous les motifs les plus graves de la religion pour vous porter à pardonner à votre frère un seul discours , un mot souvent que l'imprudence, que le hasard, que la conjoncture , qu'un juste ressentiment peut-être lui a arraché; et la licence de vos discours envers les autres ne connaît pas même les bornes de la politesse et de la bienséance que le monde tout seul prescrit.
Mais je veux que vous n'ayez rien à vous reprocher du côté de la modération envers votre frère. Que faites- vous en le haïssant? effacez-vous les impressions sinistres que ses discours ont pu laisser dans l'esprit des autres hommes ? Vous faites à votre cœur une nouvelle plaie; vous vous enfoncez vousmême un trait qui donne la mort à votre âme; vous lui arrachez le glaive d'entre les mains, si j'ose parler ainsi, pour vous en percer vous-même. Montrez dans l'innocence de vos mœurs et dans l'intégrité de votre conduite, l'injustice de ses discours; détruisez par une vie sans reproche les préjugés qu'il a pu donner contre vous ; faites retomber sur lui , par les vertus opposées aux défauts qu'il vous impute , la bassesse et l'iniquité de ses calomnies : voilà une manière juste et licite de vous venger. Triomphez de sa malice par vos mœurs et par votre silence : vous assemblerez des charbons de feu sur sa tête; vous mettrez le public de votre côté; vous ne I laisserez à votre ennemi que la honte de ses emporte»
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ments et de ses impostures. Mais de le haïr, c'est la vengeance des faibles, c'est la triste consolation des coupables ; en un mot , c'est la ressource de ceux qui n'en sauraient trouver dans la vertu et dans l'innocence.
Mais enfin , laissons toutes ces raisons et venons au point essentiel. Il vous est ordonné d'aimer ceux qui vous maltraitent et qui vous calomnient, de prier pour eux ; de demander à Dieu qu'il les convertisse , qu'il change leur cœur aigri , qu'il leur inspire des sentiments de paix et de charité, et qu'il les mette au nombre de ses saints. Il vous est ordonné de les regarder par avance comme des citoyens de la céleste Jérusalem, avec lesquels vous bénirez éternellement les richesses de la miséricorde divine , réuni avec eux- dans le sein de Dieu, heureux du même bonheur, et avec lesquels vous ne formerez plus qu'une voix pour chanter les louanges immortelles de la grâce. Il vous est ordonné de regarder les injures comme des bienfaits, comme la peine de vos crimes cachés, pour lesquels vous avez tant de fois mérité d'être couvert de confusion devant les hommes ; comme le prix du royaume de Dieu , qui n'est promis qu'à ceux qui souffrent avec piété la persécution et la calomnie.
Carenfin, il faut en venir là. L'amour-propre suffirait pour aimer ceux qui nous aiment , qui nous louent, qui publient nos vertus fausses ou véritables; c'était là, dit Jésus-Christ, toute la vertu des païens : Nonne et Ethnici hoc faciuntl (Matth. V, 47.) Mais la religion va plus loin : elle veut que nous aimions [ceux qui nous haïssent et qui nous déchirent relie meta ce prix les miséricordes de Dieu sur nous ; et nous déclare qu'il n'y a point de pardon à espérer pour nous , si nous ne l'accordons à nos frères.
Et de bonne foi , voulez-vous que Dieu oublie les crimes et les horreurs de toute votre vie , qu'il soit insensible à sa gloire que vous avez tant de fois outragée , tandis que vous ne pouvez vous résoudre à oublier un mot; tandis que vous êtes si vif, si délicat, si furieux sur les intérêts de votre gloire, vous qui peut-être jouissez d'une réputation que vous n'avez jamais méritée ; vous qui seriez couvert d'une confusion éternelle, si l'on vous connaissait tel que vous êtes; vous, en un mot, dont les discours les plus injurieux ne représentent qu'à demi les misères secrètes dont Dieu vous connaît coupable? Grand Dieu! que les pécheurs auront peu d'excuses à vous alléguer, quand vous leur prononcerez l'arrêt de leur condamnation éternelle!
Vous nous direz peut-être que vous convenez làdessus des devoirs que la religion impose; mais que
les lois de l'honneur l'ont emporté sur celles de la religion ; qu'il faut s'attendre à être déshonoré à jamais devant les hommes, si l'on souffre tranquillement des discours et des procédés d'une certaine nature; que la religion qui pardonne, est une lâcheté et une tache que le monde ne pardonne point , et que l'honneur ne connaît pas là-dessus d'exception et de privilège.
Quel est cet honneur, mes frères , qu'on ne peut acheter qu'au prix de son âme et de son salut éternel! et que l'on est à plaindre, si l'on ne peut se sauver de l'ignominie quepar Un crime? Je sais que c'est ici oii les fausses lois du monde semblent l'emporter sur celles de la religion; et que les plus sages mêmes , qui conviennent de la folie de cet abus , sont pourtantd'avis qu'il faut s'y soumettre. Mais je parle devant un prince qui, plus sage que le monde, et justement indigné contre une fureur aussi opposée aux maximes de l'Évangile qu'aux intérêts de l'État , a montré à ses sujets quel est le véritable honneur ; et qui , en lui arrachant des armes criminelles , g noté d'une infamie éternelle ces vengeances auxquelles l'erreur publique avait attaché une gloire déplorable.
Quoi! mes frères, une maxime abominable, que la barbarie des premières mœurs de nos ancêtres toute seule a consacrée et a fait passer jusqu'à nous , l'emporterait sur toutes les règles du christianisme , et sur les lois les plus inviolables de l'État? On ne serait pas déshonoré en trempant ses mains dans le sang de son frère, et on le serait en obéissant à Dieu et à celui qui tient sa place sur la terre? La gloire ne serait donc plus qu'une fureur; et la lâcheté, qu'un respect généreux pour la religion et pour son maître. Vous craignez de passer pour un lâche ? Montrez votre valeur en répandant votre sang pour la défense de la patrie; allez à la tête de nos armées affronter les périls , et cherchez la gloire dans le devoir ; assurez votre réputation par des actions dignes de passer dans nos histoires, et d'être comptées parmi les événements mémorables d'un règne si glorieux : voilà une valeur que l'État exige , et que la religion autorise. Alors méprisez ces vengeances brutales et personnelles : regardez-les comme une ostentation puérile de la valeur, qui cache souvent une véritable lâcheté ; comme la ressource vile . et vulgaire de ceux qui n'ont rien qui les signale ; comme une preuve forcée et équivoque de courage que le monde nous arrache, et à laquelle souvent le cœur se refuse. Loin de vous l'imputer à la honte, le monde lui-même vous en fera un nouveau titre d'honneur : vous en paraîtrez plus grand, et vous apprendrez à vos égaux que la valeur déplacée n'est
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plus qu'une brutale timidité; que la sagesse et la modération entrent toujours dans la véritable gloire; que tout ce qui déshonore l'humanité , ne saurait honorer les hommes ; et que l'Évangile , qui ordonne de pardonner, a fait plus de héros que le monde luimême qui veut qu'on se venge.
Vous nous direz encore peut-être que ces maximes ne vous regardent pas; que vous avez oublié les sujets de plainte que vous aviez contre votre frère; et qu'une réconciliation a fini l'éclat de vos démêlés et de votre rupture. Or, je dis que c'est encore ici où vous vous abusez; et après vous avoir montré l'injustice de nos haines, il faut vous faire convenir de la fausseté de nos réconciliations.