LIVRE IL
trois ou quatre journées de là il y en avoit un fort fameux et fort fréquenté, portant pour inscription:
A LA Déesse des Grâces.
Apparemment Vénus s y plaisoit, et y tenoit souvent en personne son tribunal, vu les miracles qui s y faisoient, et le gprand concours de gens qui y accouroient de tous les côtés. 11 y en avoit même qui se vantoient de l'y avoir vue plusieurs fois.
Notre bei^ère se met en chemin, plus heureuse, ce lui sembloit, que devant l'oracle: car elle savoit du moins ce qu'elle avoit envie de faire ; soitiroit d'irrésolution et d'incertitude, qui sont les pires de tous les maux ; pourroit voir l'Amour, n'y ayant pas d'apparence que sa mère vint si souvent en un lieu sans l'y amener. Supposé que la pauvre épouse n'eût cette satisfaction qu'en présence d'une belle-mère qui la haïssoit, et qui, bien loin de la reconnoître pour sa bru, la traiteroit en esclave; c'étoit toujours quelque chose: les affaires pourroient changer; la compassion, la vue de la belle, son humilité, sa douceur, le peu de liberté de l'entretenir, tout cela seroit capable de rallumer le désir du dieu. En tout cas elle le verroit, et c'étoit beaucoup : toutes peines lui seroient douces, quand elles lui pourroient procurer un quart d'heure de plaisir.
Psyché se flattoit ainsi : pauvre infortunée qui ne songeoit pas combien les haines des femmes
i88 LES AMOURS DE PSYCHÉ.
sont violentes! Hélas! la belle ne savoit guère ce que le destin lui préparoit. Le cœur lui battit pourtant dès qu elle approcha de la contrée où étoit le temple. Long-temps devant que Ton y arrivât, on respiroit un air embaumé, tant à cause des personnes qui venoient offrir des parfums à la déesse, et qui étoient parfumées ellesmêmes, que parceque le chemin étoit bordé d'orangers, de jasmins, de myrtes, et tout le pays parsemé de fleurs.
On découvroitle temple de loin, quoiqu'il fût situé dans une vallée ; mais cette vallée étoit spacieuse, plus longue que large, ceinte de coteaux merveilleusement agréables. Ds étoient mêlés de bois, de champs, de prairies, d'habitations qui se ressentoient d'un long calme. Vénus avoit obtenu de Mars une sauvegarde pour tous ces lieux. Les animauxmême ne sy faisoient point la guerre; jamais de loups ; jamais d'autres pièges que ceux que l'Amour fait tendre. Dès qu'on avoit atteint l'âge de discernement , on se faisoit enregistrer dans la confrérie de ce dieu ; les filles à douze ans, les garçons à quinze. Il y en avoit à qui l'amour venoit devant la raison. S'il se rencontroit une indifférente, on en purgeoit le pays ; sa famille étoit séquestrée pour un certain temps : le clergé de la déesse avoit soin de purifier le canton où ce prodige étoit survenu. Voilà quant aux mœurs et au gouvernement du pays. Il abondoit en oiseaux de