‹ ŒuvresChapitre 47 sur 136 · LIVRE L io · texte numérisé non relu

LIVRE L io

Ce ne fut pas à elle peu de retenue de ne point jeter et lampe et poignard pour s abandonner à son transport. Véritablement le poignard lui tomba des mains, mais la lampe non : elle en avoit trop affaire, et navoit pas encore vu tout ce qu'il y avoit à voir. Une telle commodité ne se rencontroit pas tous les jours; il s'en falloit donc servir: c'est ce qu'elle fit, sollicitée de faire cesser son plaisir par son plaisir même. Tantôt la bouche de son mari lui demandoit un baiser, et tantôt ses yeux ; mais la crainte de l'éveiller l'arrêtoit tout court. Elle avoit de la peine à croire ce qu'elle voyoit, se passoit la main sur les yeux , craignant que ce ne fût songe et illusion ; puis recommençoit à considérer son mari. Dieux immortels! ditelle en soi-même, est-ce ainsi que sont faits les monstres? Comument donc est fait ce que Ton appelle Amour? Que tu es heureuse, Psyché! Ah!

divin époux! pourquoi m'as-tu refusé si longtemps la connoissance de ce bonheur? Craignoistu que je n'en mourusse de joie? Étoit-ce pour plaire à ta mère ou à quelqu'une de tes maîtresses? car tu es trop beau pour ne faire le personnage que de mari. Quoi! je t'ai voulu tuer! quoi ! cette pensée m'est venue ! O dieux ! je frémis d'horreur à ce souvenir. Suffisoit-il pas, cruelle Psyché, d'exercer ta rage contre toi seule? L'univers n'y eût rien perdu: et sans ton époux que deviendroit-il ? Folle que je suis! mon mari est

io4 LES AMOURS DE PSYCHÉ, immortel : il n a pas tenu à moi qu'il ne le fût point. ^

Après ces réflexions, il lui prit envie de regarder de plus près celui qu'elle n avoit déjà que trop vu. Elle pencha quelque peu Imstrument fatal qui lavoit jusque-là servie si utilement. Il en tomba sur la cuisse de son époux une goutte d'huile enflammée. La douleur éveilla le dieu. D vit la pauvre Psyché qui, toute confuse, tenoit sa lampe ; et, ce qui fut le plus malheureux, il vit aussi le poignard tombé près de lui..

Dispensez-moi de vous raconter le reste : vous seriez touchés de trop de pitié au récit que je vous ferois.

Là finit de Psyché le bonheur et la gloire:

Et là votre plaisir pourroit cesser aussi.

Ce n'est pas mon talent d'achever une histoire Qui se termine ainsi.

Ne laissez pas de continuer, dit Acanthe, puisque vous nous l'avez promis : peut-être aurez- vous mieux réussi que vous ne croyez. Quand cela seroit, reprit Polyphile, quelle satisfaction aurezvous? Vous verrez souffrir une belle, et en pleurerez, pour peu que j'y contribue. Elh bien!

repartit Acanthe, nous pleurerons. Voilà un grand mal pour nous! les héros de l'antiquité pleuroient bien. Que cela ne vous empêche pas de conti-

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