DEUXIÈME PARTIE
Or il arriva, continue Jésus -Christ, que ce pauvre mourut, et fut porté par les anges dans le sein d'Abraham : le riche mourut aussi, et il fut enseveli dans l'enfer. Quel nouvel ordre de destinées, hies frères! Lazare meurt le premier; car le Seigneur se hâte de visiter ses élus, et d'abréger leurs jours avec leurs souffrances : le riche lui survit; le Seigneur, au contraire, n'ouvre que lentement les portes de la mort aux pécheurs, pour les attendre plus longtemps à pénitence : mais enfin le riche meurt ; car les grands biens nous attachent à la vie , mais il ne nous rendent pas immortels : il «st enseveli , sepuUus : circonstance qu'on ne remarque pas dans la mort de Lazare : des honneurs funèbres sont sans doute rendus à sa mémoire ; la pompe et la vanité paraissent jusque sur son tombeau : 00 rehausse par des monuments superbes
son néant et ses cendres ; mais son âme toute seule, précipitée sous le poids de ses iniquités , s'est déjà creusé un lieu profond dans l'abîme éternel , sepïdtus est in inferno. Lazare meurt ; son corps abandonné trouve à peine un peu de terre qui lui serve de sépulture : sa fin est sans honneur devant les hommes, mais son âme glorieuse est menée en triomphe par tous les esprits célestes dans le sein d'Abraham : Factum est autem ut moreretur menaicusj et portaretur ab angelis in sinum. Abrahx. Le riche meurt; tout Jérusalem en parle : on loue ses vertus : on vante sa magnificence : ses amis le pleurent : ses proches , pour se consoler de sa perte, cherchent à éterniser sa mémoire par des titres et des inscriptions. Soins inutiles des hommes! son nom même n'est pas venu jusqu'à nous : nous ne le connaissons que par ses malheurs : noys savons seulement de lui qu'il était riche, et qu'il est réprouvé : sa naissance, sa tribu, sa famille, tout cela est anéanti avec lui .- car les|impies, dit l'Esprit saint, ont péri comme ceux qui n'ont jamais été : ils sont nés comme s'ils ne l'étaient pas l'.Perierunt , quasi qui nonfuerinl; et nati sunt, quasi non nati. ( Eccu. XLiv, 9. ) Lazare meurt ; on ignore même dans Jérusalem s'il a vécu : sa mort est obscure comme sa vie : le monde, qui ne l'avait pas même connu , n'a pas de peine à l'oublier; mais son nom, écrit dans le livre de vie , a mérité d'être conservé aussi dans nos livres saints, et de retentir tous les jours dans ces chaires chrétienne^ : Car le corps des justes est enseveli dans la paix, et leur nom vivra dans tous les siècles. ( EccLi. xliv, 14. ) En un mot, La. zare meurt , et il est porté par les anges dans le sein d'Abraham : le riche meurt , et il est enseveli dans l'enfer : voilà un partage qui ne changera plus. Insensés que nous sommes ! que nous importe dans quelle situation la main de Dieu nous place pour l'instant rapide que nous paraissons sur la terre? pourquoi n'être pas plus occupés de ce que nous serons pour toujours dans l'éternité ? Or, mes frères, continuons l'histoire de notre Évangile, et examinons toutes les circonstances du supplice que souffre cet infortuné dans le lieu des tourments.
Premièrement, à peine se fut-il trouvé, dit Jésus-Christ , dans le lieu de son supplice , qu'il leva les yeux en haut , et vit Abraham et Lazare dans son sein, elevans oculos. Il commence d'abord par lever les yeux : quelle surprise! c'est-à-dire, que, pendant toute sa vie, il ne les avait pas ouverts une seule fois sur le danger de son état; c'est-àdire, qu'il ne s'était même jamais avisé de se défier que la voie oii il marchait , si sûre en apparence, et si approuvée du monde, pût le conduire
LE MAUVAIS RICHE
à la perdition : car les pécheurs déclarés ; les âmes entièrement livrées au crime , sentent bien que leur vie est une vie de réprobation, et ne se calment que dans l'espérance d'en sortir un jour et de mieux vivre ; mais ces âmes indolentes , molles , voluptueuses, dont je parle, qui se défendent des excès et des désordres, elles meurent d'ordinaire sans avoir su qu'elles ont vécu coupables. I,e riche réprouvé voit de loin Lazare dans le sein d'Abraham , revêtu de gloire et d'immortalité : première circonstance de son supplice. Ce mendiant, couvert d'ulcères, qu'il n'avait pas même daigné autrefois honorer d'un seul de ses regards, est dans le lieu de paix et de rafraîchissement, tandis que lui-même se sent dévoré par les ardeurs éternelles. Quel parallèle alors ! quels désirs de lui avoir ressemblé! quelle secrète rage de ne lui ressembler pas ! Il voit en même temps toute l'étendue des biens qu'il a perdus, et les maux irréparables qu'il s'est préparés. Il regarde cette paix, cette sérénité , ces délices toujours nouvelles, dont jouit Lazare. Il retombe, d'une manière affreuse, sur lui-même, et d'un coup d'oeil, s'offrent à lui tous ses malheurs. Plus déchiré par l'image toujours présente du bonheur dont il est déchu, que par l'horreur des peines qu'il endure, le ciel, dit un Père, le brûle plus que l'enfer. (Chrysol. ) Oui , mes frères , c'est ainsi que Dieu ouvrira , pendant toute l'éternité, le sein de sa gloire; qu'il dépliera les cieux devant ces millions de réprouvés que sa vengeance aura précipités dans l'abîme; et que là il exposera sans cesse à chaque damné, l'objet le plus propre à nourrir sa fureur et augmenter ses peines.
Du fond de ce gouffre, vous lèverez peut-être es yeux comme le réprouvé dans notre Évangile , vous qui m'écoutez , et durant toute la durée des siècles, vous verrez dans le sein d'Abraham, ce père sage et pieux , dont la foi et la piété vous avaient toujours paru une simplicité d'esprit et une faiblesse de l'âge : vous rappellerez les dernières instructions dont il tâcha de redresser vos mauvais penchants au lit de la mort , les marques de tendresse qu'il vous donna , les vœux mourants qu'il fit pour la conduite de votre vie , en ce dernier moment où sa religion et son amour pour vous semblaient se ranimer ; et vos dissolutions , vos besoins depuis dissipés, vos affaires ruinées, votre malheur présent, ne s'offriront à vous, qu'avec ses remontrances paternelles, et les exemples de piété qu'il vous avait donnés.
Vous lèverez encore les yeux , vous , qui dans un état de veuvage et de désolation , vivez dans les délices, et êtes morte devant Dieu; et du milieu des
flammes , vous verrez éternellement dans le séjour de la gloire cet époux avec qui vous ne formiez autrefois qu'un même cœur et une même âme, sur les cendres duquel vous répandîtes tant de larmes, et qui, touché de votre fidélité, vous laissa dépositaire de ses biens et de ses enfants , comme de sa tendresse; et cet objet autrefois si cher vous reprochera sans cesse les infidélités que vous avez depuis faites à sa mémoire, la honte de votre conduite, les biens qu'il vous avait laissés, pour consoler votre affliction , employés à le déshonorer, et ses enfants mêmes , les gages précieux de son souvenir et de sa tendresse , négligés et sacrifiés à des amours injustes.
Oui, mes frères, du milieu des flammes, ces enfants de colère verront dans le sein d'Abraham, pendant tous les siècles , leurs frères , leurs amis , leurs proches , avec qui ils avaient vécu , jouir de la gloire des saints , heureux par la possession du Dieu même qu'ils avaient servi. Ce spectacle tout seul sera la plus désespérante de leurs peines : ils sentiront qu'ils étaient nés pour le même bonheur; que leur cœur était fait pour jouir du même Dieu : car la présence d'un bien auquel on n'a jamais eu de droit, ou qu'on n'aime plus, touche moins des malheureux qui en sontpr'vés : mais ici un mouvement plus rapide que celui d'un trait décoché par une main puissante, portera leur cœur vers le Dieu pour qui seul il était créé; et une main invisible le repoussera loin de lui : ils se sentiront éternellement déchirés , et par les efforts violents que tout leur être fera pour se réunir à leur Créateur, à leur fin , au centre de tous leurs désirs ; et par les chaînes de la justice divine, qui les en arrachera, et qui les liera aux flammes éternelles.
Le Dieu de gloire même, pour augmenter leur désespoir, se montrera à eux , plus grand , plus magnifique, s'il était possible, qu'il ne paraît à ses élus. Il étalera à leurs yeux toute sa majesté, pour réveiller dans leur cœur tous les mouvements les plus vifs d'un amour inséparable de leur être; et sa clémence, sa bonté, sa munificence, les tourmentera plus cruellement, que sa fureur et sa justice. Nous ne sentons pas ici -bas, mes frères, la violence de l'amour naturel que notre âme a pour son Dieu; parce que les faux biens qui nous environnent , et que nous prenons pour le bien véritable, ou l'occupent, ou la partagent : mais l'âme une fois séparée du corps, ah! tous ces fantômes qui l'abusaient, s'évanouiront : tous ces attachements étrangers périront : elle ne pourra plus aimer que son Dieu , parce qu'elle ne connaîtra plus que lui d'aimable : tous ses penchants, toutçs ses
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lumières, tous ses désirs, tous ses mouvements, tout son être se réunira dans ce seul amour : tout l'emportera, tout la précipitera, si je l'ose dire, dans le sein de son Dieu, et le poids de son iniquité la fera sans cesse retomber sur elle-même : éternellement forcée de prendre l'essor vers le ciel, éternellement repoussée vers l'abîme , et plus malheureuse de ne pouvoir cesser d'aimer , que de sentir les effets terribles de la justice et de la vengeance de ce qu'elle aime.
Quelle affreuse destinée! le sein de la gloire sera toujours ouvert aux yeux de ces infortunés; sans cesse ils se diront à eux-mêmes : Voilà le royaume qui nous était préparé; voilà le sort qui nous attendait; voilà les promesses qui nous étaient faites; voilà le Seigneur seul aimable, seul puissant, seul miséricordieux, seul immortel, pour qui nous étions créés; nous y avons renoncé pour un songe, pour des plaisirs qui n'ont duré qu'un instant. Eh! quand nous n'aurions rien à souffrir dans ce séjour d'horreur et de désespoir, cette perte toute seule pourrait-elle être assez pleurée? Première circonstance que nous rapporte Jésus -Christ des tourments du riche réprouvé : il est malheureux par l'image toujours présente de la félicité qu'il a perdue.
Mais il est encore malheureux par le souvenir des biens qu'il avait reçus pendant sa vie : seconde circonstance de son supplice. Mon fils, lui dit Abraham , souvenez-vous des biens que vous avez reçus pendant votre vie : Fill, recordare quia recepisti bona in vitâ tuâ. Or, quelle foule de pensées désespérantes Abraham ne reveille-t-il pas dans son esprit avec ce souvenir! l'avantage d'être descendu d'un peuple saint et d'une race bénie, méprisé; les promesses faites à la postérité d'Abraham , inutiles pour lui ; le temple , l'autel , les sacrifices , la loi , les instructions des prophètes , les exemples des justes de la synagogue , tout cela sans fruit pour son salut ; les biens même temporels dont il aurait pu se servir pour acheter une couronne immortelle, employés à flatter un corps destiné à brûler éternellement : Recordare quia recepisti bona in vitâ tuâ. Ainsi l'âme réprouvée entendra pendant toute l'éternité, au milieu de ses tourments, cette voix amère : Souvenez-vous des biens que vous avez reçus pendant votre vie. Rappelez ces jours passés dans l'abondance; cette foule d'esclaves attentifs à prévenir même vos souhaits; les distinctions publiques , qui vous avaient fait passer des moments si doux et si agréables ; ces talents éclatants qui vous avaient attiré l'estime et l'admiration des peuples, recordare; souvenez- vous-en. Quel supplice
alors pour cette âme , que le parallèle de ce qu'elle avait été avec ce qu'elle est! Plus l'image de sa félicité passée sera agréable, plus affreuse sera l'amertume de sa condition présente; car telle est la destinée de l'adversité, de nous grossir et nous mettre sans cesse sous les yeux les plaisirs de notre première situation , et les malheurs attachés à notre condition présente.
Ce n'est pas assez ; on lui rappellera encore tous les biens de la grâce dont elle a abusé : Recordare quia recepisti bona. Souvenez-vous que vous étiez enfant des saints, et né au milieu d'un peuple fidèle : vous aviez reçu tous les secours d'une éducation chrétienne : je vous avais donné en partage une âme bonne , un cœur défendu par d'heureuses inclinations : tous vos moments presque avaient été marqués ou par quelque inspiration secrète, ou par quelque événement public , qui vous rappelait aux voies du salut : je vous avais fait naître dans des circonstances si favorables à la piété : je vous avais environné de tant d'obstacles contre vos passions, de tant de facilités pour la vertu, qu'il vous en a plus coûté pour vous perdre, qu'il ne vous en *\t coûté pour vous sauver, recordare; souvevnez-vousen : rappelez toutes les grâces dont vous avez abusé avec tant d'ingratitude, et combien il vous était aisé d'éviter le malheur oii vous êtes tombé.
Ah ! c'est ici que l'âme réprouvée , repassant sur toutes les facilités de salut que la bonté de Dieu lui avait ménagées, entre en fureur contre elle-même. Plus elle approfondit son aveuglement, plus son malheur l'aigrit etjla dévore, plus sa rage croît et augmente; et la plus douce occupation de son désespoir, est de se haïr éternellement elle-même. O Dieu! que vous êtes juste en punissant le pécheur, puisque vous le rendez lui-même l'instrument le plus affreux de son supplice! Seconde circonstance des tourments de notre infortuné : il est malheureux par le souvenir du passé.
Il est encore malheureux par les peines présentes qu'il endure : Crucior in hâc flammâ : Je souffre d'extrêmes tourments dans cette flamme : troisième circonstance de son supplice; la conformité de ses tourments avec ses fautes. Des flammes éternelles s'attachent à sa langue voluptueuse ; une soif ardente le dévore ; il demande une goutte d'eau , non pour éteindre, mais pour adoucir l'ardeur vengeresse qui le brûle, et elle lui est refusée. Au lieu de la pourpre et du lin qui couvraient autrefois son corps, il est aujourd'hui environné d'un vêtement de feu ; en un mot , autant avait-il été dans les plaisirs, autant lui rend-on de tourments. Nous ne savons pas ce qu'il souffre, mes frères; et je ne pré-
tends pas aussi vous l'expliquer, ni atfaiblir par des peintures vulgaires une image si effrayante : mais nous savons qu'il crie depuis deux mille ans du milieu des flammes : Je souffre d'extrêmes tourments dans cette flamme : Crucior in hâc flammâ. ]\ous savons qu'il souffre ce que l'œil n'a jamais vu , ce que l'oreille n'a jamais entendu , ce que l'esprit de l'homme ne peut comprendre : nous savons que des flammes éternelles allumées par la justice divine, sont attachées à son corps; et qu'il souffre tout ce que Dieu lui-même peut faire souffrir à un coupable qu'il est intéressé de punir : nous savons que dans le séjour de l'horreur et du désespoir, la victime sera salée avec un feu éternel , sans cesse consumée , et renaissant sans cesse de ses cendres : nous savons qu'un ver secret et dévorant, placé de la main de Dieu au milieu de son cœur, la déchirera durant tous les siècles : nous savons que ses pleurs n'éteindront jamais les flammes qui la consumeront, et que ne pouvant se dévorer ellemême, les grincements de dents suppléeront à ce désir affreux : nous savons que , lassée de blasphémer en vain contre l'Auteur de son être , sa langue deviendra la pâture de sa propre fureur; et que son corps, comme un tison noir et fumant, dit le Prophète, sera le jouet des esprits immondes, dont il avait été l'asile sur la terre : nous savons enfin , que dans l'ardeur de sa peine, elle maudira éternellement le jour qui la vit naître, le sein qui la porta; qu'elle invoquera la mort, et que la mort ne viendra point; et que le désir d'un anéantissement éternel deviendra la plus douce de ses pensées : nous le savons, et ce ne sont là que les expressions des livres saints.
Vous nous dites tous les jours , mes frères, avec un air déplorable de sécurité , disait autrefois saint Chrysostôme aux grands !de la cour de Constantinople, pour vous calmer* sur les terreurs d'un avenir, que vous voudriez voir quelqu'un revenu de l'autre vie , pour vous redire ce qui s'y passe. (Chry- SOST. Co7if. 3 de Laps.) Eh bien! continuait cet éloquent évêque, contentez aujourd'hui votre curiosité ; écoutez cet infortuné que Jésus-Christ en rappelle, et qui vous raconte le détail affreux de ses malheurs et de sa destinée : c'est un prédicateur que l'enfer lui-même vous fournit. Quand nous vous parlons, nous, des tourmens de l'autre vie : hélas! il faut adoucir nos expressions de peur de blesser votre fausse délicatesse : une vérité qui a épouvanté les césars , converti les tyrans , changé l'univers, n'est presque plus destinée aujourd'hui qu'à toucher les âmes simples et vulgaires : ces images Oaos nos bouches sont écoutées avec dédain , et ren-
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voyées au peuple. Mais ici vous devez en croire un infortuné, qui ne vous redit que sa propre infortune , et qui vous en dit plus par ses cris et par son désespoir que par ses paroles. Vous écoutez avec tant d'attention ceux qui , revenus des îles les plus éloignées , vous racontent les mœurs et les usages des pays où vous n'irez jamais; pourquoi n'entendriez-vous pas avec plus d'intérêt un malheureux qui vient vous apprendre ce qui se passe dans un lieu d'où lui seul est revenu, et qui sera peut-être votre demeure éternelle ?
Mais ses souffrances sont d'autant plus affreuses, qu'on lui fait connaître qu'elles ne finiront point : quatrième circonstance de son supplice. De plus , lui répond Abraham : Ily a un grand abîme entre vous et nous, de sorte que ceux qui voudraient passer d'ici vers vous, ne le peuvent, comme on ne peut plus venir ici du lieu où vous êtes.
Ainsi l'âme réprouvée perce dans toute la durée des siècles , ef elle n'y voit point le terme de ses malheurs : des peines qui doivent finir ne sont jamais sans consolation, et l'espérance est une douce occupation pour les malheureux. Mais ici l'avenir est la plus affreuse de ses pensées : plus elle avance en esprit dans ces espaces infinis qu'elle voit devant elle , plus il lui reste de chemin à faire : l'éternité toute seule est la mesure de ses tourments. Elle voudrait pouvoir du moins se dérober la pensée de cet avenir terrible; mais la justice de Dieu lui présente sans cesse cette affreuse image, la force de l'envisager, de l'examiner, de s'en occuper, d'en faire le plu» cruel de ses supplices : chaque instant est pour elle un tourment éternel , parce que chaque instant n'est que le commencement de ses peines , et que chaque tourment est pour elle sans espérance. Souffrir des tourments affreux , souffrir une éternité à chaque moment, souffrir sans ressource, et recommencer tous les jours son supplice; telle est la destinée de l'âme malheureuse. Je passe rapidement sur toutes ces circonstances : il est des véritésqu'il suffit d'avoir montrées , qui sont elles-mêmes de grandes sources de réflexions , et qu'il faut laisser développer à ceux qui les écoutent.
Enfin , le dérèglement de ses frères qui vivaient encore, et auxquels l'exemple de sa vie molle et voluptueuse avait paru un modèle à suivre, et par conséquent été une occasion de chute et de scandale, fait la dernière circonstance de ses peines : Père Abraham, s'écrie-t-il , envoyez du moins Lazare dans la maison de monpère, afin qu'il avertisse lescinqfrèresquej'yai laissés, de peur qu'ils ne viennent eux-mêmes dans ce lieu de tourments : car si quelqu'un ne ressuscite d'entre les morts , iU m
JEUDI DE LA DEUXIÈME SEMAINE
croiront pas. Il souffre pour les péchés d'autrui : tous les crimes où ses frères tombent encore, augmentent la fureur de ses flammes , parce qu'ils sont une suite de ses scandales , et il demande leur conversion comme un adoucissement à ses peines.
Ah! mes frères, combien croyez-vous qu'il y ait d'âmes réprouvées dans l'enfer, avec lesquelles vous avez vécu autrefois , et qui sont tourmentées pour les fautes où vous tombez tous les jours encore ? Peut-être que la personne infortunée qui corrompit la première votre innocence , crie actuellement dans le lieu de son supplice, et fait des instances de rage auprès de son juge , afm qu'il lui soit permis de venir vous montrer ce spectre affreux , qui alluma autrefois dans votre âme encore pudique des désirs impurs, dont la licence de vos mœurs n'a été depuis qu'une suite funeste. Peut-être que cet impie, qui vous avait appris à douter de la foi de vos pères, et qui avait gâté votre esprit et votre cœur par des maximes d'irréligion et de libertinage , lève sa voix dans le séjour de l'horreur, et du désespoir, et détrompé trop tard, demande de venir vous détromper lui-même, et adoucir ses tourments en corrigeant votre incrédulité. Peut-être que cet écrivain profane et lascif, dont les œuvres fatales à la pudeur font tous les jours sur votre innocence des impressions si dangereuses, pousse dans les flammes des cris affreux , et sollicite en vain que quelque compagnon de son supplice vienne vous informer des malheurs de sa destinée. Peut-être que l'inventeur de ces spectacles criminels, où vous courez avec tant de fureur, sentant croître la rigueur de ses peines , à mesure que les fruits dangereux et irréparables de son art portent un nouveau poison dans vos âmes , peut-être qu'il fait monter ses rugissements jusqu'au sein d'Abraham , pour obtenir qu'il puisse lui-même , avec son cadavre hideux et dévoré des feux éternels, venir paraître sur ces théâtres infâmes que sa main éleva autrefois, et corriger par l'effroi de ce nouveau spectacle, le danger de ceux qui lui doivent leur naissance, et auxquels il doit lui-même son éternelle infortune.
Mais quelle réponse fait-on du sein d'Abraham à toutes ces âmes réprouvées? que vous avez Moïse et les prophètes , et de plus les préceptes de Jésus- Christ ; et que si les vérités des Écritures ne vous corrigent pas, en vain un mort ressusciterait pour vous convertir, et que ce spectacle vous laisserait encore incrédule. Habent Moysen etprophetas. Si Moysenet prophetas non aiidiunt , neque siquis ex mortuis ressurrexerit, credent. Vous croyez qu'un miracle, qu'un mort ressuscité, qu'un ange «jui viendrait vous parler de la part de Dieu , vous
ferait renoncer au^monde et changer de vie; vous le dites tous les jours : vous vous trompez, mes frères : vous trouveriez encore des raisons de douter; votre cœur corrompu trouverait encore des prétextes pour se défendre contre l'évidence de la vérité. Les miracles de Jésus-Christ ne corrigeaient pas l'hypocrisie des pharisiens, ni l'incrédulité des saducéens : ils en devenaient plus inexcusables; mais ils n'en étaient pas plus fidèles. Le plus grand miracle de la religion, c'est la sublimité de sa doctrine, c'est la sainteté de sa morale , c'est la magnificence et la divinité de nos Ëcritures : si vous n'en êtes pas touché i éclairé, changé , tout le reste serait inutile. Habent Moysen et prophetas. Si Moysen et prophetas non audiimt, ncque si Quis ex mortuis rcsurrexerit, credent.
Lisez-les donc ces livres saints, mes frères; commencez par là toutes vos journées, et par là finissez-les toutes, puisque c'est le seul expédient que nous propose aujourd'hui Jésus-Christ, pour éviter la destinée du réprouvé de notre Fvangile. Hélas ! mes frères, si vous méditiez ces livres divins, nous n'aurions pas besoin de venir prouver qu'une vie mondaine, voluptueuse, exempte même de désordres, est une vie criminelle et digne de l'enfer : nous ne serions pas obliges de vous apprendre que le royaume du ciel souffre violence ; que ne pas se renoncer sans cesse soi-même, chercher sa consolation en ce monde , n'en pas user comme si l'on n'en usait point , ne vivre que pour son corps , c'est perdre son âme et n'être pas disciple de Jésus-Christ : ce sont là les vérités les plus simples et les plus familières de l'Évangile, les premiers fondements de la doctrine du salut.
Et au fond, dans quelque état d'opulence et de prospérité que vous soyez né, comme notre rioJie réprouvé , les jours de notre pèlerinage sont-ils assez longs , ou pour vous livrer tranquillement aux plaisirs qui vous environnent, ou pour vous laisser alarmer par les devoirs pénibles qui vous assurent une meilleure destinée. Nous paraissons un instant sur la terre , et en un clin d'œil tout s'évanouit devant nous; et nous rentrons dans les abîmes de l'éternité. Quelle impression peuvent donc faire sur nos cœurs des pbisirs qui vont finir demain, et qui ne nous laissent rien de plus réel que le regret d'en avoir joui. ^ Quoi! si pendant une longue vie, vous ne deviez avoir d'agréable qu'un seul songe, et que tout le reste de vos jours fût destiné à expier, par des tourments indicibles, le plaisir de cette courte rêverie, votre sort vous paraîtrait-il si digne d'envie? Telle est cependant votre destinée, dit saint Chrysostôme, vous qui vivez dans les délices, et dans
L'ENFANT PRODIGUE
l'oubli de Dieu ; vous ressemblez à un homme qui songe qu'il est heureux, et qui, après le plaisir de cette courte rêverie , s'éveille au son d'une voix terrible, voit, avec surprise, s'évanouir ce vain fantôme de félicité , qui amusait ses sens assoupis , tout s'anéantir autour de lui , tout disparaître à ses yeux, et un abîme éternel s'ouvrir, où des flammes vengeresses vont punir, durant l'éternité , l'erreur fugitive d'un songe agréable. Méditez ces vérités saintes, mes frères; apprenez quelle est l'espérance et quels sont les devoirs de votre vocation , afm que , méprisant tout ce qui doit passer, vous ne perdiez jamais de vue les biens immuables.
Jiiisi soil-il.
SERMON