LIVRE II. i
tir: quelle loi conseilloit de continuer; car cela ne poayoit lui nuire, et pouvoit extrêmement lui profiter: qu'assurément son mari navoit point discontinué de laimer; ses reproches, et le soin qu'il avoit eu d empêcher quelle ne mourût, sa colère même, en étoient des témoignages infaillibles: il vouloit, sans plus, lui faire acheter ses bonnes grâces , pour les lui rendre plus précieuses. C'étoit un second ragoût ' dont il s'avisoit, et qui, tout considéré, n'étoitpas à beaucoup près si étrange que le premier.
. La cadette fut d'un avis tout contraire, et s em«porta fort contre TAmour. Ce dieu étoit-il raisonnable? avoit-il des yeux, de laisser languir à ses pieds la fille d'un roi , reine elle-même de la beauté , tout cela parcequ'on avoit eu la curiosité de le voir? La belle raison de quitter sa femme, et de faire un si grand bruit! S'il eût été laid , il eût eu sujet de se fâcher; mais étant si beau, on lui avoit £ait plaisir. Bien loin que cette curiosité fût blâ- Hiable^ elle méritoit d'être louée, comme ne pouvant provenir que d'excès d'amour. Si vous m'en croyez, madame, vous attendrez que votre mari revienne au logis. Je ne connois ni le naturel des dieux ni celui des hommes ; mais je juge d autrui
' Bagout y au hguré , signifie un plaisir qui chatouille les sens. Dans le comte de Bussy on lit : « Cest un grand ragoût pour vous que le bruit. » Et dans Molière : « Je youdrois savoir quel ragoût il y a à eax. » ÇUAvarei^ acte H, scène v. )
i66 LES AMOURS DE PSYCHÉ, par moi-même, et crois que chacon est fait à-peuprès de la même sorte : quand nous avons quelque différent, ma sœur et moi, si je fais la froide et l'indifférente, elle me recherche; si elle se tient sur son quant à moi , je vas au-devant.
Psyché admira l'esprit de nos deux bergères, et conjectura que la cadette avoit attrapé leà livres dont la bibliothèque de sa sœur étoit composée, et les avoit lus en cachette: ajoutez aux livres l'excellence du naturel, lequel, ayant été fort heureux dans la mère d^ ces deux filles , revivoit en l'une et en l'autre avec avantage, et n'avoit point été abâtardi par la solitude. Psyché préféra l'avis de l'aînée à celui de la cadette : elle résolut de se mettre en quête de son mari dès le lendemain.
Cette entreprise avoit quelque chose de bien hardi et de bien étrange. La fille d'un roi aller ainsi seule! car, pour être fenmie d'un dieu, ce n'étoit pas une quaUté qui dût faire trouver de la messéance en la chose: les déesses vont et viennent comme il leur plaît, et personne n'y trouve à dire. La difficulté 'étoit plus grande à l'égard de notre h^oïne : non seulement elle appréhendoit de rencontrer les satellites de son ennemie, mais tous les hommes en général. Et le moyen d'empêcher qu'on ne la reconnût d'abord? Quoique son habit fût de deuil, c'étoit aussi un habit de noces, chargé de diamants en beaucoup d'en-