LIVRE I
vous avez une bouche , un nez , des yeux , un visage, tout cela proportionné comme il faut, et, selon que je m'imagine, assorti de traits qui n ont pas leurs pareils au monde ; mais jusqu'à ce que j'en sois assurée, cette présence de corps dont vous me parlez est présence d'esprit pour moi. Présence d'esprit l repartit l'époux. Psyché l'empêcha de continuer, et lui dit en l'interrompant : Apprenez-moi du moins les raisons qui vous rendent si opiniâtre.
Je ne vous les dirai pas toutes^, reprit l'époux; mais afin de vous contenter en quelque façon, examinez la chose en vous-même; vous serez contrainte de m'avouer qu'il est à propos pour l'un et pour l'autre de demeurer en l'état où nous nous trouvons. Premièrement, tenez-vous certaine que du moment que vous n'aurez plus rien à souhaiter, vous vous ennuierez: et comment ne vous ennuieriez-vous pas ? les dieux s'ennuient bien ; ils sont contraints de se faire de temps en temps dés sujets de désir et d'inquiétude : tant il est vrai que l'entière satisfaction et le dégoût se tiennent la main ! Pour ce qui me touche , je prends un plaisir extrême à vous voir en peine; d'autant plus que votre imagination ne se forme guère de monstres-, j'entends d'images de ma personne, qui ne soient très agréables. Et pour vous dire une Maison plus particulière, vous ne doutez pas qu'il n'y ait quelque chose en moi de surnaturel. Nécessai-
rement je suis dieu, ou je suis démon, ou bien enchanteur. Si vous trouvez que je sois démon^ vous me haïrez : et si je suis dieu, vous cesserez de m aimer, ou du moins vous ne m'aimerez plus avec tant d ardeur ; car il s en faut bien qu on aime les dieux aussi violemment que les hommes. Quant au troisième, il y a des enchanteurs agréables : je puis être de ceux-là; et possible suisrje tous les trois ensemble. Ainsi le meilleur pour vous est Imcertitude , et qu après la possession vous ayez toujours de quoi désirer : c est un secret dont on ne s'étoit pas encore avisé. Demeurons-en là, si vous m'en croyez : je sais ce que c'est d'amour, et le dois savoir.
Psyché se paya de ces raisons, ou, si elle ne s'en paya, elle fit semblant de s'en payer. Cependant elle inventoit mille jeux pour se divertir. Les parterres étoient dépouillés , l'herbe des prairies foulée: ce n'étoient que danses et combats de nymphes, qui se séparoient souvent en deux troupes, et, distinguées par des écharpes de fleurs, comme par des ordres de chevalerie, se jetoient ensuite tout ce que Flore leur préséntoit; puis le parti victorieux dressoit un trophée, et dansoit autour, couronné d'œillets et de roses. D'autres fois Psyché se divertissoit à entendre un défi de rossignols, ou à voir un combat naval de cygnes, des tournois et des joutes de poissons. Son plus grand plaisir étoit de présenter un appât