LIVRE II. i
femme : je n ai pu seulement obtenir de Jui d être son esclave. Vous me voyez vagabonde; tout me fait peur; je tremble à la moindre haleine du vent : hier je commandois au Zéphyre. J'eus à mon coucher une centaine de nymphes des plus jolies et des plus qualifiées, qui se tinrent heureuses dune parole que je leur dis, et qui baisèrent en me quittant le bas de ma robe. Les adorations , les délices, la comédie, rien ne me manquoit. Si j'eusse voulu qu'un plaisir fût venu des extrémités de la terre pour me trouver, j'eusse été incontinent satisfaite. Ma félicité étoit telle, que le changement des habits et celui des ameublements ne me touchoit.plns. J'ai perdu tous ces avantages ; et je les ai perdus par ma faute , et sans espérance de les recouvrer jamais : l'Amour me hait trop. Je ne vous demande pas si je cesserai de l'aimer, il m'est impossible ; je vous demande aussi peu si je ces** serai de vivre, ce remède m'est interdit: Gardetoi, m'a dit mon mari, d'attenter contre ta vie. Voilà les termes où je suis réduite : il m'est défendu de me soustraire à la peine. C'est bien le comble du désespoir cpië de n'oser se désespérer. Quand je le ferai néanmoins, quelle punition y a-t-il par-delà la mort? Me conseillez-vous de traîner ma vie.dans des alarmes continuelles, craignant Vénus , m'imaginant voir à tous les moments les ministres de sa fureur? Si je tombe entre ses mains, et je ne puis m'empêcher d'y tomber, elle
i48 LES AMOURS DE PSYCHÉ, me fera çiille mau^t. Ne vaut-il pas mieux qae j'aille en un monde où elle n a point de pouvoir? Mon dessein nest pas de m enfoncer un fer dans le sein ; les dieux me gardent de désobéir à TAniour jusqu'à ce point-là ! mais si je refuse la nourriture, si je permets à un aspic de décharger sur moi s^ colère, si par hasard je rencontre de laconit, et que j en mette un peu sur ma langue, est-ce un si grand crime? Tout au moins me doitil être permis de me laisser mourir de tristesse.
Au nom de TAmour le vieillard s 'étoit levé.
Quand la belle eut achevé de parler, il se prosterna; et, la traitant de déesse, il s alloit jeter en des excuses qui n'eussent fini de long-^temps, si Psyché ne les eût d'abord prévenues, et ne lui eût commandé par tous les titres qu'il voudroit lui donner, soit de belle, soit de princesse, soit de déesse, de se remettre en sa place, et de dire son sentiment avec liberté; mais que poiu": le mieux il laissât ces qualités qui ne faisoient rien pour la consoler, et dont il étoit libéral jusqu'à l'excès.
Le vieillard savoit trop bien vivre pour contester de cérétaonies avec l'épouse de Cupidon. S'étant donc assis : Madame , dit-il , ou votre mari vous a communiqué l'immortalité ; et cela étant, que vous servira de vouloir mourir? ou vous êtes encore sujette à la loi commune. Or cette loi veut deux choses: l'une, véritablement que nous mou-