LIVRE I, • 8i
ne fut pas sitôt retiré, que la belle, mettant à part les menaces de son époux, ne songea plus qu'aux moy^is d'obtenir de lui que ses sœurs seroient enlevées comme elle à la cime de ce rocher. Elle médita une harangue pour ce sujet, ne manqua pas de s'en servir, de bien prendre son temps, el d'entremêler le tout de caresses: faites votre compte qu'elle n'omit rien de ce qui pouvoit contribuer à sa perte. Je voudrois m'étre souvenu des termes de cette harangue; vous y trouveriez une éloquence, non pas véritablement d'oratetir, ni aussi d une personne qui n'auroit fait toute sa vie qu'écouter.
La belle représenta, entre autres choses, que son bonheur seroit imparfait tant qu'il demeureroit inconnu. A quoi bon tant d'habits superbes? Il savoit très bien qu'elle avoit de quoi s'en passer : sll avoit cru à propos de lui en faire un présent, ce devoit êti'e plutôt pour la montre que pour le besoin. Pourquoi les raretés de ce séjour, si on ne lui permettoit de s'en faire honneur? car à son égard ce n'étoit plus raretés : l'émail des parterres , celui des prés, et celui des pierreries , commençoient à lui être égaux ; leur différence ne dépendoit plus que des yeux d'autrui. 11 ne falloit pas blâmer une ambition dont elle avoit pour exemple tout ce qu'il y a de plus grand au monde. Les rois se plaisent à étaler leurs richesses, et à se montrer quelquefois avec l'éclat et la gloire dont 5. 6
ils jouissent. Il n'est pas jusqu'à Jupiter cpii n'en fasse autant. Quant à elle, cela lui étoit interdit, bien qu elle en eût plus de besoin qu'auoun autre: car, après les paroles de l'oracle, qudle croyance pouvoit-on avoir de l'état de sa fortune? point d'autre, sinon qu'elle vivoit enfermée dans quelque repaire, où elle se nourrisaoit de la proie que iui ^pportoit son mari, devenue compagne des ours: pourvu qu'encore ce même mari- eût attendu jusque-là à la dévorer. Qu'il avoit intérêt, pour son propre honneur, de détruire cette croyance., et qu'elle lui en parloit beaucoup plus pour lui que pour elle ; quoique, à dire la vérité, il lui fût fâcheux de passer pour un objet de pitié, aprè$ avoir été uii objet d'envie. Et que savoit-elle si ses parents n'en étoient point morts, ou n'en mourroient point de douleur? Si ses soeurs l'aimoient, pourquoi leur laisser ce déplaisir? Et si elles avoient d'autres sentiments, y avoit^ un meilleur moyen de les punir que de les rendre témoins de sa gloire? C'est en substance ce que dit I^syché..
. Son époux lui repartit: Voilà les meilleures raisons du monde ; mais elles ne me persuaderoient pas, s'il m'étoit libre d'y résister. Vous êtes tombée justement dans les trois défauts qui ont le plus accoutumé de nuire aux personnes de votre sexe, la curiosité, la vanité, et le trop d'esprit. Je ne réponds pas à vos arguments , ils. sont trop