‹ ŒuvresChapitre 175 sur 302 · DES FEMMES. S C È IN E V · texte numérisé non relu

DES FEMMES. S C È IN E V

LE MARQUIS

Dieu me damne ! madame , elle est misérable depuis le commencement jusqu'à la lin.

DORANTE

Cela est bientôt dit , marquis. Il n'est rien plus sise que de trancher ainsi; et je ne vois aucune chose qui puisse être à couvert de la souveraineté de tes décisions.

LE MARQUIS

Parbleu ! tous les autres comédiens qui étoient là pour la voir en ont dit tous les maux du monde.

DORANTE

Ah! je ne dis plus mot ; tu as raison , marquis. Puisque les autres comédiens en disent dû mal , il faut les en croire assurément : ce sont tous gens éclairés et qui parlent sans intérêt. Il n'y a plus rien à dire , je me rends.

CLIM ÈNE.

Rendez-vous , ou ne vous rendez pas , je sais fort bien que vous ne me persuaderez point de souffrir les immodesties de cette pièce , non plus que les satires désobligeantes qu'on y voit contre les femmes.

URANIE

Pour moi , je me garderai bien de m'en offenser, et de prendre rien sur mon compte de tout ce qui s'y dit. Ces sortes de satires tombent directement sur les moeurs , et ne frappent les personnes que par réflexion. N'allons point nous appliquer à nous-mêmes les traits d'une censure générale ; et

profitons de la leçon , si nous pouvons , sans faire semblant qu'on parle à nous. Toutes les peintures ridicules qu'on expose sur les théâtres doivent être regardées sans chagrin de tout le monde. Ce sont miroirs publics où il ne faut jamais témoigner qu'on se voie; et c'est se taxer hautement d'un défaut que se scandaliser qu'on le reprenne.

CLI M ENE.

Pour moi , je ne parle pas de ces choses par la part que j'y puisse avoir, et je pense que je vis d'un air dans le monde à ne pas craindre d'être cherchée dans les peintures qu'on fait là des femmes qui se gouvernent mal.

ÉLISE

Assurément , madame , on ne vous y cherchera point. Votre conduite est assez connue , et ce sont de ces sortes de choses qui ne sont contestées de personne.

urânie, a Climène.

Aussi, madame, n'ai-je rien dit qui aille à vous; et mes paroles , comme les satires de la comédie , demeurent dans la thèse générale.

CLIMÈNE

Je n'en doute pas , madame. Mais enfin passons sur ce chapitre. Je ne sais pas de quelle façon vous recevez les injures qu'on dit à notre sexe dans un certain endroit de la pièce ; et pour moi , je vous avoue que je suis dans une colère épouvantable de voir que cet auteur impertinent nous appelle des animaux.

DES FEMMES. SCÈNE VII. 25o,

UR AN IE

Ne voyez-vous pas que c est un ridicule qu'il fait parler?

Et puis , madame , ne savez vous pas que les injures des amants n'offensent jamais; qu'il est des amours emportés aussi-bien que des doucereux; et qu'en de pareilles occasions les paroles les plus étranges , et quelque chose de pis encore , se prennent bien souvent pour des marques d'affection par celles mêmes qui les reçoivent ?

ÉLISE

Dites tout ce que vous voudrez , je ne saurois digérer cela , non plus que te potage et ta tarte à la crème dont madame a parlé tantôt.

LE MARQUIS

Ah! ma foi , oui , tarte à la crème! Voilà ce que j'avois remarqué tantôt; tarte a la crème! Que je vous suis obligé , madame , de m'avoir fait souvenir de tarte à la crème! Y a-t-il assez de pommes en Normandie pour tarte à la crème? Tarte à la crème! morbleu , tarte à la crème!

DORANTE

Hé bien! que veux-tu dire? tarie à ta crème!

LE MARQUIS

Parbleu! tarte à ta crème, chevalier.

DORANTE

Mais encore?

LE MARQUIS

Tarte à ta crêmê

26o LA CRITIQUE DE L'ÉCOLE

Dis-nous un peu tes raisons.

LE MARQUIS

Tarte a la crème.

URANIE

Mais il faut expliquer sa pensée , ce me semble.

LE MARQUIS

Tarte a la crème, madame.

* URANIE

Que trouvez-vous là à redire ?

LE MARQUIS

Moi ? rien. Tarte à la crème.

URANIE

Ah! je le quitte.

ÉLISE

Monsieur le marquis s'y prend bien , et vous bourre de la belle manière. Mais je voudrois bien que monsieur Lysidas voulût les achever, et leur donner quelques petits coups de sa façon.

LYSIDAS.

Ce n'est pas ma coutume de rien blâmer, et je suis assez indulgent pour les ouvrages des autres. Mais enfin , sans choquer l'amitié que monsieur le chevalier témoigne pour l'auteur, on m'avouera que ces sortes de comédies ne sont pas proprement des comédies , et qu'il y a une grande différence de toutes ces bagatelles à la beauté des pièces sérieuses. Cependant tout le monde donne làdedans aujourd'hui ; on ne court plus qu'à cela; et l'on voit une solitude effroyable aux grands

DES FEMMES. S C È N E V I I. 2<U ouvrages, lorsque des sottises ont tout Paris. Je vous avoue que le cœur m'en saigne quelquefois , et cela est honteux pour la France.

CLIMENE.

Il est vrai que le goût des gens est étrangement gâté là-dessus , et que le siècle s'encanaille furieusement,

ÉLISE

Celui-là est joli encore, s'encanaille! Est-ce vous qui lavez inventé , madame ?

CLIMÈNE

Hé!

ÉLISE

Je m'en suis bien doutée.

DORANTE

Vous croyez donc, monsieur Lysidas, que tout l'esprit et toute la beauté sont dans les poèmes sérieux , et que les pièces comiques sont des niaiseries qui ne méritent aucune louange?

UR ANlE.

Ce n'est pas mon sentiment, pour moi. La tragédie , sans doute , est quelque chose de beau quand elle est bien touchée; mais la comédie a ses charmes, et je tiens que l'une n'est pas moins difficile que l'autre.

DO RASTE.

Assurément , madame ; et quand , pour la difficulté , vous mettriez un peu plus du côté de la comédie, peut-être que vous ne vous abuseriez pas : car enfin je trouve qu'il est bien plus aisé

262 LA CRITIQUE DE L'ÉCOLE de se guinder sur de grands sentiments, de braver en vers la fortune, accuser les destins, et dire des injures aux dieux, que d'entrer comme il faut dans le ridicule des hommes, et de rendre agréablement sur le théâtre les défauts de tout le monde. Lorsque vous peignez des héros, vous faites ce que vous voulez; ce sont des portraits à plaisir, où Tors ne cherche point de ressemblance, et vous n'avez qu'à suivre les traits d'une imagination qui se donne l'essor, et qui souvent laisse le vrai pour attraper le merveilleux. Mais , lorsque vous peignez les hommes , il faut peindre d'après nature : on veut que ces portraits ressemblent; et vous n'avez rien fait, si vous n'y faites reconnoître les gens de votre siècle. En un mot , dans les pièces sérieuses , il suffit , pour n'être point blâmé, de dire des choses qui soient de bon sens et bien écrites : mais ce n'est pas assez dans les autres, il y faut plaisanter; et c'est tme étrange entreprise que celle de faire rire les honnêtes gens.

Je crois être du nombre des honnêtes gens ; et ©ependant je n'ai pas trouvé le mot pour rire dans tout ce que j'ai vu.

LE MARQUIS

Ma foi, ni moi non plus.

DORANTE

Pour toi, marquis , je ne m'en étonne pas : c'est que tu n'y as point trouvé de turlupinades.

DES FEMMES. SCÈNE VU. a63

LYSIDAS.

Ma foi, monsieur, ce qu'on y rencontre ne vaut guère mieux; et toutes les plaisanteries y sont assez froides, à mon avis.

DORANTE. '

La cour n'a pas trouvé cela...

LYSIDAS.

Ah ! monsieur , la cour !

DURANTE

Achevez, monsieur Lysidas. Je vois bien que vous voulez dire que la cour ne se connoît pas à ces choses ; et c'est le refuge ordinaire de vous autres messieurs les auteurs, dans le mauvais succès de vos ouvrages, que d'accuser l'injustice du siècle et le peu de lumières des courtisans. Sachez, s'il vous plaît, monsieur Lysidas, que les courtisans ont d'aussi bons yeux que d'autres; qu'on peut être habile avec un point de Venise et des plumes aussibien qu'avec une perruque courte et un petit rabat uni ; que la grande épreuve de toutes vos comédies , c'est le jugement de la cour; que c'est son goût qu'il faut étudier pour trouver l'art de réussir; qu'il nj a point de lieu où les décisions soient si justes; et, sans mettre en ligne de compte tous les gens savants qui y sont, que, du simple bon sens naturel et du commerce de lotit le beaumonde, on s'y fait une manière d'esprit qui , sans comparaison , juge plus finement des choses que tout le savoir enrouiHé des pédants.

URANIE

Il est vrai que, pour peu qu'on y demeure, il vous passe là tous les jours assez de choses devant les yeux pour acquérir quelque habitude de les connoître, et sur-tout pour ce qui est de la bonne ou mauvaise plaisanterie.

non ante.

L'a cour a quelques ridicules , j'en demeure d'accord; et je suis, comme on voit, le premier à les fronder : mais, ma foi , il y en a un grand nombre parmi les beaux esprits de profession; et, si Ton joue quelques marquis, je trouve qu'il y a bien plus de quoi jouer les auteurs, et que ce seroit une chose plaisante à mettre sur le théâtre, que leurs grimaces savantes et leurs raffinements ridicules , leur vicieuse coutume d'assassiner les gens de leurs ouvrages , leur friandise de louanges , leurs ménagements de pensées , leur trafic de réputation , et leurs ligues offensives et défensives, aussi-bien que leurs guerres desprit et leurs combats de prose et de vers.

Molière est bien heureux, monsieur, d'avoir un protecteur aussi chaud que vous. Mais enfin, pour venir au fait, il est question de savoir si sa pièce est bonne; et je m'offre d'y montrer par-tout cent défauts visibles.

URANIE

C'est une étrange chose de vous autres messieurs les poètes , que vous condamniez toujours les pièces

DES FEMMES. SCÈNE VII. 265 où tout le monde court, et ne disiez jamais du bien que de celles où personne ne va! Vous montrez pour les unes une haine invincible, et pour les autres une tendresse qui n'est pas concevable.

DORANTE

C'est qu'il est généreux de se ranger du côté des affligés.

Mais, de grâce, monsieur Lysidas, faites -nous voir ces défauts dont je ne me suis point aperçue.

LYSIDAS.

Ceux qui possèdent Aristote et Horace voient d'abord, madame, que cette comédie pèche contre toutes les règles de Fart.

URANIE

Je vous avoue que je n'ai aucune habitude avec ces messieurs-là, et que je ne sais point les règles de l'art.

DOUANTE.

Vous êtes de plaisantes gens avec vos règles dont vous embarrassez les ignorants et nous étourdissez tous les jours! Il semble, à vous ouïr parler, que ces règles de l'art soient les plus grands mystères du monde; et cependant ce ne sont que quelques observations aisées que le bon sens a faites sur ce qui peut ôter le plaisir que l'on prend à ces sortes de poëmes ; et le même bon sens qui a fait autrefois ces observations les fait fort aisément tous les jours sans le secours d'Horace et d' Aristote. Je voudrois bien savoir si la grande règle de

Molière. 2. 2.3

toutes les règles n'est pas de plaire , et si une pièce de théâtre qui a attrapé son but n'a pas suivi un bon chemin. Veut-on que tout un public s'abuse sur ces sortes de choses, et que chacun n'y soit pas juge du plaisir qu'il y prend?

UïlANIE.

J'ai remarqué une chose de ces messieurs-làc'est que ceux qui parlent le plus des règles, et qui les savent mieux que les autres, font des comédies que personne ne trouve belles.

DORANTE

Et c'est ce qui marque , madame , comme on doit s'arrêter peu à leurs disputes embarrassées. Car enfin, si les pièces qui sont selon les règles ne plaisent pas, et que celles qui plaisent ne soient pas selon les règles, il faudroit, de nécessité, que les règles eussent été mal faites. Moquons - nous donc de cette chicane où ils veulent assujettir îe goût du public, et ne consultons dans une comédie que l'effet qu'elle fait sur nous. Laissons-nous aller de bonne foi aux choses qui nous prennent parles entrailles, et ne cherchons point de raisonnements pour nous empêcher d'avoir du plaisir,

URANIE

Pour moi , quand je vois une comédie , je regarde seulement si les choses me touchent ; et ? lorsque je m'y suis bien divertie, je ne vais point demander si j'ai eu tort, et si les règles d'Aristote me défendoient de rire.

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