LIVRE I. III
huit jours entiers que nous rions; je vous prie, pleurons aujourd'hui?
Vous sortez toujours, dit Ariste, de notre thèse, et apportez des raisons si triviales, que j en ai honte pour vous.
Voyez un peuThoinme difficile! reprit Gelaste. Et vraiment, puisque vous voulez que je discoure de la comédie et du rire en philosophe platonicien, j'y consens; faites-moi seulement la grâce de m écouter. Le plaisir dont nous devons faire le plus de cas est toujours celui qui convient le mieux à notre nature ; car c est s unir à soi-même qœ de le goûter. Or, y a-t-il rien qui nous convienne mieux que le rire? Il n'est pas moins natu- ];el à rhomme que la raison ; il lui est même par« ticulier: vous ne trouverez aucun animal qui rie, et en rencontrerez quelques uns qui pleurent. Je vous défie, tout sensible que vous êtes, de jeter des larmes aussi grosses que celles d un cerf qui ^t aux abois; ou du cheval de ce pauvre prince dont on voit la pompe funèbre dans Tonzième livre de l'Enéide. Tombez d'accord de ces vérités; je vous laisserai après pleurer tant qu'il vous plaira : vous tiendrez compagnie au cheval du pauvre Pallas, et moi je rirai avec tous les hommes.
La conclusion de Gelaste fit rire ses trois amis, Ariste comme les autres : après quoi celui-ci dit : Je vous nie vos deux propositions, aussi bien la
112 LES AMOURS DE PSYCHÉ, seconde que la première. Quelque opinion qu'ait eue lecole jusqu'à présent, je ne conviens pas avec elle que le rire appartienne à Thomme privativement au reste des animaux. Il faudroit entendre la langue de ces derniers pour connoître qu'ils ne rient point. Je les tiens sujets à toutes nos passions : il n^ a, pour ce point-là , de différence entre nous et eux que du plus au moins, et en la manière de s'exprimer. Quant à votre première proposition, tant s'en faut que nous devions toujours courir après les plaisirs qui nous sont les plus naturels^ et que nous avons le plus à com<^ mandement, que ce n'est pas même ua plaisir de posséder une chose très commune. De là vient que dans Platon l'Amour est fils de la Pauvreté, voulant dire que nous n'avons de passion que pour les choses qui nous manquent, et dont nous sommes nécessiteux. Ainsi le rire, qui nous est, à ce que vous dites, si familier, sera dans la scène le plaisir des laquais et du menu peuple ; le pleurer, celui des honnêtes gens.
Vous poussez la chose un peu trop loin, dit Acanthe ; je ne tiens pas que le rire soit interdit aux honnêtes gens. Je ne le tiens pas non plus , reprit Ariste. Ce que je dis n'est que pour payer Gelaste de sa monnoie. Vous savez combien nous avons ri en lisant Térence , et combien je ris en voyant les Italiens : je lalsseà la porte ma raison et mon ai^ gent, et je ris après tout mon soûl. Mais que les