PREMIÈRE PARTIE
Le vice dont j'entreprends aujourd'hui d'exposer les suites funestes; ce vice si universellement répandu sur la terre , et qui désole avec tant de fureur l'héritage de Jésus -Christ; ce vice dont la religion chrétienne avait purgé l'univers, et qui aujourd'hui a prévalu sur la religion même, est marqué à certains caractères propres que je retrouve tous dans l'histoire des égarements de l'enfant prodigue.
Premièrement, il n'est point de vice qui éloigne plus le pécheur de Dieu ; secondement , il n'est point de vice qui , après l'avoir éloigné de Dieu , lui laisse moins de ressource pour revenir à lui ; troisièmement, il n'est point de vice qui rende le pécheur plus insupportable à lui-même ; enfin , il n'en est point qui le rende plus méprisable aux yeux mêmes des autres hommes. Remarquez , je vous prie, tous ces caractères dans l'histoire du pécheur de notre Évangile. Le premier caractère du vice dont nous parlons , est de mettre comme un abîme entre Dieu et l'Ame voluptueuse, et de ne laisser presque plus au pécheur d'espérance de retour. Voilà pourquoi le prodigue de notre Évangile s'en alla d'abord en un pays fort éloigné , et qui ne laissait plus rien de commun entre lui et le père de famille : Peregrè profectus est in regiomm lotiginquam. En effet , il semble que dans tous les autres vices , le pécheur tient encore à Dieu par de faibles liens. Il est des vices qui respectent du moins la sainteté du corps , et n'en fortifient pas les penchants déréglés : il en est d'autres qui ne répandent pas sur l'esprit de si profondes ténèbres , et qui laissent du moins faire encore quelque usage des lumières de la raison : enfin , il en est qui n'occupent pas le cœur à un tel point , qu'ils lui ôtent absolument le goût de tout ce qui pourrait la ramener à Dieu. Mais la passion honteuse dont je parle déshonore le corps , éteint la raison , rend insipides toutes les choses du ciel et élève un mur de séparation entre Dieu et le pécheur, qui semble ôter tout espoir de réunion : Peregrè profectus est in regionem longinqnani.
Et premièrement, elle déshonore le corps du chrétien ; elle profane le temple de Dieu en nous ; elle fait
elle souille une chair nourrie de son corps et de son sang , consacrée par la grâce du baptême ; une chair qui doit recevoir l'immortalité, et être conforme à la ressemblance glorieuse de Jésus-Christ ressuscité; une chair qui reposera dans le lieu saint, et dont les cendres attendront sous l'autel de l'Agneau le jour de la révélation, mêlées avec des cendres des vierges et des martyrs ; une chair plus sainte que ces temples augustes, où la gloire du Seigneur repose; plus digne d'être possédée avec honneur et avec respect , que les vases mêmes du sanctuaire consacrés par les mystères terribles qu'ils renferment. Or, quelle barrière l'opprobre de ce vice ne met-il pas au retour de Dieu en nous? Un Dieu saint devant qui les esprits célestes mêmes sont impurs, peut-il assez s'éloigner d'une chair couverte de honte et d'ignominie ? Quand la créature ne serait que cendre et poussière , la sainteté de Dieu souffrirait toujours de s'abaisser jusqu'à elle : eh ! que peut donc se promettre le pécheur qui joint à son néant et à sa bassesse , les indignités d'un corps honteusement déshonoré? Peregrè prof ectus est in regionem Ionginquam.
En second lieu , non-seulement ce vice déshonore le corps , il éteint même dans l'âme toutes ses lumières , et le pécheur n'est plus capable de ces réflexions salutaires qui ramènent souvent une âme infidèle. Le prodigue de notre Évangile , déjà aveuglé par sa passion , ne voit point le tort qu'il se fait en s'éloignant de la maison paternelle; l'ingratitude dont il se rend coupable envers le père de famille; les dangers auxquels il s'expose en voulant être le seul arbitre de sa destinée; les bienséances mêmes qu'il viole en partant pour un pays fort éloigné , sans le conseil et l'aveu de celui à qui il devait du moins les sentiments de respect et de déférence , que la nature toute seule inspire. Il part , et ne voit plus que par les yeux de sa passion : Peregrè profectus est in regionem longinquam.
Tel est le caractère de cette passion infortunée : elle répand un nuage épais sur la raison ; des hommes sages, habiles, éclairés, perdent ici tout d'un coup toute leur habileté et toute leur sagesse ; tous les principes de conduite sont effacés en un instant ; on se fait une nouvelle manière de penser, où toutes les idées communes sont proscrites; ce n'est plus la lumière et le conseil , c'est un penchant impétueux qui décide et qui règle toutes les démarches : on oublie ce qu'on doit aux autres et ce qu'on se doit à soi-même : on s'aveugle sur sa fortune , sur son devoir, sur sa réputation, sur ses intérêts , sur les bienséances mêmes dont les autres passions sont si ja-
servir a
l'ignominie les membres de Jésus-Christ; J louses; et tandis qu'on se donne en spectacle au
L'ENFAINT PRODIGUE.
public, seul on ne se voit pas soi-même. On s'aveugle sur sa fortune ; et Amnon perd la vie et la couronne pour n'avoir pu vaincre son injuste faiblesse. On s'aveugle sur le devoir ; et l'emportée femme de Putiphar ne se souvient plus que Joseph est un esclave; elle oublie sa naissance, sa gloire, sa fierté, et ne voit plus dans cet Hébreu que l'objet de sa passion honteuse. On s'aveugle sur la reconnaissance; et David n'a plus d'yeux , ni pour la fidélité d'Urie , ni pour l'ingratitude dont il va se rendre coupable envers un Dieu qui l'avait tiré de la poussière pour le placer sur le trône de Juda : depuis que son cœur est blessé, toutes ses lumières sont éteintes. On s'aveugle sur les périls : et le fils du roi de Sichem ne voit plus la maison de son père exposée aux justes ressentiments des enfants de Jacob ; il enlève Dina, et ne voit plus que sa passion. On s'aveugle sur les bienséances; et les deux vieillards de Susanne ne sont plus touchés , ni de la dignité de leur âge , ni de la gravité de leur caractère , ni du rang qu'Hs tiennent en Israël ; emportas par leur déplorable fragilité , ils n'en connaissent plus l'indécence , et ne rougissent pas de leur confusion même. On s'aveugle sur les discours publics ; et Hérodias ne rougit plus d'avoir tout un royaume pour témoins de sa honte et de sa faiblesse. Enfin , on s'aveugle sur l'indignité même de l'objet qui nous captive ; et Samson , malgré l'expérience déjà faite delà perfidie de Dalila, ne laisse pas de lui confier encore son secret et sa tendresse. C'est ainsi, ô mon Dieu! que vous punissez les passions de la chair par les ténèbres de l'esprit ; que votre lumière ne luit plus sur les âmes adultères et corrompues , et que leur cœur insensé s'obscurcit : Peregrè profectus est in regionem longinquam.
Enfin, cette déplorable passion met dans le cœur un dégoût invincible pour les choses du ciel : on n'est plus touché de rien. Lassé de ses propres misères , on voudrait bien quelquefois revenir à Dieu , et tout nous en éloigne ; et le cœur tout entier se révolte contre nous-mêmes'; et un dégoût afireux nous saisit , et nous lie à nos propres faiblesses; et le cœur, accoutumé à ne plus sentir que des plaisirs vifs et injustes, languit et ne trouve en lui aucun sentiment pour la piété.
Bien plus , tout ce qui n'est pas marqué par le caractère honteux de la volupté , n'intéresse plus. Les devoirs mêmes de la société , les fonctions d'une charge , les bienséances d'une dignité, les soins domestiques; tout lasse , tout devient insipide, hors la passion. Balthasar n'est plus appliqué au gouvernement de ses peuples , et ne sait pas même que l'ennemi, déjà à la porte de sa capitale, va lui enlever
le lendemain la vie et la couronne. Salomon est plus attentif à bâtir des temples profanes aux dieux des femmes étrangères , qu'à soulager son peuple , que ses profusions font gémir sous le poids des charges publiques. Les enfants d'Héli négligent les fonctions du sacerdoce. La femme de Babylone, toute plongée dans les délices , dit dans son cœur : Je ne veux plus que me faire adorer ; il n'y aura plus ni soin , ni embarras, ni chagrins qui m'occupent; Sedeoregina;... et luctum non videbo. ( Apoc. xviii, 7. ) La femme dont il est parlé dans les Proverbes , ne peut se souffrir dans l'enceinte d'une famille ; le sérieux d'un domestique lui devient insupportable : Nec valens in domo consistere pedibus stiis. (Pbov. VII, 11. ) De là on se fait des occupations qui toutes ne tendent qu'à nourrir la volupté, des spectacles profanes , des lectures pernicieuses, des haiinonies lascives, des peintures obscènes. Hérode ne trouve plus de plaisirs que dans les danses et dans les festins. Salomon multiplie les concerts, et son palais retentit de toutes parts de chants de volupté et de réjouissance. Manassès met dans le temple même du Seigneur les images de ses infâmes plaisirs. C'est le caractère de cette passion , de remplir le cœur tout entier : on ne peut plus s'occuper que d'elle ; on en est possédé , enivré ; on la retrouve partout ; tout en retrace les funestes images ; tout en réveille les injustes désirs; le monde, la solitude, la présence , l'éloignement , les objets les plus indifférents, les occupations les plus sérieuses, le temple saint lui-même , les autels sacrés , les mystères terribles en rappellent le souvenir; et tout devient impur, comme dit l'Apôtre, à celui qui est déjà impur luimême : Peregrè profectus est in regionem longinquam. Regardez derrière vous , âme infidèle ; rappelez ces premiers sentiments de pudeur et de vertu avec lesquels vous étiez née , et voyez tout le chemin que vous avez fait dans la voie de l'iniquité , depais le jour fatal que ce vice honteux souilla votre cœur ; et combien depuis vous vous êtes éloignée de votre Dieu : Peregrè profectus est in regionem longinquam.
Mais s'il n'est point de vice qui éloigne plus une âme de Dieu , il n'en est point en second lieu qui laisse moins de ressources pour revenir à lui , quand une fois on s'en est éloigné : second caractère de cette passion, et seconde circonstance des égarements du prodigue. // dissijja tout son bien en débauches, dit Jésus-Christ; et après qu'il eut tout dissipé, il arriva une grande famine en ce pays-là : Dissipavit substantiam suam vivendo luxuriosé. 11 dissipa tous ses biens; les biens de la grâce, les biens de la nature.
VENDREDI DE LA DEUXIÈME SEMAINE
La perte de la grâce est le fruit ordinaire de tout péché qui tue rame; mais celui-ci va plus loin : nonseulement il prive le pécheur de cette justice qui le rendait agréable à Dieu; il va tarir les dons de l'Esprit saint jusque dans leur source. La foi, ce fondement de tous les dons , cette base de l'être chrétien , ne tarde pas à être renversée dans le cœur du pécheur impudique. H n'y a pas loin de la dissolution à l'impiété. Pour se calmer sur les suites d'une vie déréglée, on s'est bientôt persuadé que tout meurt avec le corps; on a bientôt secoué le joug de' la croyance commune si gênant pour la volupté; on s'est bientôt fait des maximes dans le libertinage ; on n'était d'abord dissolu que par faiblesse , on le devient par réflexion et par principe : les plaisirs qui se font acheter par des remords, coûtent trop; on veut jouir tranquillement de ses crimes; on cherche dans les livres les plus monstrueux, et dans les sociétés les plus impies, de quoi se rassurer contre les préjugés de l'éducation : on invente de nouvelles impiétés pour achever de s'endurcir : comme on ne se propose plus d'autre félicité que celle des bêtes, on n'attend plus aussi d'autre fin au delà du tombeau; et le même plaisir qui corrompt le cœur, a bientôt corrompu jusqu'aux premiers principes de la foi : Dissipavit substantiam suam vivendo luxuriosè.
Non-seulement les biens de la grâce sont dissipés , mais encore les biens de la nature. Vous aviez reçu en naissant une âme si pudique, un goût si tendre et si retenu sur la pudeur, une délicatesse si noble sur la gloire : le ciel avait pris plaisir, ce semble , de vous former pour la vertu , et de mettre en vous mille ressourcée et mille liens pour vous attacher au devoir : et ces barrières heureuses que la nature elle-même avait opposées à vos dérèglements , une injuste passion les a franchies; et cette pudeur que la naissance vous avait donnée, n'est plus qu'une faiblesse indigne, que nul frein ne saurait arrêter : et tout le fruit que vous en avez retiré a été d'aller pkis loin, et de garder moins de mesures qu'un autre, dès que cette première digue a été ôtée : Dissipavit siéstanliam suam vivendo luxuriosè.
Les biens de la nature. Vous étiez né doux , égal , accessible : vous aviez eu pour partage un cœur simple et sincère; une candeur d'âme, une sérénité d'humeur qui offraient mille dispositions favorables à la sincérité chrétienne, et à la paix d'une conscience pure : et depuis que cette passion funeste a corrompu votre cœur, depuis que ce feu impur est entré dans votre âme , on ne vous reconnaît plus : vous êtes semblable, dit saint Jude , à une mer toujours agitée des flots les plus violents , on vous trouve som-
bre, bizarre, inquiet, dissimulé; cette sérénité qui venait de l'innocence , est éteinte ; cette égalité qui prenait sa source dans le calme des passions , n'est plus qu'un fonds inépuisable d'humeurs et de caprices ; cette candeur qui montrait votre âme tout entière, ne laisse plus voir que des pensées noires et cachées ; vous avez perdu tout ce qui vous rendait aimable devant les hommes , et qui pouvait vous rendre agréable aux yeux de Dieu, et l'on cherche tous les jours vous-même dans vous-même : Dissipavit substantiam suam vivendo luxuriosè.
Enfin , les biens de la nature. Vous aviez reçu en naissant des talents heureux : votre jeunesse annonçait de grandes espérances : on croyait que vous alliez marcher sur les traces de vos ancêtres , et faire revivre avec leur nom , leurs dignités et leur gloire : ces premières lueurs de tout ce qui fait les grands hommes formaient déjà mille présages flatteurs, et ouvraient à vos proches des wies éloignées d'élévation et de fortune ; et ces talents , la volupté les a engloutis; et ces grandes espérances, un vice honteux les a ensevelies; et cette gloire naissante a fini par la honte et par l'ignominie ; et cet esprit si élevé , si capable des plus grandes choses, vous l'avez abruti, vous l'avez employé au succès de vos passions, et à raffiner sur des plaisirs infâmes; vous qui , avec des inclinations différentes, auriez pu servir l'État, devenir une des ressources de la patrie ; que saisje? honorer votre siècle, et embellir peut-être nos histoires : vous voilà traînant au milieu de vos citoyens les restes d'un mérite éteint; et ne retirant point d'autre fruit de tous les avantages que la nature avait pris plaisir de vous prodiguer, que de faire dire de vous : Il aurait pu parvenir, s'il avait su se vaincre. O cité fidèle! s'écrie un prophète, née avec tant de droiture et d'équité ; comment êtesvous devenue une effrontée.' La justice habitait en vous, et il n'y a maintenant que des crimes; la beauté de votre argent s'est changée en boue , et la force de votre vin a dégénéré en la faiblesse de l'eau : Dissipavit substantiam suam viveiido luxuriosè.
Je ne parle pas ici des biens de la fortune qui viennent s'abîmer dans ce gouffre. Hélas ! si nous approfondissions l'histoire des familles; si nous allions jusqu'à la source de leur décadence; si nous voulions fouiller dans les cendres de ces grands noms, dont les titres et les biens ont passé en des mains étrangères; si nous remontions jusqu'à celui de leurs ancêtres, qui donna le premier branle à l'infortune de sa postérité , nous en trouverions l'origine dans la passion dont je parle : nous verrions les excès d'un voluptueux à la tête de cette longue suite
L'ENFANT PRODIGUE
UB
de malheurs qui ont affligé ses descendants. Et sans en chercher des exemples dans les temps qui nous ont précédés , combien de grands noms tombés presque dans l'oubli, expient aujourd'hui à nos yeux les égarements de ce vice? «ombien de maisons à demi éteintes, voient tous les jours finir dans les débauches et dans la santé ruinée d'un emporté , toute l'espérance de leur postérité , et toute la gloire des titres, qu'une longue suite de siècles avaient amassés sur leur tête, et qui avaient coûté tant de sang et de travaux à la vertu de leurs ancêtres ? Dissipavit suhstantiam suam vivendo luxuriosè. C'est ainsi, ô mon Dieu! que vous punissez les pécheurs par leurs passions mêmes; et que vous tracez dans la décadence des choses humaines , et dans les malheurs et les révolutions sensibles des noms et des fortunes , les supplices éternels que vous préparez aux âmes impures !
Mais, en troisième lieu, ce n'est pas seulement par la dissipation des biens de la nature et de la grûce que ce vice honteux devient le supplice du pécheur impudique; c'est principalement par les troubles, les remords, les agitations qu'il laisse au fond de son ûme ; troisième caractère du vice dont nous parlons, et troisième circonstance des égarements du prodigue. j4près qu'il eut tout dissipé, continue Jésus-Christ, il arriva une grande famine en ce pays-là, et il conwiença lui-même à tomber en nécessité : Et ipse cceriT egere.
Voilà comme ce vice rend le pécheur insupportable à lui-même, insupportable par le fond d'inquiétude qu'il laisse dans la conscience impure. Je sais que le trouble intérieur est la peine de tout péché qui tue l'âme; que le crime n'est jamais tranquille; et que la région de l'iniquité est toujours un triste théâtre de la faim et de la plus affreuse indigence : Facta est famés valida in regione illà. Mais il y a dans le vice dont je parle, je ne sais quoi de si opposé à l'excellence de la raison , à la dignité de notre nature , qui fait que le pécheur se reproche sans cesse à lui-même sa propre faiblesse, et qu'il rougit en secret de ne pouvoir secouer le joug qui l'accable. Tel est le caractère de ce vice , de laisser dans le cœur un fond de tristesse qui le mine, qui le suit partout , qui répand une amertume secrète sur tous ses plaisirs : le charme fuit et s'envole; la conscience impure ne peut plus se fuir elle-même : on se lasse de ses troubles, et on n'a pas la force de les finir : on se dégoûte de soi-même, et on n'ose changer : on voudrait pouvoir fuir son propre cœur, et on se retrouve partout ; on envie la destinée de ces pécheurs endurcis qu'on voit tranquilles dans le crime, et on ne peut parvenir à cette affreuse tran-
quillité; on essaie de secouer le joug de la foi; et on a d'abord plus d'horreur de cet essai , que du crime même : enfin, les plaisirs que l'on goûte ne sont que des instants rapides et fugitifs; les remords cruels forment comme l'état durable et le fond de toute la vie criminelle : Et ipse cœpit egere.
Insupportable, secondement, par les dégoûts, les jalousies, les fureurs, les contraintes, les frayeurs, les tristes événements inséparables de cette passion : on a tout à craindre du côté de la réputation et de la gloire : il faut acheter le plaisir injuste au prix des mesures les plus gênantes , où si une seule vient à manquer, tout est perdu : il faut soutenir les discours publics, et les murmures domestiques; soutenir les caprices, les inégalités; les mépris , la perfidie peut-être de l'objet qui vous captive ; soutenir vos devoirs , vos bienséances , vos intérêts, toujours incompatibles avec vos plaisirs; se soutenir soi-même contre soij-même. Ah! les commencements de la passion n'offrant rien que de riant et d'agréable : les premiers pas que l'on fait dans la voie de l'iniquité , on ne marche que sur des fleurs : les premières fureurs de ce vice surtout enivrent la raison , et ne lui laissent pas le loisir de sentir toute sa misère : les idées qu'on se fait alors de la passion sont encore nobles et flatteuses ; le langage répond aux idées; on ne l'annonce mutuellement que par l'élévation des sentiments, la bonté du cœur, la discrétion , l'honneur, la bonne foi , la distinction du mérite, la destinée des penchants : tout flatte encore alors la vanité. Mais les suites, dit l'Espritde Dieu, en sont toujours amères comme l'absinthe : mais la passion un peu refroidie; mais le plaisir injuste approfondi ; mais les premiers égards affaiblis par la familiarité et le long usage ; mais la vanité détrompée par tout ce que la passion a de plus honteux : ah ! viennent les bruits désagréables , les murmures publics , les dissensions domestiques , des affaires ruinées, des établissements manques, les soupçons , les jalousies, les dégoûts, les infidélités, les fureurs : que vous reste-t-il alors, âme infidèle , que des retours affreux sur vous-même ; qu'un poids d'amertume sur votre cœur ; qu'une honte secrète de votre faiblese ; que des regrets de n'avoir pas suivi des conseils plus sages; que des réflexions tristes sur tout ce que vous pouviez vous promettre de repos, de gloire, de bonheur dans le devoir et dans l'innocence? et avez-vous pu réussir jusques ici à vous calmer, et à vous faire une conscience tranquille dans le crime? Et ipse cœpit egere.
Insupportable, troisièmement, par les nouveaux désirs que ce vice allume sans cesse dans le cœur ;
VENDREDI DE LA DEUXIEME SEMAINE
une passion naît des cendres d'une autre passion : un désir satisfait fait naître un nouveau désir : on est dégoûté et on n'est pas rassasié. C'est le caractère de cette infortunée passion , dit l'Apôtre , d'être insatiable : Insatiabilis delicti. On ne sait plus se prescrire de bornes dans la honteuse volupté ; les emportements les plus monstrueux ne peuvent encore satisfaire la fureur d'une âme impure ; la débauche la plus immodérée laisse encore quelque chose à désirer au dérèglement des sens ; on cherche avidement de nouveaux crimes dans le crime même; on forme, comme le prodigue, des désirs plus honteux , et qui vont encore plus loin que les actions mêmes : Cupiebat implere ventrem de siliquis quasporci manducabant. Toute sorte de joug révolte et devient insupportable : la seule gêne des réflexions inséparables de la condition humaine déplaît et fatigue; on va jusqu'à envier la condition des bêtes : CupiebaMmplere ventrem de siliquis quasporci manducabant ; on trouve leur sort plus heureux que celui de l'homme, parce que rien ne traverse leur instinct brutal; que l'honneur, le devoir, les réflexions, les bienséances ne troublent jamais leurs plaisirs ; et qu'un penchant aveugle est le seul devoir qui les conduit , est la seule loi qui les guide : Cupiebat implere ventrem de siliquis quas porci manducabant. Mon Dieu! et un souhait si impie, si extravagant, si honteux à toute la nature, si sacrilège dans la bouche du chrétien surtout, qui a l'honneur d'être membre de votre Fils, retentit tous les jours sur des théâtres infâmes, et embellit même les expressions, d'une poésie lascive. O mon peuple! dit le Seigneur, qui vous a donc enivré de ce vin de fornication? qui a changé mon héritage en la retraite des esprits immondes, et livré Jérusalem à tous les excès des nations?
Insupportable, en quatrième lieu, si j'osais le dire ici , par les tristes suites du dérèglement, qui font presque toujours expirer dans un corps chargé de douleurs, la honte des passions du premier âge, traîner des jours languissants et malheureux, et sentir tous les momeùts de la vie l'usage indigne qu'on en a fait : Et ipse cœpit egere.
Enfin, il n'est pas de vice qui rende le pécheur plus vil et plus méprisable aux yeux des autres hommes : dernière circonstance des excès du prodigue, et dernier caractère de cette passion. Il tomba dans un avilissement qu'on ne peut lire sans horreur : il se mit au service d'un des habitants du pays : il fut envoyé à sa maison des champs pour y garder des pourceaux; et là il eût souhaité de se rassasier des glands que ces sales animaux mangeaient, et personne ne lui en donnait. Quelles images ! et qu'el-
les sont propres à peindre toute la honte et toute l'indignité du vice dont nous parlons!
Oui, mes frères, en vain le monde a donné des noms spécieux à cette passion honteuse; en vain un usage insensé et déplorable a taché de l'ennoblir par la pompe des théâtres, par l'appareil desspec. tacles , par la délicatesse des sentiments , et par tout l'art d'une poésie lascive; en vain des écrivains profanes prostituent leurs plumes , leurs talents , à des apologies criminelles de ce vice : les louanges qu'on lui donne n'ont rien de plus réel que les scènes elles-mêmes où on les débite : sur des théâtres fabuleux, c'est la passion des héros; c'est la faiblesse des grandes âmes : au sortir delà , c'est-à-dire dans la vérité et la réalité des choses , dans la conduite ordinaire de la vie, c'est un avilissement qui déshonore l'homme et le chrétien ; c'est une tache qui flétrit les plus grandes actions, et qui jette un nuage sur la plus belle vie du nionde; c'est une bassesse, qui , loin de nous approcher des héjos , nous confond avec les bêtes. Et en effet, vous qui vous en faites, ce semble, honneur devant les hommes, voudriez-vous qu'on mît au grand jour toutes les faiblesses secrètes, toutes les indignités, toutes les démarches, tous les sentiments insensés, toutes les situations puériles où cette passion vous a conduit, que l'œil de Dieu a éclairées, et que sa justice manifestera au jour de ses vengeances? seriez-vous fort content de vous-même, si cette partie de votre vie si cachée, si honteuse, si différente de celle qui paraît aux yeux des hommes , était publiée sur les toits, aussi connue que certaines actions d'éclat, qui vous ont peut-être attiré l'estime publique, et passait avec elles jusqu'à la dernière postérité? O homme! telle est votre destinée dans vos passions , de n'être jamais de bonne foi avec vous-même. Non , mes frères, le monde lui-même, ce monde si corrompu, respecte la pudeur; il couvre d'une confusion éternelle ceux qui s'en écartent; il en fait le sujet de ses dérisions et de ses censures : il leur fait sentir, par des distinctions d'oubli et de mépris , l'indignité de leur conduite; c'est-à-dire, que malgré le rang que vous tenez dans le monde , chacun vous dégrade dans son esprit : on vous dépouille de cette naissance, de ces titres, de cet éclat qui vous environne : on ne voit de vous que vous-même, c'est-à-dire , la honte de vos penchants : plus vous êtes élevé , plus on vous rabaisse , plus vos faiblesses passent de bouche en bouche, et peut-être de siècle en siècle dans les annales publiques; et votre ignominie croît a proportion de votre gloire : Secundiim gloriam ejus viultiplicata est ignominia ejus. (Macc.i, 1,42.)
L'ENFANT PRODIGUE
Mais l'âme désordonnée ne sent plus cette confusion : elle ne sait plus rougir, dit l'Esprit saint; la naissance, le caractère, la dignité, le sexe, il n'est plus de frein pour une âme asservie à cette passion déplorable. Il faut se prêter aux suites de sa destinée : mais on est d'un caractère sacré ; n'importe : mais on est d'un rang où tout est remarqué; on ne peut pas : mais on porte un habit qui annonce la vertu et qui inspire la retenue; on ne se voit plus soi-même : mais on est d'un sexe où le seul soupçon est une tache, et où tout le mérite est attaché à la pudeur; on s'en fait un de l'impudence : mais le public en murmure; la passion parle encore plus haut : mais un époux éclate, et cette dissension domestique va bientôt devenir la nouvelle publique; il n'y a plus dans le monde, pour une personne prévenue de cette malheureuse passion , que l'objet criminel qui l'inspire; tout le reste de la terre n'est compté pour rien : tout ce qui se passe dans le reste du monde, on ne le voit plus; on ne voit plus, on ne vit plus que pour sa passion , et comme s'il n'y avait sur la terre que l'objet infortuné tout seul qui l'allume. Ouvrez les yeux , âme infidèle! voyez tous les regards attentifs sur vous; vos passions devenues la fable publique; votre nom réveillant partout l'image de votre opprobre : voyez un instant le monde tel qu'il est à votre égard , et dans quelle situation vous êtes parmi les hommes : Et misit illum in villam, ut pasceret porcos .
■ Voilà, mes frères, dans les égarements du pécheur de notre parabole , les suites funestes d'un vice que saint Paul défendait même autrefois aux chrétiens de nommer; et dont nous ne devrions jamais, à plus forte raison, venir vous entretenir dans le lieu saint, où l'Agneau sans tache s'immole sans cesse, et dans des chaires chrétiennes destinées à vous annoncer la loi chaste du Seigneur et les paroles de la vie éternelle.
Hélas! dans ces temps heureux où la chasteté avait encore ses martyrs ; où les tyrans croyaient punir plus rigoureusement les vierges chrétiennes par la perte de cette vertu , que par la perte même de leur vie; la chaire chrétienne n'était destinée qu'à faire des éloges de la pudeur. Les premiers pasteurs, les Cyprien, les Ambroise, les Augustin, n'étaient occupés qu'à encourager, devant l'assemblée des fidèles, les vierges innocentes, en leur exposant l'excellence et les avantages de leur état; et dans les monuments précieux de leur zèle et de leur science, qui sont venus jusqu'à nous, nous y trouvons bien plus d'éloges de la sainte virginité, que d'invectives contre les impudiques, les fornicateurs , les adultères, si rares alors parmi les fidèles.
Mais aujourd'hui où ce vice a infecté tous les âges, tous les sexes et toutes les conditions; aujourd'hui où il a effacé du christianisme ces premiers traits de pudeur, qui distinguaient nos pères des nations corrompues et perverses ; aujourd'hui enfin , où la licence publique et la force des exemples entreprennent de lui ôter même ce qui lui reste encore de honteux : ah ! il faut que nous levions la voix; que nous ne rougissions plus de vous interdire ce que vous faites presque gloire de vous permettre; et que nous vous disions, avec la liberté sainte de notre ministère, que si quelqu'un souille et profane le temple de Dieu dans son propre corps , Dieu le perdra.
Telles sont les amertumes, l'indignité, la servitude, l'opprobre, les fureurs et les troubles que cette passion traîne après elle-même, dès cette vie. Je ne dis rien des ardeurs éternelles qui lui sont destinées ; j'aime bien mieux vous en exposer les remèdes que les châtiments, et vous montrer dans le retour du prodigue vers le père de famille , les moyens, les motifs et l'image de votre pénitence.