RECHUTE
IM
si l'on vous y eût conduits pour y être immolés vous-mêmes : Ara illa quà moriturus accessit, rogus un fuit. Telle sera votre perplexité , âme infidèle qui ra'écoutez , sur le point d'une rechute. Et, reprend saint Cyprien , malgré ces lumières vives qui vous découvraient l'horreur.de votre apostasie , vous vous êtes prosternés devant l'idole ; et vous avez déclaré, à la face du ciel et de la terre, que Jésus-Christ était un imposteur, et que vous n'aviez rien de commun avec lui. Ah! mes frères, continuait cet éloquent évêque, et je pourrais vous le dire à mon tour, que n'aviez-vous été jusqu'ici dans les ténèbres de votre première ignorance! pourquoi avez -vous connu le Seigneur de gloire.? il vous aurait été bien plus avantageux de n'être jamais entrés dans les voies de la justice que de retourner en arrière après les avoir connues. Pourquoi vous avons-nous découvert nous-mêmes la vanité des idoles! vous ne seriez que des aveugles, et vous êtes des contempteurs de Jésus-Christ; vous ne seriez que des adorateurs insensés du démon , et vous êtes des blasphémateurs affectés du Dieu véritable.
Mais en quoi , mes frères , le mépris du pécheur, qui va retomber, me paraît-il laisser moins d'espérance de pardon 7 c'est qu'une rechute si prompte et si soudaine est une remarque presque infaillible du peu de sincérité des démarches qu'il vient de faire pour se réconcilier avec Dieu ; c'est une preuve presque certaine , qu'il n'a donné à Jésus-Christ le baiser de paix que pour le trahir ; en un mot, qu'il n'a reçu les sacrements que pour les profaner. En effet , mes frères, se repentir, et retomber aussitôt; venir se purifier, et se souiller encore de nouveau; est-ce être pénitent, ou plutôt n'est-ce pas être moqueur? Or, il y a quelque chose de si insultant pour Dieu , qu'une vile créature s'humilie extérieurement devant lui , qu'elle lui demande grâce , qu'elle lui fasse des protestations réitérées de fidélité , et qu'en même temps elle l'outrage dans son cœur; elle lui préfère les objets les plus indignes; elle le renonce pour son Seigneur et pour son IMaître; en un mot, elle dément tout haut ce qu'elle dit tout bas; qu'après un tel outrage, le sein de la miséricorde divine doit lui être fermé pour toujours.
Mais , dira-t-on , est-ce que la rechute n'est jamais précédée d'une conversion sincère? Je sais, mes frères , que le sacrement de pénitence ne fixe pas l'instabilité du cœur humain ; qu'il ne déracine pas ce fonds de corruption que la seule immortalité absorbera , comme dit saint Paul ; et je ne prétends point dire ici absolument qu'on ait profané la pénitence , dès qu'on redevient pécheur après avoir été
MERCREDI DE LA PREMIÈRE SEMAINE
pénitent. Mais en premier lieu, lorsqu'on est sorti véritablement justifié du pied des autels, et que la grâce sanctifiante, qui suit le sacrement, a créé dans l'homme un cœur nouveau , on fie passe pas dans un instant d'un état de justice à un état de péché. La grâce de la sanctification laisse dans l'àme des penchants et des impressions durables , comme l'habitude du vice. On peut retomber, je l'avoue : mais ce n'est qu'après une suite de jours et d'années ; après que le temps a insensiblement affaibli la charité ; après que mille infidélités secrètes ont préparé l'âme à une chute nouvelle, et disposé l'esprit de Dieu à l'abandonner. Or, voyez , mon cher auditeur, si c'est là l'image de vos rechutes , et si la grâce du sacrement conduit votre innocence fort loin.
En second lieu , outre la grâce sanctifiante , vous recevez encore dans le sacrement des grâces de conversion, qui sont les suites de la première; des secours qui ont dû vous faciliter la pratique de vos devoirs ; vous donner de nouvelles forces contre le vice, et vous soutenir dans les occasions; et cependant vous vous retrouvez le même au sortir du tribunal. On voit, dans les mêmes circonstances , les mêmes chutes : la présence d'un objet triomphait de votre faiblesse ; elle en triomphe encore : une occasion injuste de gain séduisait votre avarice ; elle la séduit encore : une complaisance vous rendait infidèle à votre devoir; elle vous le rend encore. On ne voit pas que vous évitiez ces entretiens, ces lieux , ces assemblées, ces plaisirs qui sont pourtant de toutes vos confessions : vous n'en cultivez pas moins des liaisons toujours fatales à votre innocence : vous n'en rabattez rien d'un jeu qui est devenu la plus importante occupation de votre vie : vous n'en retranchez rien à des dépenses dont des créanciers , des domestiques et les pauvres eux-mêmes souffrent; rien à un sommeil, oii dans l'inutilité de vos pensées et dans la mollesse de votre lit , vous laissez reposer votre imagination sur des images toujours dangereuses à votre âme; rien à une vie inutile qui vous damne. On ne voit, ni précaution pour l'avenir, ni mesures pour le passé : les macérations, les veilles, et tout l'appareil de la pénitence, vous ne les connaissez même pas : la prière, le recueillement, la retraite, et tous ces secours si nécessaires à la piété , vous les négligez : en un mot, vous êtes encore le même , et le pénitent en vous ressemble parfaitement au pécheur. Ah! ce n'est donc pas le doigt de Dieu qui avait chassé le démon de votre cœur : si cela était, dit Jésus-Christ dans l'Évangile , le royaume de Dieu serait établi au dedans de vous : Si in digito Dei dejicio dxmonia ,
profecto pervenit in vos regnum Dei. (Luc. xi, 20. ) Quand vous avez guéri une âme, ô mon Dieu ! il paraît que votre main toute-puissante s'en est mêlée : vos miracles et les transformations de votre grâce, sont durables, et ne ressemblent point à ces prestiges des imposteurs , qui échappent à la vue au moment même qu'on les voit paraître.
La pénitence véritable , mes frères , est un nouvel état du cœur qui change nos actions , et corrige nos penchants. C'est un nouveau goût qui nous rend le péché amer, et le don céleste agréable; c'est un nouvel amour qui nous fait aimer ce que nous avions méprisé, et mépriser ce que nous avions aimé : c'est une douleur efficace qui renonce en effet au péché; une douleur juste qui le punit; une douleur surnaturelle qui le déteste dans l'idée que Dieu lui-même en a ; enfin , une douleur prudente qui n'a jamais pris assez de mesures pour l'éviter. Jugez sur cette peinture, vous qui retombez sans cesse, si vos pénitences sont véritables, et si vous sortez du tribunal profanateur ou pénitent.
Je n'oserais le dire ici , mes frères , si les Saints ne l'avaient dit avant moi : ils ont tous regardé la pénitence de ces pécheurs qui retombent sans cesse , comme des dérisions publiques des sacrements, comme des attentats semblables à ceux des infidèles qui venaient dans nos temples fouler aux pieds les mystères saints , ou qui sur des théâtres infâmes en exposaient la véritable réprésentation aux railleries des spectateurs. Aussi de leur temps, un fidèle qui, après s'être purifié dans les exercices laborieux de la pénitence publique, retombait une seconde fois, n'était plus admis au nombre des pénitents publics. Ce n'est pas qu'on désespérât de son salut : mais outre qu'on craignait que le remède , devenu trop commun, ne devînt méprisable ; ah! on supposait qu un fidèle qui , après les pleurs et les travaux de la première pénitence retombait encore , n'avait été qu'un imposteur, un fantôme de pénitent, et qu'ainsi c'était exposer le sang de Jésus-Christ, que de l'offrir à un pécheur qui avait pu en abuser. Il n'était pas jusques aux figures de la loi, qui n'annonçassent cette terrible vérité. Celui dont la lèpre, après avoir été une fois guérie, repoussait encore, était obligé de venir reparaître devant le grand prêtre qui l'avait guéri, et on le déclarait immonde pour le reste de ses jours, c'est-à-dire anathème, séparé de l'autel et des sacrifices , et du commerce de ses frères : Immunditix condemnabitur. (Lévit. xii , 8.)
Mon Dieu ! et on usait de cette sévérité après une seule rechute ! on se défiait d'une pénitence qui avait pu être suivie d'une seconde infidélité : eh! juge*^
SUR LA RECHUTE
mes chers auditeurs, ce que les Saints auraient pensé des vôtres , et ce que l'Église en pense encore aujourd'hui; jugez des plaintes que vous faites quelquefois contre les ministres des sacrements qui vous retrouvant toujours infidèles, n'osent plus enfin vous délier qu'après de longues épreuves, de peur de jeter le Saint aux chiens. Ah! je sais que nous ne devons point aggraver le joug: qu'on n'est pas moins maudit de Dieu lorsqu'on ajoute un seul iota à sa loi par un excès de rigueur, que lorsqu'on l'en retranche par une lâcheté criminelle; et qu'il ne faut pas fournir aux pécheurs par une ostentation de sévérité, des prétextes de s'éloigner des choses saintes. Mais faut-il ouvrir à l'instant les trésors du sanctuaire à des profanes qui les ont mille fois souillés? faut-il confier sans précaution le sang de Jésus-Christ à des perfides qui l'ont mille fois livré? faut-il ajouter foi à des promesses si souvent violées ? Ne devons-nous pas quelquefois , comme Élie , fermer le ciel sur des adorateurs de Baal qui boitent des deux côtés, et qui, en venant invoquer le Seigneur dans une solennité , vont encore au sortir de là sacrifier à l'idole ? Ne faut-il pas, comme Elisée, savoir arrêter quelquefois l'huile de la grâce et la vertu des sacrements, lorsqu'on ne nous présente que des vases pleins , je veux dire des cœurs toujours prévenus des mêmes passions ? Eh ! que ferions-nous, en vous accordant un pardon que Dieu vous refuse, que multiplier vos crimes et vous charger d'une nouvelle malédiction? Ah! plût au ciel, âme infidèle qui m'écoutez, que vous eussiez trouvé tous les tribunaux fermés à vos rechutes honteuses, et que vos dérèglements n'eussent point rencontré un asile dans l'indulgence même du sanctuaire : on ne vous verrait plus dans les mêmes misères et dans les mêmes faiblesses depuis tant d'années que vous venez vous en accuser. Vous ne seriez plus couverte de cette lèpre que vous avez presque portée dès l'enfance, si, comme la sœur de Moïse, vous eussiez trouvé un législateur sage et sévère, qui, sans égard au rang que vous tenez dans votre peuple, sans acquiescer à la chair et au sang, vous eût séparée du tabernacle saint et du camp du Seigneur, jusqu'à ce que votre humiliation et votre douleur vous eussent disposée à recevoir la guérison , et à venir présenter vos offrandes avec le reste des fidèles. Une seule confession faite à un prêtre saint et éclairé vous aurait renouvelée : et vous voilà encore la même, après tant de sacrements et de démarches inutiles de pénitence.
Mais , que dis-je , la même? Ah! vous avez ajouté des désordres qui n'ont jamais été pardonnes, parce que vous ne vous en êtes jamais repentie comme
il faut; vous y avez encore ajouté la circonstance affreuse d'un grand nombre de sacrilèges. Mais il eût donc mieux valu, me direz-vous, demeurer toujours endurcie dans mon habitude, et ne faire jamais d'efforts pour en sortir? Sans doute, il eût mieux valu demeurer pécheur, que venir profaner le sang de Jésus-Christ. Mais n'aviez-vous point d'autres moyens pour éviter le sacrilège? ne pouviez-vous pas vous disposer par une sincère pénitence à approcher dignement de l'autel? est-ce une alternative inévitable , ou d'abuser des choses saintes , ou de s'en éloigner ? Ah ! ce ne sont pas les remèdes divins qu'il faut fuir ; ce sont les passions qu'il faut vaincre : ce n'est pas en devenant impie, qu'il faut éviter les profanations ; c'est en usant avec piété des grâces de l'Église : ce n'est point en secouant le joug, qu'il faut devenir meilleur; c'est en observant la loi avec les dispositions avec lesquelles elle veut être observée : ce n'est point en disant avec l'impie : Puisque la loi est une occasion de chute , pourquoi me condamne-t-on lorsque je ne Tobserve pas ? mais c'est en disant avec une âme touchée {Cant. c. v. 3) : J'ai lavé mes pieds, comment les salirais-je encore? vous avez brisé mes liens , Seigneur, on ne me verra plus en resserrer les funestes nœuds : vous m'avez retiré des portes de l'enfer; je n'y descendrai plus, de peur que mon dernier état ne soit pire que le premier. En effet , mes frères, non-seulement la rechute est un vice que rien n'excuse, à cause de l'ingratitude, de la perfidie et du mépris qu'elle renferme : c'est encore un vice dont le pécheur a tout à craindre, à cause de l'impénitence et de l'état tranquille de crime où elle le conduit tôt ou tard.