LIVRE IL i
rions; lautre, que nous tâchions de conserver notre vie le plus long-temps qu'il nous est possible. Nous naissons également pour Fun et pour l'autre ; et l'on peut dire que l'homme a en même temps deux mouvements opposés : il court incessamment vers la mort; il la fuit aussi incessamment. De violer cet instinct, c'est ce qui n'est pas permis. Les animaux ne le font pas. Y a-t-il rien de plus malheureux qu'un oiseau qui, ayant eu pour demeure une forêt agréable et toute la campagne des airs, se voit renfermé dans une cage d'un pied d'espace? cependant il ne 'se donne pas la mort; il chante, au contraire, et tâche à se divertir. Les hommes ne sont pas si sages: ils se désespèrent. Regardez combien de crimes un seul crime leur fait commettre. Premièrement, vous détruisez l'ouvrage du ciel; et plus cet ouvrage est beau, plus le crime doit être grand: jugez donc quelle seroit votre faute. En second Keu, vous vous défiez de la Providence, ce qui est un autre crime. Pouvez-vous répondre 'de ce qui vous arrivera? Peut-être le ciel vous réserve-t-il un bonheur plus grand que celui que vous regrettez ; peut-être vous réjouirez-vous bientôt du retour de votre mari, ou pour mieux dire de votre amant; car à son dépit je le juge tel. J'ai tant vu de ces anmnts «échappés revenir incontinent, et faire satisfaction aux personnes qui leuravoient donné. sujet de se plaindre; j'ai tant vu de mal-
i5o LES AMOURS DE PSYCHÉ.
heureux, dun autre côté, changer de condition et de sentiment, que ce seroit imprudence à vous de ne pas donner à la Fortune le loisir de tourner sa roue. Outre ces raisons générales, votre mari vous a défendu d'attenter contre votre vie. Ne me proposez point pour expédient de vous laisser mourir de tristesse: c'est un détour que votre propre conscience doit condamner, J approuverois bien plutôt que vous vous perçassiez le sein d'un poignard. Celui-ci est un crime d un moment, qui a le premier transport pour excuse ; l'autre est uûe continuation de crimes que rien ne peut excuser. Qu'il n'y ait point de punition par-delà la mort, je ne pense pas qu'on vous ait enseigné cette doctrine. Croyez, madame, qu'il y en a, et de particulièrement ordonnées contre ceux qui jettent leur ame au vent, et qui ne la laissent pas envoler.
Mon père, reprit Psyché, cette dernière considération fait que je me rends ; car d'espérer le retour de mon mari, il n'y a pas d'apparence: je serai réduite à ne faire de ma vie autre chose que le chercher.
Je ne le crois pas , dit le vieillard. J'ose vous répondre, au contraire, cpi'il vous cherchera. Quelle-joie alors aurez-vous! Attendez du moins quelques jours en cette demeure. Vous pourrez vous y appliquer à la connoissance de vous-même et à l'étude de la sagesse ; vous y mènerez la vie