‹ ŒuvresChapitre 28 sur 136 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

enjoué. Enfin je croirai vous faire plaisir en vous attribuant une beauté délicate, et peut-être vous ferai-je tort

Quoi que c'en soit, dit le mari, vous n'avez pas attendu jusqu'à présent à vous forger une image de votre éppux : je vous prie de me dire quelle elle est.

Vous avez dans mon esprit, poursuivit la belle, une mine aussi douce que trompeuse; tous les traits fins; Toeil riant et fqrt éveillé; de lembon* point et de la jeunesse, on ne sauroit se tromper à ces deux points4à: mais je ne sais si vous êtes Éthiopien ou Grec ; et quand je me suis fait une idée de vous, la plus bdle qu'il m'est possible, votre qualité de monstre vient tout gâter. C'est pourquoi le plus court et le meilleur, selon mon avis, c'est de permettre que je vous voie.

Son mari lui serra la main, et lui dit avec beau* coup de douceur : C'est une chose qui ne se peut, pour des raisons que je ne saurois même vous dire. Je ne saurois donc vous aimer, reprit-elle assez brusquement. Elle en eut regret, d'autant, plus qu'elle avoit dit cela contre sa pensée : mais quoi ! la faute étoit faite. En vain elle voulut la réparer par quelques jcaresses : son mari avoit le cœur si serré, qu'il fut. un temps assez long sans pouvoir parler. Il rompit à la fin son silence par un soupir, que Psyché n'eut pas plus tôt entendu qu'elle y répondit, bien qu'avec quelque sorte de dé- 5. 5

66 LES AMOURS DE PSYCHÉ, fiance. Les paroles de loracle lui revenoient en l'esprit. Le moyen de les accorder avec cette douceur passionnée que son époux lui faisoit paroitre? Celui qui empoisonnoit, quibrûloit, quifaisoitses jeux des tortures, soupirer pour un simple mot! Cela sembloit tout-à-fait étrange à notre héroïne; et, à dire vrai, tant de tendresse en un monstre jétoit une chose assez nouvelle. Des soupirs il en vint aux pleurs, et des pleurs aux plaintes. Tout cela plut extrêmement à la belle: mais comme U disoit des choses trop pitoyables ' , die ne put souffrir quil continuât, et lui mit premièrement la main sur la bouche, puis la bouche même; et par un baiser, bien mieux qu elle n'auroit fait avec toutes les paroles du monde, elle lassura que, tout invisible et tout monstre qu'il vouloit être, elle ne laissoit pas de Faimer. Ainsi se passa l'aventure de la grotte. Il leur en arriva beaucoup de pareilles. Notre héroïne ne perdit pas la mémoire de ce que lui avait dit son époux. Ses rêveries la menoient souvent jusqu'aux Ueux les plus écartés de oe beau séjour, et faisoi^it si bien que la nuit la surprenoit devant qu'elle pût gagner le logis. Aussitôt son mari la venoit trouver sur un char environné de ténèbres; et, plaçant à côté de lui notre jeune épouse, ils se promenoient au bruit

* Qui excitoient une pitié ou uoe compafision trop forte. Aujourd'hui on ii*emploie plus en ce sens le mot pitoyable, et il se pMiid' pf e^que toujours en mauvaise part.

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