‹ ŒuvresChapitre 48 sur 136 · LIVRE I. io · texte numérisé non relu

LIVRE I. io

jQuer. La compassion a aussi ses charmes, qui ne sont pas moindres que ceux du rire ; je tiens^ mêm<s quils sont plus grands, et crois qu'Ariste est de mon avis. Soyez si tendre et si émouvant que vous voudrez, nous ne vous en écouterons tous deux que plus volontiers.

Et moi, dit Gelaste^ que deviendrai -je? Dieu m'a fait la grâce de me donner des oreilles aussi tien qu'à vous. Quand Polyphile les consulteroit^ et qu'il ne feroit pas tant le pathétique, la chose n en iroit que mieux , vu la manière d écrire qu'il a choisie.

Le sentiment de Gelaste fut approuvé. Et Ariste, qui s'étoit tu jusque-là, dit en se tournant vers Polyphile : Je voudrois que vous me pussiez attendrir le cœur par le récit des aventures de votre belle; je lui donnerois des larmes avec le plus grand plaisir du monde. La pitié est celui des mouvements du discours qui me plaît le plus: je le préfère de bien loin aux autres. Mais ne vous contraignez point pour cela : il est bon de s'accommoder à son sujet; mais il est encore meilleur de s'accommoder à son génie. C'est pourquoi suivez le conseil que vous a donné Gelaste.

Il faut bien que je le suive, continua Polyphile : comment ferois-je autrement? J'ai déjà mêlé malgré moi de la gaieté parmi les endroits les plus sérieux de cette histoire ; je ne vous assure pas que tantôt je n'en mêle aussi parmi les plus tristes*

io6 LES AMOURS DE PSYCHÉ.

C'est un défaut dont je ne me saurois c<wrriger,

quelque peine que j'y apporte.

Défaut pour défaut, dit Gelaste, j'aime beau*^ coup mieux qu'on me fasse rire quand je dois pleurer, que si l'on me faisoit pleurer lorsque je dois rire. C'est pourquoi, encore une fois, con* tinuez comme vous avez commencé. .

Laissons-lui reprendre haleine auparavant, dit Acanthe ; le grand chaud étant passé, rien ne nous empêche de sortir d'ici, et de voir en nous pr<K menant les endroits les plus agréables de ce jardin. Bien que nous les ayons vus plusieurs fois, je ne laisse pas d'en être touché , et crois qu'Ariste et Polyphile le sont aussi. Quant à Gelaste, il ai* meroit mieux employer son temps autour de quel* que Psyché, que de converser avec des arbres et dès fontaines. On pourra tantôt le satisfaire : noua nous asseoirons sur l'herbe menue pour écouter Polyphile , et plaindrons les peines et les infortunes de son héroïne avec une tendresse d'autant plus grande que la présence de ces objets nous remplira l'ame d'une douce mélancolie. Quand le soleil nous verra pleurer, cène sera pas un grand mal : il en voit bien d'autres par l'univers qui en font autant, non pour le malheur d autrui, mais pour le leur propre. Acanthe fut cru, et on se leva.

Au sortir de cet endroit, Os firent cinq ou six cents pas sans rien dire. Gelaste, ennuyé de ce

Page 1