‹ ŒuvresChapitre 53 sur 136 · LIVRE L ii · texte numérisé non relu

LIVRE L ii

cour de Cythérée, vous y trouverez des ris, et jamais de pleurs.

Mous voici dga retombés, dit Ariste, dans ces raisons qui n ont aucune solidité : vous êtes le plus frivole défenseur de la comédie que j'aie vu depuis long-temps.

Et nous voici retombés dans le platonisme, répliqua Gelaste: demeurons-y donc, puisque cela vous plaît tant. Je m'en vais vous dire quelque choée jd'essentiel contre le pleurer, et veux vous convaincre par ce même endroit d'Homère dont vous avez fait votre capital. Quand Achille a pleuré son soûl (par parenthèse, je crois qu'Achille ne rioit pas de moins bon courage ; tout ce que font les héros, ils le font dans le suprême degré de perfection); lorsqu'Achille, dis-je, s'est rassasié de ce beau plaisir de verser des larmes, il dit à Priam: Vieillard, tu es misérable; telle est la condition des mortels , ils passent leur vie dans les pleurs. Les dieux seuls sont exempts de mal, et vivent là-haut à leur aise, sans rien souffrir. Que répondrez-vous à cela ?

Je répondrai, dit Ariste, que les mortels sont mortels quand ils pleurent de leurs douleurs; mais, quand ils pleurent des douleurs d'autrui, ce sont proprement des dieux.

Les dieux ne pleurent ni d'une façon ni d'une autre, reprit Gelaste : pour le rire, c'est leur partage. Qu'il ne soit ainsi : Homère dit en un autre

n6 LES AMOURS DE PSYCHÉ, endroit que, quand les bienheureux immortels virent Vulcain qui boitoit dans leur maison, il leur prit un rire inextinguible. Par ce mot d'inextinguible*, vous voyez qu'on ne peut trop rire ni trop long-temps ; par celui de bienheureux , que la béatitude consiste au rire.

Par ces deux mots que vous dites, reprit Ariste, je vois qu'Homère a faiUi, et ne vois rien autre chose. Platon l'en reprend dans son troisième de la République. U le blâme de donner aux dieux un rire démesuré, et qui seroit même indigne de personnes tant soit peu considérables.

Pourquoi voulez-vous qu'Homère ait plutôt failli

» L'abbé Grou, traducteur de la République de Platon (t. 1, p. i34) édit. 17 94 9 in-13), dit quil s*est«ervi de cette expression rire inextinguible d'après La Fontaine , qui l'emploie dans une de ses fables en traduisant le vers d'Homère dont il s'agit dans cet endroit de Platon :

Un rire inextinguible en l'Olympe éclata.

Il ne faut pas croire, d'après cette remarque de Grou, que ce mot inextinguible fût nouveau, même du temps de La Fontaine; car il se trouve dans la première édition^ du Dictionnaire de l'Académie : mais cette épitbéte appliquée au mot rire formoit en françois une aUiance de mots hardie et neuve. Ce n'étoit cependant que la traduction littérale du mot grec AaCtTTOç qu'Homère emploie {^lliad, \y 5^9). Toutefois madame Dacier n'a pas osé le rendre littéralement, et s'est servie d'une périphrase, en mettant un rire qui ne finissait point; et l'auteur de la traduction latine interlilïéaire n'a aussi rendu ce mot que par un équivalent, immensus. Depuis La Fontaine , le rire inextinguible est devenu une expression en quelque sorte consacrée pour rendre ce vers d'Homère.

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