DEUXIÈME PARTIE
Rien n'est si vrai , mes frères , que les rechutes finissent enfin par un état fixe et tranquille de crime; et vous n'en douterez plus , si vous voulez faire avec moi trois réflexions , qui sont les preuves incontestables de cette grande vérité. La première que les ressources de salut , qui opèrent d'ordinaire la conversion des autres pécheurs , deviennent inutiles à celui qui retombe. La seconde, que, supposé même qu'il pût en faire usage , Dieu se lasse de tes lui accorder. La troisième, que la bonté même de Dieu ne se lassant pas , la malignité particulière du péché de rechute, jointe au caractère du cœur humain, doit nécessairement conduire le pécheur à l'endurcissement. Renouvelez , je vous prie , votre attention.
En premier lieu, les voies ordinaires dont Dieu se sert pour convertir un pécheur sont les nouvelles
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MERCREDI DE lA PREMIÈRE SEMAINE.
lumières dont il le favorise. Une âme est éclairée comme par un rayon soudain sorti du sein de Dieu même , sur ses devoirs , sur ses infidélités , sur la vanité des choses d'ici-bas, sur la réalité des biens à venir; alors le pêcheur, surpris, s'indigne de la grossièreté de ses erreurs passées , et suit la vérité qui se présente. Mais à votre égard, mon cher auditeur, vous qui après avoir été touché de Dieu dans ce saint temps, reviendrez à vos premières voies, cette ressource de salut est désormais inutile. Car je vous demande : que pourront la voix de Dieu et les vérités de la foi vous découvrir de nouveau? vous avez vu clair dans les maximes saintes, dans les illusions du monde, dans les vérités terribles d'un avenir; ce ne sont plus là pour vous de nouvelles lumières, vous n'en serez plus ébloui, frappé , renversé ; et du moins elles ont perdu pour vous la surprise , et l'effet de la nouveauté si heu reux dans les autres pécheurs. Et certes , que vous apprendraient-elles? Que le monde est un abus? vous le disiez vous-même dans vos moments de componction. Que Dieu seul mérite d'être servi? vous le protestiez il n'y a qu'un jour au pied de ces autels. Que le salut doit être la grande affaire du chrétien? vous en conveniez devant Jésus-Christ. Que le péché est le seul malheur qui puisse arriver à l'homme? vous étiez surpris de l'avoir jusque-là ignoré, si vivement vous le voyiez alors. Qu'a donc de nouveau Dieu même à vous apprendre ? Il peut encore vous éclairer; je le sais : mais semblable à un homme qui marche en plein midi , vous ne ferez pas même attention à cette nouvelle lumière ; vous vous êtes familiarisé, et avec elle et avec vos passions ; vous avez réconcilié dans votre cœur la clarté et les ténèbres. Ah ! auparavant un seul rayon de grâce, une seule vérité montrée, eût gagné votre cœur; aujourd'hui les lumières les plus vives ne feront plus d'impression sur un esprit accoutumé à voir. La première fois que les Israélites virent durant la nuit la colonne lumineuse qui devait les précéder, la nouveauté du spectacle les frappa : ils craignirent la majesté du Dieu qui résidait au milieu d'eux ; la terreur, l'admiration , le respect les rendit dociles aux ordres de Moïse. Mais quand ils furent une fois retombés dans leurs murmures; ah! cette lumière céleste eut beau reparaître , ce ne fut plus pour eux qu'un spectacle ordinaire qui ne changea rien à leurs mœurs. Et voilà l'effet que produiront sur vous les vérités du salut , et les lumières du ciel désormais accoutumées.
Une seconde ressource de salut pour les autres pécheurs , c'est le goût de la grâce ; c'est une nouvelle consolation qui suit les commencements de
la justice, un attrait divin qui emporte le cœur. Mais vous , âme infidèle , qui avez éprouvé ces saintes impressions , qui avez dit au Seigneur, comme cet Apôtre : Seigneur, il fait bon ici avec vous ; que pourra vous offrir de doux une nouvelle et sainte vie, que vous n'ayez déjà goûté? Un seul devoir de piété accompli avec onction, un seul sentiment tendre de salut , triomphent souvent de la dureté d'un pécheur : mais pour vous, ah! vous vous êtes fait un cœur accoutumé à sentir, à soupirer, à gémir, et après cela , à retomber : vous avez une de ces âmes tendres, nées avec quelques sentiments de religion, qui sont touchées de tout, et qui ne le sont jamais comme il faut. Ce n'est pas l'endurcissement qui vous damnera; c'est une sensibilité de conscience qui vous amuse, et ne vous corrige point. Si vous aviez un cœur de pierre comme ces pécheurs tranquilles, endurcis, un coup de la grâce pourrait du moins le frapper, le briser, l'amollir; mais vous avez un cœur tout de cire , dit le Prophète , sur lequel les dernières impressions sont toujours les plus vives ; facile à mouvoir, difficile à fixer, vif dans un moment de grâce, plus vif encore dans un moment de plaisir. Ah ! mon cher auditeur, si vous saviez quel est le danger de votre état et qu'il y a peu à espérer pour votre salut, vous frémiriez. Je ne veux pas vous jeter dans le désespoir; mais je vous dis en tremblant moi-même, que les conversions des âmes qui vous ressemblent sont très-rares, et presque impossibles : l'arrêt de Jésus-Christ là-dessus est terrible. Celui, dit-il, qui après avoir mis la main à la charrue, regarde derrière lui, n'est point propre au royaume de Dieu : Non est aptus regno Dei. (Luc, IX, 62.) Jésus-Christ ne dit pas, il perd le droit qu'il avait au royaume de Dieu, il se met en danger d'en être exclu pour toujours : non ; mais il n'est point propre, non est aptus; c'est-àdire, ses inclinations, son fonds, le caractère particulier de son cœur, le rendent inhabile au salut. Quand on dit qu'un homme n'est point propre aux sciences, à l'épée, à la robe; c'est-à-dire, qu'il a apporté en naissant des défauts incompatibles avec les fonctions de cet état, et que certainement il n'y réussirait pas. Et voilà ce que dit Jésus-Christ du pécheur de rechute par rapport au salut : Que de tous les caractères, il n'en est point de moins propre au royaume de Dieu : Non est aptus vegno Dei.
Un impudique peut être touché; et David fit pénitence de son adultère. Un impie peut être frappé de Dieu, et sentir le poids de la majesté qu'il avait blasphémée; et Manassès dans les chaînes adore le Dieu de ses pères dont il avait renversé les autels :
uu publicain peut renoncer à ses injustices ; et Zacliée , après avoir restitué ce qu'il avait ravi , répand libéralement son propre bien dans le sein des pauvres. Les personnes engagées dans le monde et dans les plaisirs peuvent tout à coup être éclairées; et Madeleine, aux pieds de Jésus-Christ , pleure des péchés que son amour efface encore plus heureusement que ses larmes. Mais un Achab , qui , averti par Élie, tantôt se couvre de cendre et de cilice, puis retourne à Béthel sacrifier à Baal , et revient encore, et au prophète et à ses faux dieux; mais un Sédécias , qui , touché de temps en temps des remontrances de Jérémie , l'envoie chercher en secret, le consulte sur la volonté du Seigneur, et au sortir de là retombe dans son aveuglement, fait jeter le prophète dans une fosse , et le rappelle ensuite pour le consulter encore et l'outrager le lendemain : mais un Saiil , qui , tantôt touché de l'innocence de David : Vous êtes plus juste que moi , lui dit-il; et un moment après le cherche encore pour le perdre : ah! on ne lit nulle part qu'ils aient fait pénitence , et l'Écriture nous les représente partout comme des princes réprouvés et haïs de Dieu. D'oLi vient cela, mes frères.^ c'est que la piété chrétienne suppose un esprit mûr, qui sait prendre son parti ; une fermeté de raison capable d'une résolution; et qui, la droite voie une fois connue , y entre et ne s'en détourne pas aisément : elle suppose une âme forte, qui peut être au-dessus d'un dégoût , d'un obstacle , d'un péril , de sa propre faiblesse : une âme généreuse, qui sait mépriser un plaisir; sensée, qui ne se conduit, ni par goût, ni par sentiment, ni par caprice , mais par des règles de foi et de prudence : en un mot, pour former une âme chrétienne , il faut quelque chose de grand , d'élevé, de solide, et qui soit au-dessus des faiblesses vulgaires. Or, vos rechutes ne partent que d'une inégalité de raison, qui ne sait pas se déterminer; d'une faiblesse de cœur, qui plie au premier obstacle; d'une inconstance d'esprit qui flotte toujours; pour qui la nouveauté a des charmes inévitables ; qui s'ennuie bientôt d'un même parti de vie, et qui n'est ingénieux qu'à se justifier à soi-même ses changements. Vous paraissez sensé aux yeux des hommes, parce que la vanité soutient vos démarches extérieures , mais jugez de vous-même par rapport à Dieu , par votre conduite intérieure et cachée : vous êtes le plus léger de tous les hommes : vous êtes une de ces nuées sans eau , que les vents agitent àleur gré, dit saint Jude(Ép. JuD. 12 et 13); un de ces astres errants , qui n'ont jamais de route assurée; une mer inconstante et orageuse, qui, après avoir jeté des cadavres hors de son sein , s'enfle
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encore , et va les reprendre sur les mêmes bords oa elle venait de les laisser : Fluctusferi maris , despumantes siias confusiones. Mais que ptèlenûs-je ici, mon cher auditeur, en vous prouvant que vous n'êtes point propre au royaume de Dieu? vous décourager? vous dissuader de travailler à votre salut? à Dieu ne plaise ; mais vous faire trembler sur des rechutes qui sont comme le triste préjugé de votre réprobation.
Je n'ajoute pas ici que la ressource des sacrements , si utile aux autres pécheurs , est inutile aux pécheurs dont je parle : c'est une vérité déjà démontrée. Kos soins dans le tribunal sont souvent heureux sur des âmes criminelles , qui jusque-là avaient vécu dans un oubli entier de Dieu. Mais vous, mon cher auditeur, vous n'y apportez que des larmes instruites à mentir, comme dit un Père, et des vices déjà mille fois détestés : vous traînez le poids de vos crimes de tribunal en tribunal : on vous voit , à chaque nouvelle rechute , chercher un nouveau confesseur, pour vous épargner la honte qui accompagnerait l'aveu des mêmes faiblesses; et vous faites gémir les ministres du Seigneur, que vous n'êtes venu, ce semble, instruire de vos honteuses fragilités , que pour leur laisser, en les abandonnant ensuite, plus de loisir de les déplorer devant Dieu. Quelle ressource de salut peut-il donc vous rester? La connaissance de vos devoirs? personne ne les connaît mieux que vous. Le goût de la piété ■^es sentiments de la grâce ? jamais cœur n'y fut plus sensible que le vôtre. L'usage des sacrements? ah ! vos maux sont accoutumés désormais à ces divins remèdes. Grand Dieu! qui connaissez ceux qui vous appartiennent , et qui les avez marqués sur le front d'un sceau ineffaçable, comptez-vous dans ce nombre beaucoup de ces âmes dont je parle? Tremblez donc, mon frère , si vous êtes sage; et demeurez ferme dans la voie sainte, si la grâce des sacrements vous y a établi , de peur que le Seigneur ne se retire de vous , et que vous ne retombiez enfin pour ne plus vous relever.
Seconde réflexion qui prouve que les rechutes finissent tôt ou tard par un état fixe et tranquille de crime. Dieu se lasse de suivre les pas d'un pécheur qui retombe sans cesse, et de lui tendre si souvent une main favorable : cette sensibilité qui vous reste encore pour les vérités du salut s'éteindra ; ces retours qui ne peuvent vous laisser tranquille dans le crime se calmeront; ces grâces qui vous rappellent encore quelquefois ne seront plus accordées. Je le disais, il y a peu de temps, rien n'éloigne Dieu d'une âme, comme lorsque le pécheur prend plaisir de réparer sans cesse l'ouvrage du démoa , et d'é"
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dilier tous les jours de nouveau ce que la grâce venait de détruire en lui. Il est écrit dans les livres saints, que celui qui voulut relever les murs de Jéricho, que le Seigneur avait démolis au seul bruit des trompettes des prêtres de Juda, fut frappé d'une malédiction éternelle. Ah ! quand une fois la parole retentissante de l'Évangile, figurée par les trompettes de Juda, dans la bouche des ministres saints, a détruit dans un cœur la criminelle Jéricho que le démon y avait élevée, la miséricorde de Dieu s'indigne que le pécheur ingrat ose la relever sur ses propres ruines , et une malédiction terrible est d'ordinaire la peine de cet attentat.
Et au fond, quel sujet aurez-vous de vous plaindre , quand Dieu en usera envers vous avec cette juste sévérité : IN'est-il pas le maître de ses dons ? Mais d'ailleurs , ne vous a-t-il pas attendu assez longtemps à pénitence.' Quelles voies n'a-t-il pas tentées pour fixer les vicissitudes éternelles de votre cœur? Les afflictions ? il vous en a ménagé; les maladies? vous en avez été frappé; la perfidie des personnes sur lesquelles vous comptiez ? vous l'avez éprouvée ; l'amertune des plaisirs ? il en a répandu à pleines mains sur les vôtres; des lumières vives? des remords cuisants ? hélas ! c'est d'où vous sont venus ces intervalles de pénitence qui ont partagé vos désordres. Eh ! ne faut-il donc pas enfin qu'il ait ses moments de justice, comme il a ses moments de miséricorde , et qu'après avoir attendu si longtemps avec bonté, si l'arbre cultivé, arrosé, portera enfin du fruit, il le maudisse enfin , retrouvant encore au retour tous ses soins inutiles?
Mais quand même Dieu ne se retirerait pas du pécheur qui retombe , la malignité toute seule de la rechute et le caractère du cœur humain devraient conduire l'âme à l'état dont je parle. En effet, il en est des rechutes de l'âme comme de celles du corps : on vous l'a dit , et vous le savez ; elles finissent d'ordinaire par une extinction entière et irrévocable de la vie. La première fois qu'on tombe, on trouve encore des ressources dans la force de l'âge , dans la vigueur du tempérament; et le retour est facile : mais à mesure que vous retombez , le corps s'use, la santé s'affaiblit , la nature succombe , et toute attaque presque devient mortelle. Ainsi dans la vie chrétienne, on se relève aisément d'une première chute : la foi , pas encore éteinte; les inclinations de la grâce , encore sensibles ; la santé de l'âme , pas tout à fait affaiblie; tout cela peut faciliter un retour au pécheur : mais vous retombez; ah! les lumières peu à peu s'éteignent, la force de l'âme s'use, les dons de la grâce dépérissent; et enfin , vous retombez si souvent , que vous retombez pour ne plus
vous relever, et que l'âme demeure comme accablée sous le poids d'une dernière chute.
En voulez-vous voir dans les livres saints une image bien terrible et bien naturelle, et y lire la triste destinée d'une âme qui retombe ! Rappelezvous l'histoire de l'idole de Dagon : elle tombe devant l'arche ; les prêtres des Philistins effrayés accourent; leurs soins cette fois sont heureux; ils relèvent l'idole à l'instant, ses pieds, ses mains sont encore à leur place, et cette première chute ne l'a pas mise hors d'état d'être de nouveau placée sur l'autel. Mais Dagon retombe; ah! les prêtres accourus à ce nouvel accident s'efforcent en vain de le relever; Dagon est tristement étendu par terre, immobile pour toujours à la place où il est tombé; la tête et les deux mains séparées du tronc, ce n'est plus qu'une masse informe qui ne laisse aucun espoir qu'on puisse la relever, et une figure mutilée qui n'est plus propre qu'au feu : Porrà Dagon soins truncus remanserat in loco suo. ( 1 Reg. v , 5.) Voilà, mon cher auditeur, voilà votre histoire. Vos premières chutes n'avaient pas détruit et brisé ; pour ainsi dire , en vous , l'image céleste du Créateur; les puissances de votre âme étaient encore en état; vous n'étiez pas entièrement séparé de Jésus- Christ votre divin chef; et les soins de ses ministres TOUS eussent relevé et rétabli dans votre première place. Mais vous allez encore retomber ; ah ! l'image du Créateur va enfin se briser; Jésus- Christ, votre divin chef, va se séparer de vous pour toujours; VOUS tomberez pour ne plus vous relever; vous ne serez plus qu'un tronc informe, qu'on ne peut plus remettre à sa place, et dont la destinée ne peut plus être qu'un feu éternel : Porrà Dagon solus truncus remanserat in loco suo.
Ah! mes frères, tel est le caractère des rechutes ; la dernière ajoute toujours quelque chose à celle qui l'a précédée; vous retombez toujours avec quelque nouvelle circonstance qui vous renfonce d'un degré dans le précipice ; ce sont comme des plaies journalières qui en rouvrent une ancienne déjà fermée, en aigrissent le mal , et le rendent enfin incurable.
Ah! c'est alors, mes frères, que le démon est paisible possesseur d'une âme : In pace sunt ea quxpossidet (Luc, ii, 21 ); outre qu'il y est rentré avec sept esprits encore plus méchants que lui, dit l'Évangile, il est bien plus fort et plus en état de se maintenir dans sa nouvelle possession, que lorsqu'il en fut chassé la première lois , parce qu'il est plus instruit : il reconnaît les endroits de votre âme par où Jésus-Christ avait accoutumé d'y rentrer, et de l'en chasser honteusement; il a étudié les in-
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clinations de votre cœur qui conservaient encore quelque intelligence avec la grâce; ah! c'est là qu'il se retranche, pour ainsi dire ; ce sont là les avenues qu'il fortifie et qu'il rend inaccessibles. Ainsi vous étiez touché autrefois à l'approche d'une solennité; vous ne le serez plus : une mort soudaine vous alarmait ; vous la verrez sans y faire de réflexions : les discours de piété vous trouvaient toujours sensible ; on tonnerait que vous n'entendrez plus : la seule présence d'un homme de bien faisait naître en vous des désirs secrets de vertu ; vous serez le premier à parler avec dérision de la sainteté de ses exemples : vous aviez encore retenu certaines pratiques de piété qui réveillaient votre foi ; vous vivrez sans joug et sans règle : et voilà comme votre dernier état deviendra pire que le premier. Vous aviez encore autrefois des jours marqués pour les sacrements ; vous faisiez de temps en temps quelque effort pour rompre vos vicieuses inclinations : mais depuis que Dieu s'est retiré , et que l'esprit impur a rentré dans votre âme , vous entassez monstre sur monstre ; pas le plus petit retour sur vous-même ; plus d'autres troubles, que ceux qui vous viendront de vos passions traversées; plus d'autre crainte, que de manquer d'occasions de crime ; plus d'autre vicissitude dans votre cœur, que la naissance" de quelque nouvelle passion; plus de dégoilt, que pour la piété et la justice. Aussi nous voyons tous les jours qu'il n'est pas de pécheurs plus extrêmes dans leur désordre, que ceux qui, après avoir fait quelque temps profession de piété et suivi des routes saintes , se rengagent dans les plaisirs, et se rendent au monde et à ses charmes; il semble que Dieu, indigné de leur apostasie , maudit ces âmes inconstantes et légères; qu'il les frappe de vertige et d'aveuglement; qu'il les livre à un sens réprouvé et à toute la corruption de leurs désirs : ce ne sont plus des pécheurs ; ce sont des monstres sans foi , sans religion, sans pudeur, sans aucun frein qui les retienne : non , la piété ne dégénère jamais en vice médiocre. La manne , cette viande formée dans le ciel , lorsqu'elle venait à se corrompre sur la terre , dit l'Écriture , répandait à l'entour une puanteur insupportable , et ce pain céleste n'était plus qu'un amas de vers et de pourriture : Scatere cœpit vermibus , atque computruit. (ExoD. XVI, 20.) Ah! voilà le sort d'une âme, qui, élevée dans le ciel, par une sincère conversion, en tombe, pour ainsi dire, par un indigne retour, et vient se corrompre sur la terre : ce n'est plus qu'un spectacle d'horreur ; ce n'est plus qu'un sépulcre pletn d'infection; elle n'exhale plus qu'une odeur de mort fatale à tous ceux qui l'approchent; et il n'est pas de corruption , dit un prophète, pire
que la sienne : Corrumpetur putredine pessimâ.
(MiCH. II, 10.)
Recueillons, mon cher auditeur, avant que de finir, toutes ces vérités importantes : en voici le fruit. Êtes-vous debout ? prenez garde de ne pas retomber; souvenez-vous que vous portez le trésor de la. grâce recouvrée dans un vaisseau de terre; fuyez l'apparence du mal ; priez beaucoup ; défiezvous de vous-même ; apprenez dans vos chutes passées le moyen de les éviter, et tirez le bien du mal à l'exemple de Dieu même : quand on a été pécheur, le retour au vice est si aisé et le pas si glissant , que les précautions, pour éviter ce malheur, ne sauraient être excessives. Mais vivez-vous encore dans ces alternatives de grâce et dépêché? ah! déclarez-vous enfin; c'est assez balancer entre le ciel et la terre. Si Baal est Dieu, adorez-le tout seul,- à la boniw heure ; mais si le Seigneur est le Dieu véritable , n'adorez plus que lui seul aussi. Pourquoi ces efforts pour revenir à lui , et ces faiblesses qui vous en séparent.? pourquoi ces révolutions journalières du crime et de la vertu dans votre cœur? pourquoi ces plaisirs et ces larmes? Ah! ou essuyez vos larmes pour toujours, et recevez votre consolation en ce monde ; ou n'y poursuivez plus d'autres plaisirs que ceux de la grâce et de l'innocence ; fixez-vous enfin. Je ne parle ici que pour l'intérêt même de votre repos. Quelle vie pénible, que ces vicissitudes éternelles de vice et de vertu ! vous le savez,: éternellement combattu, et par ces troubles amers qui vous rappellent à l'innocence, et par ces penchants infortunés qui vous rentraînent dans le crime; toujours occupé , ou à pleurer vos faiblesses , ou à surmonter des remords; jamais heureux, soit dans le vice où vous ne trouvez point de paix, soit dans la vestu 011 vous ne pouvez vous faire une situation durable. Ayez donc pitié de votre âme, mon cher auditeur; établissez enfin une paix solidedans votre conscience; profitez de ces traits de miséricorde que Dieu lance encore sur votre cœur : peut-être touchez-vous à cette dernière rechute qui doit enfin terminer, par le prix de l'endurcissement , toutes les ingratitudes de votre vie, et que, comme un arbre mort, vous allez rester pour toujours sur le côté que vous tomberez. Fixez donc dans le bien toutes les agitations de votre âme ; afin que , fondé et enraciné dans la charité, vous ne soyez plus un homme temporel , et que vous puissiez- un jour aller recueillir dans le ciel la couronne d'immortalité destinée à ceux qui persévèrent jusqu'à la tin.
y4insi soitril.
SUR LA PRIÈRE
SERMON
rOUB lE JEUDI DE LA PBEMIERE SEMAINE DE CAHÈME.
SUR LA PRIÈRE
Miserere mei , Domine, fili David.
Seigneur, flls de David , ayez pitié de moi.
(Matth. XV, 22.)
Tel est le gémissement d'une âme touchée de ses misères, et qui s'adresse au souverain médecin, dans la miséricorde duquel tout seul elle espère en trouver le remède. C'était autrefois la prière d'une femme chananéenne, qui voulait obtenir du Fiis de David la guérison de sa fille. Persuadée de sa puissance, et attendant tout de sa bonté pour les malheureux , elle ne connaît pas de moyen plus silr de se le rendre propice, que le cri de sa douleur, et le simple récit de son infortune. Et c'est le modèle de prière que l'Église nous propose aujourd'hui , pour nous animer et nous apprendre à prier; c'est-à-dire, nous rendre plus aimable et plus familier ce devoir, le plus essentiel à la piété chrétienne.
Car, mes frères, prier, c'est la condition de l'homme; c'est le premier devoir de l'homme; c'est l'unique ressource de l'homme; c'est toute la consolation de l'homme : c'est tout l'homme , pour parler le langage de l'Esprit saint.
Oui, mes frères, si le monde entier, au milieu duquel nous vivons, n'est qu'une tentation continuelle ; si toutes les situations où nous nous trouvons , et tous les objets qui nous environnent, paraissent d'accord avec notre corruption , ou pour nous affaiblir, ou pour nous séduire; si les richesses nous corrompent, l'indigence nous aigrit, la prospérité nous élève , l'affliction nous abat , les affaires nous dissipent, le repos nous amollit, les sciences nous enflent, l'ignorance nous égare, les commerces nous répandent trop au dehors , la solitude nous laisse trop à nous-mêmes, les plaisirs nous séduisent, les œuvres saintes nous enorgueillissent, la santé réveille les passions, la maladie nourrit, ou la tiédeur, ou les murmures ; en un mot, si depuis la chute de la nature, tout ce qui est en nous ou autour de nous est pour nous un nouveau péril : dans un situation si déplorable , ô mon Dieu ! quel espoir de salut pourrait-il encore rester à l'homme , si du fond de sa misère il ne faisait monter sans cesse des gémissements vers le trône de votre miséricorde, afin que vous daigniez vous-même venir à son secours, mettre un frein à ses passions
indomptées, éclairer ses erreurs, soutenir sa faiblesse , adoucir ses tentations , abréger les heures du combat, et le relever de ses chutes?
Le chrétien est donc un homme de prière : son origine , sa situation , sa nature , ses besoins , sa demeure, tout l'avertit qu'il faut prier. L'Église ellemême, oii la grâce de la régénération l'a incorporé, ici-bas étrangère, y est toujours gémissante et plaintive : elle ne reconnaît ses enfants que par les soupirs qu'ils poussent sans cesse vers leur patrie; et le chrétien qui ne prie pas se retranche lui-même de l'assemblée des saints, et est pire qu'un infidèle.
D'oîi vient donc, mes frères, qu'un devoir si essentiel, et si consolant même pour l'homme, est aujourd'hui si négligé? D'où vient qu'on le regarde , ou comme un devoir triste et ennuyeux , ou comme le partage seulement des âmes retirées ; de sorte que nos instructions sur la prière n'intéressent presque pas ceux qui nous écoutent, persuadés qu'elles conviennent plus aux cloîtres qu'à la cour?
D'où vient cet abus , mes frères , et cet oubli si universel de la prière dans le monde? De deux prétextes que je veux aujourd'hui combattre; premièrement, on ne prie pas, parce qu'on ne sait pas prier, dit-on, et qu'on y perd son temps; secondement, on ne prie pas , parce qu'on se plaint qu'on ne trouve dans la prière que des égarements d'esprit, qui la rendent insipide et insoutenable. Premier prétexte tiré de l'ignorance où l'on est sur la manière dont il faut prier. Second prétexte pris dans les dégoûts et les difficultés de la prière. Il faut donc premièrement, vous apprendre à prier, puisque vous ne le savez pas. Il faut en second lieu , vous faciliter l'usage de la prière, puisque vous y trouvez tant de peine et de difficulté. Implorons, etc