PREMIÈRE PARTIE
Comme l'action de grâces est le devoir le plus essentiel de la créature envers le Créateur, et l'hommage dont le souverain bienfaiteur des hommes paraît le plus jaloux, l'ingratitude est le vice le plus injuste, et dont sa bonté est d'ordinaire le plus blessée. Or, mon cher auditeur, si après vous être relevé dans ce saint temps par la grâce des sacrements , vous allez retomber encore et rentrer dans vos anciens égarements, non-seulement vous êtes un ingrat, mais vous êtes un ingrat dans les circonstances les plus odieuses ; et je vous prie de les remarquer avec moi.
En premier lieu, plus le bienfait dont on vous avait favorisé était grand, plus l'ingratitude qui le fait oublier est noire. Or, mon cher auditeur, quel bienfait plus signalé , que celui de votre délivrance , lorsque frappé de l'horreur de vos crimes, vous êtes venu les déceler au pied des autels , et promettre à Dieu une vie plus retirée? Rappelez-vous l'état déplorable d'où la grâce vint vous tirer. Vous étiez un enfant de colère, un membre de l'Antéchrist, un monstre d'iniquité : vous étiez chargé de mille anathèmes qui devaient vous rendre éternellement ennemi de Dieu : vous n'aviez plus de part à l'espérance des chrétiens : vous étiez déjà jugé , et votre condamnation était certaine. Votre malheur pouvait-il être plus terrible? Mais opposez à cet état déplorable la situation où la grâce des sacrements V10US a établi : vous êtes devenu l'enfant de Dieu , l'héritier du ciel et des promesses futures , le membre vivant de Jésus-Christ : votre âme, embellie
de justice , est devenue la demeure de l'Esprit saint : vous avez reçu la charité , ce don qui ne passera pas , ce don plus estimable que toutes les grandeurs de la terre; ce don avec lequel vous avez tous les autres dons , et sans lequel , quand vous seriez sur le trône , vous n'êtes rien vous-même. Que peut-on ajouter à la magnificence de ce bienfait ? Une vie entière de reconnaissance pourrait-elle assez le payer? Ah! les saints, dans le séjour de la gloire, en rendront d'éternelles actions de grâces, et l'éternité elle-même leur paraîtra courte pour un hommage si juste et si consolant.
Et vous , mon cher auditeur, à peine mettez-vous quelque intervalle entre le bienfait et l'ingratitude ! Une faveur qui ne subsiste plus réveille moins la reconnaissance, il est vrai ; etl'éloignement du bienfait peut quelquefois faire oublier le bienfaiteur. Mais ici les dons de la grâce sont encore vivants dans votre âme ; vous ne les éteindrez qu'avec votre infidélité : ces dons sont même éternels par leur nature; et vous auriez pu les conserver toujours , si vous saviez connaître le don de Dieu , et ne pas détruire ce que sa main miséricordieuse vient d'édifier en vous.
Mais quand la grandeur du bienfait ne vous rendrait pas le plus ingrat de tous les pécheurs, rappelez en second lieu la manière dont il vous a été accordé. Dans quel péril étiez-vous, âme infidèle, lorsque Dieu vous a touchée? Hélas ! vous le savez , dans le fond de l'abîme et de la dissolution , prête à tomber dans le dernier degré d'insensibilité, d'où il n'est plus de retour; et vous périssiez peut-être sans ressource, s'il vous eût, dans cette conjoncture, refusé sa grâce. Quel temps a-t-il choisi pour vous l'accorder? Ah! la circonstance peut-être du crime même ; c'a été un retoiu* vif sur l'infamie et la courte durée du plaisir que vous veniez de préférer à votre Dieu : dans ce moment affreux où il devait lancer sur vous tous ses foudres , il n'a fait pleuvoir sur votre âme qu'une rosée de grâce. Est-il rien de si touchant que le bienfait d'un ennemi , dans le temps même qu'on l'outrage? Que se passait-il dans votre cœur, lorsqu'il a daigné vous regarder avec des yeux de miséricorde ? Étiez-vous fort heureux dans vos plaisirs, et en état de vous passer de lui : livré à ces dégoûts amers qui suivent les passions; abandonné des créatures que vous aviez préférées au Créateur; lassé des plaisirs, et ne trouvant plus que d'affreux remords dans le crime ? C'a été dans cet état , où délaissé des faux dieux en qui vous aviez mis votre espérance , il s'est senti ému de tendresse pour vous : il vous a visité dans votre affliction ; il est devenu votre consolateur, et il a été l'ami de votre adversité. Ah
SUR LA RECHUTE
pouvait-ilchoisir des circonstances plus tendres pour vous faire estimer son bienfait, et vous intéresser à une reconnaissance et à une fidélité éternelle! Et cependant à la première lueur de fortune ou déplaisir que le monde va faire briller à vos yeux , vous retournerez sous ses étendards; vous oublierez le bienfait et votre bienfaiteur lui-même; vous lui ferez comprendre que vous ne vous êtes adressé à lui , que lorsque le monde ne voulait pas de vous , et le chasserez encore indignement de votre âme. Fut-il ingratitude plus digne de tous les supplices ! Je ne parle pas, en troisième lieu, du grand nombre de crimes que le Seigneur vous a pardonnes. Quelle conscience êtes-vous venu présenter au sacré tribunal ? Vous en avez vu frémir d'horreur le ministre de Jésus-Christ; et vous-même n'avez pu, sans pâlir à ses pieds de saisissement et de confusion, en soutenir le spectacle. Depuis si longtemps , vos jours et vos moments n'étaient plus marqués que par les chutes les plus honteuses : cependant le Seigneur n'a pas voulu supputer avec vous. Mille ans ne sont qu'un jour à ses yeux , dit le Prophète ; et des millions de péchés , dont vous étiez coupable , n'ont plus été devant lui que comme un seul péché qu'il vous a remis à l'instant : dès lors toutes vos fautes ont été comme si elles n'avaient jamais été; sa bonté les a scellées dans un sac , et jetées au fond de la mer ; il les a effacées du livre de mort, où elles étaient gravées en caractères immortels. Plus il avait oublié d'offenses , ah ! plus sans doute vous deviez conserver le souvenir de sa bonté , et en éviter de nouvelles; mais vous allez retomber. Eh! qu'allezvous faire , mon frère ! Comme votre ingratitude ne saurait être plus odieuse , les suites de votre faute ne pourraient être plus funestes; vous allez faire comme revivre par ce retour tous vos anciens désordres; vous allez ratifier par ce nouveau péché tous vos péchés d'autrefois. Ah ! il en était de vos crimes passés avant le moment fatal qui vous verra retomber, comme de ces ossements secs et arides dont le prophète Ézéchiel vit les plaines de Babylone couvertes. Le champ de votre âme était couvert de ces tristes débris , et de ces restes inanimés de vos anciens désordres : ils étaient morts aux yeux de Dieu; sa grâce toute-puissante avait donné le coup fatal à tous ces monstres ; ils dormaient dans votre cœur d'un sommeil éternel : mais le consentement ingrat que vous allez donner à une nouvelle offense va être le signaj funeste qui les rappellera tous à la vie. A ce souffle de mort sorti du fond de votre corruption , vous les sentirez tous se ranimer au dedans de vous, et reprendre leur force et leur vigueur première : Insuffla super inierfectos istos , et revlviscant.
(ÉzÉCH. XXXVII , 9.) Une armée de monstres va ressusciter dans votre cœur, ces os arides vont redevenir des ennemis furieux , puissants , formidables; et le champ de votre âme va en être encore couvert, désolé et ravagé comme autrefois : Steteruntque sujier pedes sîios exercitus grandis nimis wa/rfe. (ÉzÉCH. XXXVII., 10.) Grand Dieu! quelle est donc la malignité d'une seule offense , de redonner pour ainsi dire, l'âme et la vie à ce qui n'était plus, et de vous faire presque révoquer vos grâces?
Ce n'est pas , mes frères , que les dons de Dieu ne soient sans repentir, et qu'un péché pardonné puisse jamais être imputé. (Rom. xi, 29.) Mais la malice de la rechute est telle, que, premièrement, l'acte par lequel vous retombez est comme un nouveau consentement donné à tous vos premiers vices ; vous rétractez vos larmes et votre douleur ; vous vous repentez de vous être repenti ; vous dites à Dieu dans la préparation de votre cœur : Seigneur, oubliez mes larmes et mes protestations; je les ai oubliées moi-même; je vous rends le pardon que vous m'aviez accordé; reprenez vos grâces et vos bienfaits ; je vais reprendre mes voies anciennes : et Dieu , qui juge de l'homme par la situation de son cœur, commence à vous imputer ce que vous cessez de haïr et de pleurer vous-même. Secondement, la malice de la rechute est telle, qu'elle réveille et reproduit, pour ainsi dire, en vous toute la corruption que vos anciens désordres avaient mise dans votre cœur, et qu'elle vous rend toute seule autant de faiblesses, autant d'insensibilité pour le salut, autant d'éloignement de Dieu, autant de rapidité pour le mal, que tous vos crimes passés ensemble avaient pu vous en inspirer. Troisièmement enfin , qu'elle ajoute à ce premier état de corruption où vous étiez, la circonstance d'une nouvelle chute; c'est-à-dire, un nouveau degré si monstrueux de misère et de faiblesse , que mille crimes réitérés , avant votre réconciliation et votre rechute , ne vous auraient pas mené plus loin , ni enfoncé plus avant dans l'abîme déplorable. Voilà les horreurs de l'ingratitude et les suites terribles d'une seule faute.
En second lieu, à l'ingratitude, le pécheur qui retombe ajoute la perfidie : il viole une foi donnée au Dieu terrible, et donnée dans le lieu saint à la face des autels, et donttous les esprits célestes ont été spectateurs; une alliance scellée de tout ce que la religion ade plus sacré et de plus auguste, confirmée par le sang de l'Agneau et par les solennités les plus irrévocables : il trahit des promesses jurées entre les mains d'un ministre de la réconciliation, qui les avait reçues au nom de Jésus-Christ. Ce n'étaient
MERCREDI DE LA PREMIÈRE SEMAINE
point ici de ces serments dont la précipitation peut excuser le violement ; il les avait faites avec maturité , et après s'être même longtemps défendu contre la grâce qui les demandait de lui. Et après l'appareil auguste qui vient d'accompagner cette grande action , après avoir juré une fidélité éternelle à son Dieu au pied des autels, à la face du ciel et de la terre, il viole sa foi, il manque à sa promesse. Eh ! vous vous piquez de fidélité envers les créatures, mon cher auditeur; vous êtes religieux dans vos paroles , et vous voulez qu'on vous croie tel : et envers votre Dieu, vous ne rougissez pas d'être perfide? et la probité et la bonne foi, en traitant avec votre Père et votre Seigneur, ne vous paraît pas une vertu si estimable ? et vous ne trouvez rien de noir à être si souvent lâche, infidèle et sans honneur à ses yeux? Ah! il se plaignait autrefois dans son Prophète , que le pécheur ne le distinguait point de l'homme : Existimasti , inique, quàd ero tui similis ( Ps. XLix , 21 ); mais c'est tout ce que je vous demande aujourd'hui; traitez avec lui comme vous traitez avec les hommes ; et faites-vous du moins une gloire d'être dans la religion comme vous êtes dans la société, franc , sincère, fidèle, incapable de trahir votre foi , et de violer la religion de vos promesses. Est-ce pour les hommes seulement que vous avez reçu du ciel un cœur noble, généreux, bien fait , incapable d'une lâcheté ? pourquoi n'en ferez-vous point d'usage pour celui qui vous l'a donné ? Et vous surtout qui m'écoutez , mon cher auditeur, votre perfidie est d'autant plus criminelle, que vos promesses de fidélité ont été accompagnées de plus de marques de douleur et de bonne foi : car souffrez que je vous rappelle ici ces moments heureux, oiî, touché de repentir, vous êtes venu répandre l'amertume de votre cœur au pied des tribunaux sacrés. Que de soupirs! que de regrets sincères sur le passé! que de protestations tendres d'une éternelle fidélité pour l'avenir! De quel air touchant vous plaignez-vous à Dieu de l'avoir connu si tard ! Combien de fois lui avcz-vous redit au sortir des pieds du prêtre , et après vous être déchargé du fardeau de vos crimes, que ce moment de pénitence était le plus doux et le plus heureux de votre vie , et qu'au fond , vous n'aviez jamais été tranquille sans lui ? Infidèle ! et après tout ce tendre appareil de réconciliation, vous allez de nouveau lui déclarer la guerre; vous allez oublier des promesses que vos larmes et vos soupirs tout seuls auraient dû rendre sacrées, quand le respect dû au maître à qui vous les aviez faites n'auraient pas suffi pour vous empêcher de les violer! Ah! les pierres de ce temple, qui ont été les témoins de vos soupirs et de vos protes-
tations, s'élèveront contre vous devant le Seigneur, dit un Prophète : ces tribunaux sacrés qui viennent d'être les dépositaires de vos serments, de vos larmes, et de vos crimes , paraîtront un jour en présence de l'univers assemblé : Lapis depariete clamabit; etlignum, quod intrajuncturam aedificiorum est, respondebit. ( Habac. ii , 11. ) Vous y reconnaîtrez gravés en caractères immortels, vos larmes , vos soupirs , vos protestations , vos promesses de fidélité; et l'on vous condamnera par votre propre bouche.
Vous avez sans doute frémi , mon cher auditeur, toutes les fois que, racontant l'histoire des souffrances du Sauveur, on vous a parlé de la perfidie du disciple qui le livra; le nom de ce monstre n'est jamais venu frapper vos oreilles qu'avec de nouvelles horreurs : mais votre rechute après les gémissements de la pénitence me paraît bien plus noire ; car nous ne lisons pas du moins que Judas eût fait à Jésus-Christ de grandes protestations de fidélité. L'Évangile en rapporte de presque tous les autres disciples. Allons et mouro7is avec /2/j(Jean. il, 16), disait Thomas. Seigneur , montrez-nous votre Père, et cela nous suffit (ibid. xiv, 8), ainsi parlait Philippe. Quand tous les autres vous abandonneraient; disait VxexxQ^ , je ne vous abandonnerais pas. (Matth. XXVI, 33.) Judas seul ne parle nulle part , et du moins par ce silence affecté et par cette froide indifférence , il nous prépare comme de loin à sa perfidie. Mais vous, mon cher auditeur, ah! vous avez amusé Jésus-Christ par tous les dehors de la plus fervente fidélité; vous l'avez appelé votre bien-aimé, comme l'épouse; votre libérateur, comme la fidèle Sion; votre portion, votre héritatage, le Dieu de votre cœur, comme un roi pénitent ; et cependant ce ne devaient être là que les préludes de votre perfidie. Ah! que vous êtes devenue vile et méprisable à ses yeux , âme infidèle , en revenant à vos premières voies! Quàm vilis facta es nimis, iteransvias tuas. (Jérém. ii, 36.)
En troisième lieu , à l'ingratitude et à la perfidie , vous ajoutez encore le mépris. Si je rétablis ce qiie j'avais détruit, dit saint Paul, Je me déclare prévaricateur (Galat. ii, 18), c'est-à-dire, transgresseur affecté de la loi. Vous ne retournez à Satan qu'après avoir goûté et examiné tout ce qu'il y a d'avantageux dans le service de Jésus-Christ ; qu'après avoir comparé la douceur et la gloire de son joug, à la honte et à la servitude du péché. Le parallèle fait, les avantages des deux côtés balancés, le ciel mis en comparaison avec la terre, l'iniquité avec la justice, les plaisirs des sens avec ceux de la grâce, Jésus-Christ avec Bélial, vous allez vous dé-