‹ ŒuvresChapitre 84 sur 264 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Il importe peu à notre instruction , mes frères ,

d'éclaircirsi Jésus-Christ a voulu nous raconter ici une histoire véritable arrivée dans Jérusaleni ou seulement envelopper, selon sa coutume , sous des traits paraboliques, les vérités de sa doctrine. Qu'il se représente, comme un pasteur tendre et empressé, courant à travers les montagnes après une brebis égarée; et tout joyeux de l'avoir retrouvée, la mettant avec bonté sur ses épaules , ou qu'effectivement il aille jusque dans Samarie chercher une pécheresse pour la retirer de ses égarements; la parabole ne réveille pas moins la conscience du pécheur que l'histoire : ainsi, que la condamnation de notre riche infortuné soit un fait, ou une figure; la vérité qu'on prétend y établir n'en est pas moins réelle , ni les motifs de notre terreur moins légitimes.

Il y avait donc dans Jérusalem, dit Jésus-Christ, un homme riche : Homo quidam eratdives. (Luc, XVI , 19.) Il semble que ce soit ici son premier crime : il était né heureux , eratdives. Jésus-Christ n'ajoute rien d'odieux à cette circonstance. On ne nous dit pas , que , né dans la poussière , descendu d'une tribu obscure, et sorti d'une des moindres villes de Juda, il fût d'abord venu'à Jérusalem pauvre et dépourvu de tout; et que par les emplois les plus bas , par les trafics les plus vils , par des voies inconnues et toujours suspectes, il se fût élevé à ce point d'abondance et de prospérité , où il avait depuis paru dans le monde, et qu'il eût joui avec insolence d'un bien qu'il avait acquis avec bassesse. Ce n'était pas ici un autre Zachée, qui sur la misère publique eût élevé une fortune monstrueuse; qui eût exigé pour lui-même les tributs dus à César ; et qui ensuite à prix d'argent eût acheté un nom, etexhausé sa bassesse par l'éclat des dignités et la distinction des titres. On ne nous laisse pas soupçonner que descendu d'un père avare et ravisseur, il n'eût recueilli qu'une succession d'iniquité; le silence de Jésus-Christ le justifie sur tous ces reproches ; il était riche , erat dives ; il jouissait paisiblement du patrimoine de ses pères ; libre d'ambition , exempt de souci , environné de plaisirs tranquilles et domestiques , et ne'goûtant que les douceurs d'un bien qui était à lui. Est-il quelqu'un parmi vous , mes frères , qui possédé des richesses dans des circonstances plus innocentes.? Cependant voilà le premier degré de sa réprobation : il était riche , erat dives.

En second lieu , il était vêtu de pourpre et de lin : Jnduebatur purpura et bysso. La pourpre, à la vérité , était une étoffe précieuse : mais nous dit-on qu'en cela il passât les bornes que l'usage prescrivait à son rang et à sa naissance; que ses biens nt pouvant suffire à ses profusions, l'ouvrier et le marchand souffrissent de ses vanités et de sa magnifi-

JEUDI DE LA DEUXIÈME SEMAINE

cence; et qu'enGn , comme dit le Prophète, son orgueil et son ostentation surpassassent ses forces? Superbia ejus et arrogantia ejus... plus quàmfortitudo ejus. (Is. xvi, 6.) Son siècle ne connaissait pas encore des désordres si communs dans le nôtre, où le luxe confond tous les états, oii un peu de prospérité fait disputer de faste le publicain avec les princes du peuple ; où les misères publiques, en augmentant les murmures, semblent augmenter les profusions ; où l'on ne connaît plus , ni les hommes à leur nom, ni les femmes à leur visage; et où l'on est modeste quand on n'outre pas le luxe établi , et qu'on ne fait que se conformer à la folie et à l'excès de l'usage. On ne reproche point à notre infortuné riche, que dans les soins de sa parure, il entrât des desseins de passion et de crime, ni cette prétendue simplicité d'intention, toujours alléguée et toujours fausse, sur laquelle, femmes du monde, vous excusez tant d'indécence et l'artifice de vos ajustements. En un mot, ce riche était vêtu superbement ; il aimait la splendeur et la magnificence ; et dans la synagogue, où le culte était encore sensible et grossier; où l'on croyait que la magnificence du temple toute seule, et l'appareil des sacrifices , honoraient le Seigneur ; où l'éclat extérieur des cérémonies en faisait toute la majesté, où Dieu même ne s'était montré que sous des symboles de grandeur et de gloire, il semble que cet excès était plus pardonnable que sous l'Évangile, où Jésus-Christ, pauvre et humilié, est devenu une leçon, et un devoir en même temps de modestie et de simplicité à tous les fidèles.

En troisième lieu, il se traitait tous les jours magnifiquement : Epulabalur quotidièsplenclidè ; mais la loi de Moïse ne défendait que les excès; elle n'ordonnait pas encore cette rigoureuse attention sur les sens, que la loi de l'Évangile nous a depuis prescrite. Le lait et le miel étaient renfermés dans les promesses faites aux enfants d'Abraham , et il semble qu'on était autorisé à goûter les douceurs d'une abondance, qui avait été proposée comme la récompense de la fidélité. D'ailleurs, il est accusé de s'être traité magnifiquement; mais est-il repris d'avoir usé des viandes défendues par la loi , ou manqué à l'observance des jeûnes, et de tant d'abstinences qu'elle prescrivait ? Il ne se faisait pas de sa naissance, de ses grands biens, et de sa mollesse, un prétexte pour se dispenser de ces lois rigoureuses. Observateur fidèle des traditions de ses pères, il distinguait les temps et les jours; et quoiqu'il vécût dans les délices, il savait, quand il le fallait, s'affliger avec son peuple , et expier du moins en quelque sorte , en observant les abstinences de la loi , les plaisirs journaliers de sa table.

A la vérité, il faisait tous les jours bonne chère, qiiotidiè ; mais son revenu pouvait soutenir cette dépense. Ce n'est pas assez de la bonne chère ; elle était encore somptueuse et magnifique, splendi^è : mais on n'ajoute pas qu'il y eût de l'excès et de la débauche ; que les libertins et les impies fussent ses convives; que des discours dissolus fissent l'assaisonnement de ses repas : il n'est point marqué qu'au sortir de là , il courût à un spectacle profane, pour occuper son loisir, et se délasser des fatigues de la bonne chère; que, saisi de la fureur du jeu, il en fit son occupation ordinaire, et risquât quelquefois en un seul coup la fortune de ses enfants et l'héritage de ses ancêtres ; ou qu'enfin, des entretiens dangereux , et des commerces de passion , remplissent le reste de ses journées. Sur la religion et la foi de ses pères , on ne trouve rien à redire en lui ; il ne faisait pas l'esprit fort , et ne croyait pas s'honorer, en montrant des doutes scandaleux sur les merveilles que Dieu avait autrefois opérées en faveur de son peuple , et sur ses manifestations aux patriarches : il ne regardait pas la croyance commune comme un préjugé vulgaire; les superstitions des pharisiens, les erreurs des sadncéens , les disputes et les animosités de ces deux sectes , qui déchiraient la synagogue, ne lui faisaient pas conclure, que la synagogue elle-même n'avait rien de certain dans ses lois et dans son culte, et que la religion était une invention humaine : il offrait les sacrifices ordonnés : il pratiquait les ablutions prescrites: en un mot, il n'est pas appelé maître cruel, ami perfide , ennemi irréconciliable, époux infidèle, fier, injuste, déloyal. Il ne se servait pas de ses biens pour corrompre l'innocence; le lit de son prochain était pour lui inviolable : la réputation et la prospérité d'autrui ne l'avaient jamais trouvé, ni envieux, ni mordant : et de la manière dont on nous parle de lui , c'était un homme de bonne chère, faisant de la dépense dans Jérusalem, menant une vie douce et tranquille, d'ailleurs essentiel sur la probité , réglé dans ses mœurs , vivant sans reproche, et selon que le monde veut qu'on vive quand on a du bien ; recevant à sa table les citoyens et les étrangers; enfin , un de ces hommes que le siècle loue, que la voix publique exalté, qu'on propose pour modèle, et que la piété elle-même n'oserait souvent condamner.

Or, mes frères , tel que je viens de vous le dépeindre, et tel qu'il était en effet, vous paraît-il fort coupable? et si quelqu'un avant Jésus-Christ avait prononcé que cette voie est la voie qui mène à la perdition, et que cet homme est digne de l'enfer, ne vous seriez-vous pas récriés contre l'indiscrétion et la dureté du zèle? n'auriez-vous pas dit avec indi-

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gnation , comme autrefois toute l'armée d'Israël , lorsque Saùl eut condamné son fils Jonathas : Qu'at-il donc fait ? et faut-il qu'il meure pour avoir goûté un peu de miel ? Ergone Jonathas morietur 1 (i Reg. XIV, 45.) Les préjugés de l'enfance vous ont laissé une idée si affreuse de ce mauvais riche ; cependant de quoi s'agit-il? Venons au fond; n'ajoutez rien à ce qu'en dit l'Évangile. Il était riche; il était vêtu magnifiquement ; il faisait honne chère : que trouvez-vous là de si énorme et de si criant? Si je n'en juge que par vos mœurs et vos maximes, non-seulement il ne paraît pas si coupable , mais je le trouve vertueux ; et dans la dépravation où l'on vit aujourd'hui , si je parlais ici comme un sage mondain, ce serait un modèle que je vous proposerais à suivre.

Que dites-vous tous les jours vous-même de ceux qui lui ressemblent? Un tel vit noblement; il mange son bien avec honneur ; sa table est servie avec propreté et magnificence : du reste, il est homme essentiel, ami solide', et plein de cette probité qui fait la véritable religion et la solide vertu. C'est peu de le louer ; on fait , ô mon Dieu ! des parallèles injurieux à la piété de vos serviteurs : on dit que voilà comme il faudrait vivre dans le monde, et non pas comme tels et telles à qui la dévotion a gâté l'esprit , et qui décrient la véritable piété par des façons sauvages et des singularités indiscrètes. Voilà le monde, mes frères; et ce qui me fait trembler, c'est que le seul réprouvé que Jésus-Christ nous fasse paraître dans l'Évangile se trouverait presque aujourd'hui le plus homme de bien parmi nous.

Peut-être m'opposerez-vous ici sa dureté envers Lazare ; et du moins en cela , vous prétendrez avoir quelque avantage au-dessus de lui. A ce motif de confiance, je n'aurais d'abord qu'à répondre avec saint Paul , qu'en vain vous donneriez tout votre bien aux pauvres , si vous n'avez pas dans le cœur cette charité qui croit tout, qui espère tout, qui souffre tout, qui pardonne tout, qui n'est ni vaine, ni envieuse , ni intéressée , ni voluptueuse : si la sainteté de vos mœurs ne soutient l'abondance de vos largesses , vous ne faites rien , et vous n'êtes rien vous-même devant Dieu : Nihil sum. (i Cor. xiii, 2.) L'aumône aide à expier les péchés dont on se repent, mais elle ne justifie pas ceux dans lesquels on vit; c'est un devoir, mais ce n'est pas l'wiique; et quoique y manquer, ce soit être coupable de tout le reste , l'observer pourtant n'est pas toute la loi.

Mais d'ailleurs , voyons quel est là-dessus le crime de notre riche voluptueux, et peut-être voustrouverez-vous encore plus coupable que lui. Ily avait, continue .Tésus-Christ, un pauvre appelé Lazare, tout couvert d'ulcères, couché à la porte de ce ri-

BASSILLON. — TOME I.

che, qui eût bien voulu se rassasier des miettes qui tombaient de sa table; mais personne ne lui en donnait. (Luc, xvi, 20, 2t.) Il y a, je l'avoue, dans cette conduite , je ne sais quoi qui blesse tous les sentiments même de l'humanité : le spectacle d'un voluptueux assis autour d'une table chargée de mets exquis, et insensible aux souffrances d'un malheureux qu'il a sous les yeux, couvert de plaies, et réduit à souhaiter des miettes , pour apaiser la faim qui le dévore, forme d'abord une opposition monstrueuse , et la seule vertu mondaine s'indigne de cette barbarie. Mais rapprochons-en toutes les circonstances , et vous verrez que Jésus-Christ n'a pas tant voulu nous représenter ce riche , comme un monstre d'inhumanité, que comme un homme indolent, trop occupé de ses plaisirs, et manquant d'attention seulement pour les misères de Lazare : vous verrez que le trait qui regarde ce pauvre n'est qu'un incident, pour ainsi dire, de l'histoire, et que la vie molle et voluptueuse du riche en fait comme le fond et le sujet principal.

Premièrement, Lazare était un mendiant public, mendicus ; or, on est naturellement moins attentif aux misères de ces indigents déclarés, qui ont tout une ville pour témoin et pour ressource de leur indigence : on peut toujours se persuader que leurs importunités éternelles sont de purs artifices ; et que l'oisiveté bien plus que le besoin forme leurs plaintes et leur misère : en un mot, les prétextes dont vous vous servez tous les jours pour rebuter ces pauvres errants, notre riche peuvait s'en servir envers Lazare. Peut-être que des besoins secrets, que des œuvres publiques de miséricorde, qui eussent plus flatté sa vanité , l'eussent aussi trouvé plus miséricordieux et plus sensible.

Secondement, Lazare tout couvert de plaies, il est vrai , était couché à la porte de ce riche : Ulceribus plenus ,jacebat a)ite januam divitis. Un objet si digne de pitié aurait dû l'attendrir sans doute : mais du moins, c'est quelque chose qu'un spectacle aussi horrible à voir que le devait être Lazare , fût souffert à la porte sans qu'on le rebutât ; que rien d'aigre ni de dur ne fût jamais sorti de la bouche de ce riche, blessé d'avoir sans cesse le même objet devant les yeux; et qu'il eût permis que cet infortuné eût fait de l'entrée de s a maison son asile ordinaire. Vous vous seriez peut-être hâté, vous, mon cher auditeur, de faire quelque largesse, mais l'empressement d'éloigner de vos yeux un objet si dégoûtant y eût eu plus de part, que le désir de soulager un membre de Jésus-Christ; peut-être même, pour épargner à votre délicatesse un seul instant de dégoût, n'auriez-vous pas cru votre frère

Jeudi de la deuxième semaine.

affligé, digne de recevoir ce bienfait de vos propres mains , et qu'un domestique eût été chargé de votre part d'en être le distributeur, au lieu de reconnaître alors dans une chair tout ulcérée l'image des plaies honteuses que votre âme étale aux yeux de Dieu, et d'expier tous les crimes de vos regards , en les laissant reposer sur un objet désagréable : ainsi, vous auriez été peut-être plus coupable devant Dieu par un excès de délicatesse, que le réprouvé de notre Évangile, par son indifférence et par son oubli.

Enfin , on ne lui donnait pas même les miettes qui tombaient de la table : mais on ne dit pas que Lazare les eût demandées ; on se contente de remarquer qu'il les souhaitait, cupiebat; on n'accuse pas le riche de les lui avoir refusées ; mais seulement que personne ne les lui donnait : Nemo illi dabat. Il n'est point marqué que Lazare lui parle, qu'ill'importune, qu'il lui expose sa faim et ses misères. Lazare se tait , et laisse parler ses plaies en sa faveur. Cette retenue semblait solliciter encore plus vivement la pitié de cet homme riche; mais son rang, sa dissipation, ses plaisirs, ne lui permettent guère de descendre dans ce détail , et d'entrer dans ces attentions. Peut-être avait-il ordonné négligemment à des domestiques infidèles de secourir ce mendiant; car voilà où se borne tous les jours la libéralité de ses semblables. En un mot , on ne nous le représente pas tant ici comme coupable de dureté, que d'indolence et de défaut d'attention.

Aussi lorsqu' Abraham , du haut de la demeure céleste , lui apprend le sujet de sa condamnation , il ne lui dit pas, comme Jésus-Christ le dira au grand jour aux réprouvés : Lazare était nu , et vous ne l'avez pas revêtu; il avait faim, et vous ne l'avez pas rassasié ; il était malade , et vous ne l'avez pas soulagé : il se contente de lui dire : Mon fils , souvenez-vous que vous avez reçu des biens pendant votre vie : FiU, recordare quiarecepistibona in vita tuâ. Souvenez-vous que vous n'avez rien souffert sur la terre : ce n'est pas ainsi qu'on arrive au repos promis à ma postérité. Vos pères avaient toujoursété errants, fugitifs, étrangers dans le monde; ils n'y possédaient rien; ils jouissent maintenant dans mon sein de cet héritage promis , après lequel ils avaient tant soupiré. Vous avez cherché, vous , votre consolation sur la terre; vous n'appartenez donc plus au peuple de Dieu; vous n'êtes plus un enfant de la promesse , vous n'avez pas été béni en moi , et votre sort est avec les infidèles : vous avez fait du lieu de votre pèlerinage le lieu de vos délices ; cette injuste félicité ne pouvait pas durer; ici tout change de face : les larmes de Lazare sont es-

suyées, ses afflictions consolées; mais vos ris et vos joies se changent en grincements de dents, et vos plaisirs d'un instant, en des tourments qui ne finissent plus : Recordare , fili , quiarecepisti bona in vitâ tuâ, Lazarus aiUem viala; hic consolatur, tu verà cruciaris. Voilà son grand crime; une vie passée dans les plaisirs de l'abondance, et dans la mollesse; voilà ce qui l'a damné; et nous serions téméraires d'en chercher d'autres raisons que celles que l'Esprit de Dieu lui-même nous a marquées dans l'Évangile.

Vous en êtes surpris , mes frères ? Vous ignorez donc que c'est un crime pour des chrétiens, de n'avoir point de vertu? vous croyez donc que l'enfer n'est ouvert qu'aux adultères , aux fornicateurs , aux injustes? Ah! si un disciple de Moïse, vivant sous une loi encore imparfaite et charnehe , où les vertus qu'on exigeait étaient moins sublimes , le détachement moins rigoureux , l'usage des sens moins sévère , est réprouvé pour avoir mené une vie molle , délicieuse, sans vice ni vertu; un membre de Jésus- Christ crucifié , un enfant de la loi nouvelle , un disciple de l'Évangile , où les vertus ordonnées sont si parfaites, la violence si continuelle, les plaisirs si interdits, les souffrances si nécessaires; où l'usage des sens est environné de tant de préceptes et de conseils rigoureux ; où la croix est le sceau de ceux qui sont prédestinés; vous croiriez qu'il serait traité plus favorablement en ne refusant rien à ses sens , et s'abstenant seulement , comme ce riche , des excès criants, et des plaisirs injustes et honteux ?

Mais , mes frères , c'est une vérité du salut , qu'un chrétien ne peut être prédestiné que pour être rendu ici-bas conforme à l'image de Jésus-Christ. Si vos mœurs ne sont pas une expression des siennes ; si le père ne retrouve pas en vous la ressemblance de son fils ; si le membre porte des traits différents du chef, et que ce soit une alliance monstrueuse de les unir ensemble , vous serez rejeté , comme une image infidèle, comme une pierre de rebut qui n'a pas été taillée par la main de l'ouvrier, et qui ne peut entrer dans l'édifice, comme un membre difforme, et qu'on ne saurait assortir au reste du corps.

Or, je vous demande , mes frères , pour ressembler à Jésus-Christ , suffit-il de n'être ni fornicateur, ni impie, ni sacrilège, ni injuste? Jésus -Christ s'est-il contenté de ne faire tort à personne ; de ne point soulever les peuples; de rendre à César ce qui est dû à César; de n'être pas un buveur et un homme de bonne chère ; de ne pouvoir être repris par ses ennemis mêmes d'aucun péché grossier, en un mot , de n'avoir pas été «n Samaritain , et un

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ennemi de la loi ? a-t-il borné là toutes ses vertus ? n'a-t-ilpas été doux ethumble de cœur? n'a-t-il pas prié pour ses ennemis? a-t-il aimé le monde , lui qui l'a réprouvé? s'est-il conformé au monde, lui qui n'était venu que pour le corriger, et pour le reprendre ? a-t-il cru que le salut fût pour le monde , lui qui n'a pas prié pour le monde ? a-t-il couru après les plaisirs, lui qui les a maudits, et qui a déclaré que le monde se réjouirait , mais que ses disciples ne prendraient aucune part à ces vaines joies, et seraient dans la tristesse? a-t-il cherché les honneurs et les distinctions humaines, lui qui n'a jamais cherché sa gloire , mais la gloire de son père , et qui s'est caché lorsqu'on a voulu le faire roi ? a-t-il mené une vie douce et agréable , 1 ui qui a porté sa croix dès le premier instant de sa vie mortelle, et qui a consommé sa course par la consommation de ses souffrances ? Voilà votre modèle ; soyez du monde , soyez solitaire; à la cour, ou dans le cloître; consacré à Dieu, ou partagé entre le Seigneur et les soins du mariage, si vous ne portez pas l'image de Jésus-Christ, vous êtes perdu.

Cependant vous ne craignez rien pour votre destinée, pourvu que vous viviez dans une régularité que le monde approuve, et que la conscience ne vous reproche pas de vice grossier et criant : et il est si vrai que cet état ne vous laisse point d'alarmes sur le salut, que lorsque nous vous proposons d'imiter l'exemple de ceux qui , après avoir mené une vie semblable à la vôtre , en ont connu le danger, se sontretirésdes plaisirs et des dissipations du monde, et leur ont fait succéder la prière, la retraite, la mortification, la pratique des oeuvres saintes; vous répondez qu'il est dangereux de le prendre si haut; vous vous croyez plus sage en évitant ces prétendus excès, et vous ne voyez rien à changer à votre conduite. Saint Augustin se plaignait autrefois que certains païens de son temps refusaient de se convertir à la foi, parce qu'ils menaient une vie réglée selon le monde. Lorsqu'on les exhortait, dit ce Père, à passer du côté des chrétiens : Il est question de bien vivre, répondaient-ils : Benè vivere opus est. Que m'ordonnera Jésus-Christ que vous me prêchez ? Quid mîhi prxcepturus est Chris lus ? que je mène une vie exempte de blâme ? td benè vimw? Je la mène depuis longtemps, je ne fais tort à personne ; je ne souille pas le lit de mon prochain; je ne lui ravis pas son bien par des voies injustes : Jam benè vivo; nuUo adulterio contaminor, nuUam rapinamfacio. Qu'est-il besoin de changer, d'embrasser une religion nouvelle? Si ma vie était criminelle, vous auriez raison de me proposer une loi qui règle les mœurs , et qui défend les excès ;

mais si, sans la loi de Jésus-Christ, je les évite, Jésus-Christ ne m'est donc plus nécessaire ? Quid mihi necessarius est Christ us ?

Voilà précisément, mes frères, la situation de ces chrétiens voluptueux et indolents , de ces vertueux du siècle, de ces personnes irréprochables selon le monde, dont je parle. Lorsque nous les exhortons à une vie chrétienne , plus conforme aux maximes de l'Évangile, aux exemples des saints et de Jésus-Christ; que nous leur annonçons qu'on ne peut pas être son disciple sans renoncer au monde et à ses plaisirs, comme nous l'avons promis sur les fonts sacrés; ils nous répondent qu'il ne s'agit pas d'être de certains plaisirs, ou de n'en être point; d'aller se délasser à un spectacle, ou de s'en faire un scrupule; de se conformer aux usages sur la dépense, sur la parure, sur le genre de vie, ou d'affecter d'être singulier ; qu'il s'agit de bien vivre : Be7iè vivere opus est : d'être bon citoyen, époux fidèle, maître généreux, juste, désintéressé, sincère ; que voilà l'essentiel ; qu'avec ces vertus on se sauveiipartout , et que tout ce qu'on met de plus dans la dévotion, n'est pas nécessaire : Jam benè vivo, quid mihi necessarius est Christus ? (S. AuG. IN JoAN. 45.)

Mais écoutez ce qu'ajoute ce Père sur le même sujet , dans un autre endroit : Leur conduite est irréprochable selon le monde : ils sont hommes de probité, femmes régulières; ils honorent leurs parents, ils ne tropipent pas leurs frères; ils sont fidèles dans leurs promesses; ils ne font point d'injustice , mais ils ne sont pas chrétiens : christiani non sunt. Pourquoi cela ? les chrétiens ont crucifié leur chair avec ses désirs; et vous nourrissez, et vous flattez sans cesse ces ennnemis domestiques : les chrétiens ne sont pas de ce monde ; et vous en êtes l'esclave, le partisan et l'apologiste : les chrétiens gémissent sans cesse au fond du cœur sur les périls des sens , et des objets de la vanité qui les environnent; et vous les aimez : les chrétiens se font une violence continuelle; et vous vivez dans une indolence, et dans une paix profonde avec vous-même . les chrétiens sont des voyageurs sur la terre qui ne s'attachent point, et méprisent même tout ce qui se trouve sur leur route, et soupirent sans cesse après leur patrie; et vous voudriez pouvoir établir ici-bas une cité permanente , et vous éterniser dans cette vallée de larmes et de douleur : les chrétiens rachètent le temps qui est court , et tous leurs jours sont pleins devant le Seigneur ; et toute votre vie rr'est qu'un grand vide, et l'inutilité en est même la portion la plus innocente : les chrétiens regardent les richesses comme des embarras, les dignités comme

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des écueils , la grandeur comme le haut d'un précipice, les afflictions comme des grâces, les prospérités comme des malheurs, la figure du inonde comme un songe ; voyez-vous les choses des mêmes yeux ? en un mot, les chrétiens sont spirituels; et vous êtes encore tout terrestre : christiani non sunt.

Ah! si pour être chrétien, il suffisait de ne pas donner dans les excès, le paganisme ne nous a-t-il pas fourni des hommes sages, réglés, tempérants; des femmes fortes, d'une vertu austère, d'une conduite héroïque , attachées au devoir par des principes de gloire et d'honneur? et tout ce que nous voyons de plus vertueux dans le siècle approche-t-il de la rigidité de ces anciens modèles ? Ce ne sont donc pas des désordres évités qui font les chrétiens, ce sont les vertus de l'Évangile pratiquées : ce ne sont pas des mœurs irréprochables aux yeux des hommes , c'est l'esprit de Jésus-Christ crucifié : ce ne sont pas les qualités que le monde admire , l'honneur, la probité, la bonne foi, la générosité, la droiture, la modération, l'humanité; c'est une foi vive, une conscience pure, une charité non feinte : toute vie qui ne peut pas mériter le ciel est une vie de péché; toute vie qui n'est pas digne d'un saint est indigne d'un chrétien : l'arbre qui n'a que des feuilles est frappé de malédiction , comme l'arbre mort et déraciné; et l'Évangile condamne aux mêmes ténèbres éternelles et aux mêmes supplices , et le serviteur infidèle, et le serviteur inutile. Aussi, après vous avoir exposé dans les mœurs de notre riche réprouvé, l'image d'une vie voluptueuse et mondaine, exempte même de crime et de débauche , il faut dans sa punition vous apprendre quelle en est la fin et la destinée.

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