LIVRE II. i8i
ennemie, qui, à force de tourments, Tavoit rendue méconnoissable.
Un jour elle eut une telle alarme, qu'elle se jeta dans une chapelle de Gérés, comme en un asile <Jui de bonne fortune se présentoit. Cette chapelle étoit près d'un champ dont on venoit de couper les blés. Là les laboureurs des environs offroient tous les ans les prémices de leur récolte. Il y avoit un grand monceau de javelles à l'entrée du temple. Notre bergère se prosterna devant l'image de la déesse ; puis lui mit au bras un chapeau de fleurs , lesqueUes elle venoit de cueillir en courant et sans aucun choix : c'étoit de ces fleurs qui croissent parmi les blés. Psyché avoit ouï dire aux sacrificateurs de son pays qu elles plaisoient à Gérés, et qu'une personne qui vouloit obtenir des dieux quelque chose ne devoit point entrer dans leurs maisons les mains vides. Après son offrande, elle se remit à genoux, et fit ainsi sa prière :
Divinité la plus nécessaire qui soit au monde, nourrice des hommes, protége-moi contre celle que je n'ai jamais offensée : souffre seulement que je me cache pour quelques jours entre les javelles qui sont à la porte de ton temple, et que je vive du blé qui en tombera. Gythérée se plaint de ce que son fils ma voulu du bien ; mais puisqu'il ne m^en veut plus, n'est-ce pas assez de satisfaction pour elle, et assez de peine pour moi? Faut-il que
i82 LES AMOURS DE PSYCHÉ.
la colère des dieux soit si grande? S'il est vrai que la Justice se soit retirée parmi eux, ils doivent considérer Tinnocence d une personne qui leur a obéi en se mariant. Ai-je corrompu l'oracle? ai-je usé d aucun artifice pour me faire aimer ? puis-je mais si un dieu me voit? quand je m'enfermerois dans une tour, ne me verroit-il pas? Tant s en faut qu en Fépousant je crusse faire du déplaisir à sa mère ; car je croyois épouser un monstre, U s'est trouvé que c etoit l'Amour, et que j'avois plu à ce dieu. C'est donc un crime d'être agréable! Hélas! je ne le suis plus, et ne Tai jamais été par ma faute. Il ne se trouvera point que j'aie emr ployé ni afféterie ni paroles ensorcelantes. Vénus a encore sur le cœur l'indiscrétion des mortels qui ont quitté son culte pour m'honorer. Qu elle se plaigne donc des mortels; mais de moi, cest une injustice. Je leur ai dit qu'ils me faisoient tort Si les honmies sont imprudents, ce n'est pas à dire que je sois coupable.
C'est ainsi que notre bergère se justifioit à Cérès. Soit que les déesses s'entendent, ou que celle-ci fût fâchée de ce qu'on l'avoit appelée nourrice, ou que le ciel veuille que nos prières soient véritablement des prières, et non des apologies, ceUe de Psyché ne fut nullement écoutée. Cérès lui cria de la voûte de sa chapelle qu'elle se retirât au plys vite, et laissât le tas de javelles comme il étoit ; sinon Vénus en auroit . l'avis. Pourquoi