LIVRE I
que Platon? répliqua Gelaste- Mais laissons les autorités, et n'écoutons que la raison seule. Nous n'avons qu'à examiner sans prévention la comédie et la tragédie. Il arrive assez souvent que -cette dernière ne nous touche point : car le bien ou le mal d'autrui ne nous touche que par rapport à nous-mêmes, et en tant que nous croyons que pareille chose nous peut arriver, l'amour-propre faisant sans cesse que l'on tourne les yeux sur soi. Or, comme la tragédie ne nous représente que des aventures extraordinaires , et qui vraisemblablement ne nous arriveront jamais, nous n'y prenons point de part, et nous sommes froids, à moins que l'ouvrage ne soit excellent, que le poëte ne nous transforme, que nous ne devenions d'autres hommes par son adresse, et ne nous mettions en la place de quelque roi. Alors j'avoue que la tragédie nous touche, mais de crainte, mais de colère , mais de mouvements funestes qui nous renvoient au logis pleins des choses que nous avons vues, et incapables de tout plaisir; La comédie, n'employant que des aventures ordinaires et qui peuvent nous arriver, nous touche toujours plus ou moins, selon son degré de perfection. Quand elle est fort bonne, e]ie nous fait rire. La tragédie nous attache, si vous voulez ; mais la comédie nous amuse agréablement, et mène les âmes aux Champs^lysées , au lieu que vous les menez dans la demeure des malheureux. Pour
ii8 LES AMOURS DE PSYCHÉ.
preuve infaillible de ce que j^âvançe, prenez garde que, pour effacer les impressions que La tragédie avoit faites en nous, on lui fait souvent succéder un divertissement comique; mais de celui-ci à l'autre il n'y a point de retour: ce qui vous fait voir que le suprême degré du plaisir,, après quoi il ny a plus rien, cest la comédie. Quand on vous la donne, vous vous en retournez content et de belle humeur; quand on ne vous la donne pas, vous vous en retournez chagrin et rempli de noires idées. C'est ce qu'il y a à gagner avec les Orestes et les OEdipes, tristes fantômes qu'a évoqués le poëte magicien dont noua avons parlé tantôt. Encore serions-nous heureux s'ils excitoient le terrible toutes les fois que Ton nousles fait paroître : cela vaut mieux que de s'ennuyer ; mais où sont les habiles poètes qui nous dépeignent ces choses au vif? Je ne veux pas dire que le dernier soit mort avec Euripide ou avec Sophocle ; je dis seulement qu'il n'y en a guère; La dif&culté n'est pas si grande dans le comique; il est plus assuré de ïious toucher, en ce que ses incidents sont d'une telle nature, que nous nous les appliquons à nous* mêlnes plus aisément.
Cette fois-là, dit Ariste , voilà des raisons solides , et qui méritent qu'on y réponde ; il faut y tâcher. Le même ennui qui nous fait languir pendant une tragédie où nous ne trouvons que de médiocres beautés, est commun à la comédie et à tous les