‹ ŒuvresChapitre 71 sur 136 · LIVRE II. i5i · texte numérisé non relu

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que j y mène depuis long-temps, et que jy mène ;àvec tant de tranquillité, que si Jupiter vouloit changer de condition contre moi, je le renverrois sans délibérer.

Mais comment vous êtes*vons avisé de cette retraite? repartit Psyché : ne vous serai-je point importune, si je vous prie de m apprendre votre aventure?

Je vous la dirai en peu de mots, reprit le vieillard. J'étois à la cour d un roi qui se plaisoit à m entendre, et qui m'avoit donné la charge de premier philosophe de sa maison. . Outre la faveur, je ne manquois pas de biens. Ma famille ne eonsistoit qu en une personne qui m etoit fort chère; javois perdu mon éjpouse depuis longtemps: il me restoit une fille de beauté exquise, quoique infiniment au-dessous des charmes que vous possédez. Je Télevai dans des sentiments de vertu convenables à Tétat de notre fortune et à la profession que je faisois. Point de coquetterie ni d'ambition; point d'humeur austère non plus. Je vouiois en faire une compagne commode .pour un mari, plutôt quune maîtresse agréable pour des amants.

Ses qualités la firent bientôt rechercher par tout ce qu'il y avoit d'illustre à la cour^ Celui qui commandoit les armées du roi l'emporta. Le lendemain qu'il l'eut épousée ^ il en fut jaloux ; il lui donna des espions et des gardes : pauvre esprit

i52 LES AMOURS 0E PSYCHÉ, qui ne voyoit pas que si ia vertu ue garde une femme, en vain Ton pose des sentinelles à Fentour ! Ma fille auroit été long-temps malheureuse sans les hasards de la guerre. Son mari fut tué dans un comhat. Il la laissa mère d une des filles que vous voyez, et ^osse de l'autre. L'affliction fut plus forte que le souvenir des mauvais traitements du défunt, et le temps fut plus fort que Taffliction. Ma fille reprit à la fin sa gaieté, sa douce conver^ sation , et ses charmes ; résolue pourtant de demeurer veuve, voire * de mourir plutôt que de tenter un second hasard. Les amants reprirent aussi leur train ordinaire : mon logis ne désemplissoit point d'importuns ; le plus incommode de tous fut le fils du roi.

Ma fille , à qui ces choses né plaisoient pas , me pria de demander pour récompense de mes ser-> vices qu'il me fût permis de me retirer. Cela me fiit accordé. Nous nous en allâmes à une maison des champs que j'avois. A peine étions-nous partis , que les amants nous suivirent : ils y arrivèrent aussitôt que nous. Le peu d'espérance de s'en sauver nous obligea d'abandonner des provinces où il n'y avoit point d'asile contre l'amour, et d'en chercher un chez des peuples du voisinage. Cela fit des guerres , et ne nous délivra point des amants : ceux de la contrée étoient plus persécu-

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tants que les autres. Enfin nous nous retirâmes au désert, avec peu de suite, sans équipage, n'emportant que quelques livres , afin que notre fuite fût plus secrète. La retraite que nous choisîmes étoit fort cachée ; mais ce n étoitrien en comparaison de celle-ci. Nous y passâmes deux jours avec beaucoup de repos. Le troisième jour on sut où uous nous étions réfugiés : un amant vint nous demander le chemin; un autre amant se mit à couvert de la pluie dans notre cabane. Nous voilà désespérés, et n'attendant de tranquillité quaw^ Champs-Elysées.

Je proposai à ma fille de se marier. Elle me pria d'attendre qu'on ly eût condamnée sous peine du dernier supplice : encore préféroit-elle la mort à rhymen. Elle avouoit bien que Fimportunité des amants étoit quelque chose de très fâcheux; mais la tyrannie des méchants maris alloit au-delà de tous les maux qu on étoit capable de se figurer : que je ne me misse en peine que de moi seul ; elle sauroit résister aux cajoleries que Ion lui féroit : et si Ion venoit à la violence, ou à la nécessité du mariage , elle sauroit encore mieux mourir. Je ne la pressai pas davantage.

Une nuit que je m'étois endormi sur cette pensée, la Philosophie m'apparut en songe. Je veux, dit-elle, te tirer de peine : suis-moi. Je lui obéis. Nous traversâmes les lieux par où je vous ai conduite.' Elle m'amena jusque sur le seiiil dé cette

i54 LES AMOURS I^E PSYCHÉ, habitation. Voilà, dit-elle, le seul endroit où tu trouveras du repos. Limage du lieu, celle du chemin , demeurèrent dans ma mémoire. Je me réveillai fort content.

Le lendemain je contai ce songe à ma fille; et comme nous nous promenions , je remarquai que le chemin où la Philosophie m avoit fait entrer aboutissoit à notre cabane. Qu'est-il besoin d'un plus long récit? nous fîmes résolution d'éprouver le reste du songe. Nous congédiâmes nos domestiques, et nous nous sauvâmes avec ces deux fiUes, dont la plus âgée n avoit pas six ans ; il nous fallut porter l'autre. Après les mêmes peines que tous avez eues , nous arrivâmes sous ces rochei%. Ma famille s y étant étabhe , je retournai prendre le peu de meubles que vous voyez , les apportant à diverses fois , et mes livres aussi. Pour ce qui nous étoit resté de bagues et d'argent , il étoit déjà en lieu d assurance : nous n^en avons pas encore eu besoin. Le voisinage du fleuve nous fait subsister, sinon avec luxe et délicatesse, avec beaucoup de santé tout au moins. J'y prends du poisson que je vas vendre en une ville que ce mont vous cache, et où je ne suis connu de personne. Mon poisson n'est pas sitôt sur la place qu'il est vendu. Tous les habitants sont gens riches , de bonne chère , fort paresseux. Ils ont peine à sortir de leurs murailles; comment viendroient-Hs ici m'interrompre, si ce n'est que voti^ mari s'en mêle à la fin,

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M qu'il nous envoie des amants, soit de ce lieu-là, soit dun autre? les amants se font passage par^ tout ; ce n'est pas pour rien que leur protecteur a des ailes. Ces filles, comme vous voyez, sont en âge de lappréhender. Je ne suis pourtant pas certain qu elles prennent la cbose du même biais que la toujours prise leur mère. Voilà, madame, comme je suis arrivé ici. Le vieillard finit par Fexagération de son bonheur, et par les louanges de la solitude.

Mais, mon père, reprit Psyché, est-ce un- si grand bien que cette solitude dont vous parlez? ■est-il possible que vous ne vous y soyez point ennuyés, vous ni votre fille? A quoi vous êtes-vous occupés pendant dix années?

A nous préparer pour une autre vie, lui répondit le vieillard : nous avons fait des réflexions sur les fautes et sur les erreurs à quoi sont sujets les hommes ; nous avons employé le temps à l'étude.

Vous ne me persuaderez point, repartit Psyché, qu'une grandeur légitime et des plaisirs innocents ne soient préférables au train de vie que vous menez.

La véritable grandeur, à l'égard des philosophes, lui répliqua le vieillard, est de régner sur soi-même; et le véritable plaisir, de jouir de soi^ Gela se trouve en la solitude, et ne se trouve guère autre part. Je ne vous dis pas que toutes personnes s'en accommodent; c'est un bien pour moi , ce

i56 LES AMOURS DE PSYCHÉ, seroit un mal pour vous. Une personne que le ciel a composée avec tant de soin et avec tant d'art; doit faire honneur à son ouvrier, et régner ailleurs que dans le désert.

Hélas ! mon père , dit notre héroïne en soupirant, vous me parlez de régner, et je suis esclave de mon ennemie! Sur qui voulez- vous que je régne? Ce ne peut être ni sur mon cœur, ni sur celui de l'Amour: de régner sur d'autres, c'est une gloire que je refuse. Là-dessus elle lui conta son histoire succinctement. Après avoir achevé : Vous voyez, dit-elle, combien j'ai sujet de craindre Vénus. J'ai toutefois résolu de me mettre en quête de mon mari devant que le jour se passe. Sa brûlure m'inquiète trop : ne savez-vous point un se^ cret pour le guérir sans douleur et en un moment?

Le vieillard sourit. J'ai , dit-il , cherché toute ma vie dans les simples, dans les compositions, dans les minéraux , et n'ai pu encore trouver de remèdes pour aucun mal : mais croyez- vous que les dieux en manquent? Il faut bien qu'ils en aient de bons, et de bons médecins aussi, puisque la mort ne peut rien sur eux. Ne vous mettez donc en peine que de regagner votre époux : pour cela il vous faut attendre ; laissez-lè dormir sur sa colère: si vous vous présentez à lui devant que le temps l'ait adoucie, vous vous mettez au hasard d'être rebutée; ce qui vous seroit d'une très périlleuse conséquence pour l'avenir. Quand les ma-

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