‹ ŒuvresChapitre 45 sur 264 · V DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

V DEUXIÈME PARTIE

Il n'est point de précepte dans la loi , qui laisse moins de lieu au doute et à la méprise , que celui qui nous oblige d'aimer nos frères; et cependant it n'en est point sur lequel on se fasse plus d'illusions et de fausses maximes. En effet , il n'est presque personne qui ne nous dise qu'il a pardonné de tout son cœur à son frère , et que sa conscience là-dessus est tranquille; et cependant rien n'est plus rare que de pardonner, et il n'est guère de réconciliation qui change le cœur, et qui ne soit une fausse apparence de, retour ; soit qu'on la considère dans son principe, soit qu'on en examine les démarches et les suites.

Je dis dans son principe : car, mes frères , afin qu'une réconciliation soit sincère et réelle, il faut qu'elle prenne sa source dans la charité et dans un amour chrétien de notre frère. Or, les motifs humains ont d'ordinaire toute la part à un ouvrage , qui ne peut être que l'ouvrage de la grâce. On se réconcilie pour céder aux instances de ses amis , pour éviter un certain éclat désagréable qu'une guerre déclarée attirerait après soi, et qui pourrait retomber sur nous-mêmes ; pour ne pas s'interdire certaines sociétés dont il faudrait se bannir, si l'on s'obstinait à vouloir être irréconciliable avec son frère. On se réconcilie par déférence pour des grands qui exigent de nous cette complaisance ; pour se faire une réputation de modération et de grandeur d'âme; pour ne pas donner des scènes au public, qui ne répondraient pas à l'idée que nous voulons qu'on ait de nous; pour couper court aux plaintes étemelles et aux discours outrageants d'un ennemi qui peut-être nous connaît trop , et a été trop avant dans notre confidence pour ne pas mériter que nous le ménagions, et qu'une réconciliation lui impose silence. Que dirai-je encore? on se réconcilie peutêtre comme Saùl , pour nuire plus sûrement à son ennemi , et endormir ses précautions et sa vigilance.

Tels sont les motifs ordinaires des réconciliations qui se font tous les jours dans le monde. Et .ce que je dis ici est si vrai , que des pécheurs qui ne laissent paraître d'ailleurs aucun signe de piété, se réconcilient pourtant tous les jours avec leurs frères; et eux qui ne sauraient se vaincre sur les devoirs les plus aisés de la vie chrétienne, paraissent des héros dans l'accomplissement de celui-ci , le plus difficile de tous. Ah! c'est que ce sont des héros de la vanité et non pas de la charité : c'est qu'ils laissent de la réconciliation ce qu'elle a d'héroïque et de pénibledevant Dieu, qui est l'oubli de l'injure et le changement de notre cœur envers notre frère ; et ils n'en retiennent que ce qu'elle a de glorieux devant les hommes, qui est une apparence de modération et une facilité à revenir que le monde lui-même loue.

Mais si la plupart des réconciliations sont fausses, quand on en examine les motifs , elles ne le sont pas moins si on les considère dans leurs démarches. Oui, mes frères, que de mesures! que de négociations ! que de formalités ! que de peines pour les conclure ! que d'attentions à apporter! que de ménagements à observer! que d'intérêts à concilier! que d'obstacles à lever ! que de démarches à compasser! Ainsi votre réconciliation n'est pas l'ouvrage de la charité, mais de la sagesse et de l'habileté de vos amis ; c'est une affaire du monde , ce n'est pas une démarche de religion ; c'est un traité heureusement conclu ; ce n'est pas un devoir de la foi accompli : elle est l'ouvrage de l'homme, mais elle n'est pas l'œuvre de Dieu : en un mot, c'est une paix qui vient de la terre ; ce n'est pas la paix qui descend du ciel.

Car, de bonne foi , les hommes , par leurs ménagements et l'habileté de leurs mesures, ont-ils pu , en vous réconciliant avec votre frère', faire revivre la charité qui était éteinte dans votre cœur ! ont-ils pu vous rendre ce trésor que vous aviez perdu? Ils ont bien pu faire cesser le scandale d'une rupture déclarée , et rétablir entre vous et votre frère les devoirs extérieurs de la société; mais ils n'ont pas changé votre cœur, que Dieu seul tient entre ses mains ; mais ils n'ont pas éteint la haine que la grâce toute seule peut éteindre. Vous vous êtes donc réconcilié, mais vous n'aimez pas encore votre frère; et en effet , si vous l'aimiez sincèrement , aurait-il fallu tant- d'entremetteurs pour vous reconcilier avec lui? L'amour est à lui-même son médiateur et son interprète. La charité est cette parole abrégée qui aurait épargné à vos amis ces soins infinis qu'il a fallu employer pour vous ramener : elle n'est pas si mesurée; elle témoigne simplement ce

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