LIVRE IL
joli plumage. Quelques tourterelles s y rencontroient : on en comptoit jusqu'à trois espèces ; tourterelles oiseaux, tourterelles nymphes, et tourterelles bergères. La seconde espèce étoit rare.
Au milieu de la vallée couloit un canal de même longueur que la plaine, large comme un fleuve, et d une eau si transparente, qu'un atome se fût vu au fond; en un mot, vrai cristal fondu. Force ^ nymphes et force sirènes s'y jouoient ; on les prenoit à la main. Les personnes riches avoient coutume de s embarquer sur ce canal, qui les conduisoit jusqu'aux degrés du parvis. Ils louoient je ne sais combien d'Amours; qui plus, qui moins, selon la charge qu avoit le vaisseau ; chaque Amour avoit son cygne, qu'il atteloit à la barque; et, monté dessus , il le conduisoit avec un ruban. Deux autres nacelles suivoient ; l'une chargée de musique, l'autre de bijoux et d'oranges douces. Ainsi s'en alloit la barque fort gaiement.
De chaque côté du canal s'étendoit une prairie verte comme fine émeraude , et bordée d'ombrages délicieux.
Il n'y avoit point d'autres chemins: ceux-là étoient tellement fréquentés, que Psyché jugea à propos de ne marcher que de nuit. Sur le point du jour elle arriva à im lieu nommé les deux sépultures. Je vous en dirai la raison, parceque l'origine du temple en dépend.
Un roi de Lydie, appelé Philocharès, priaau-
Digiti
igo LES AMOURS DE PSYCHÉ.
ti^fois les Xrrecs de lui donner femme. Il ne lui importoit de quelle naissance, pourm que la beauté s y trouvât : une fille est noble quand elle est belle. Ses ambassadeurs disoient que leur prince avoit le goût extrêmement délicat.
On lui envoya deuxjeunes filles ; lune s appeloit Myrtis, lautre Megano. Celle-ci étoit fort grande, de belle taille, les traits du visage très beaux , et si bien proportionnés qu'on n y trouvoit que reprendre; Fesprit fort doux. Avec cela, son esprit, sa beauté, sa taille, sa personne, ne touchoiènt point, faute de venus ' qui donnât le sel à ces cho-
' Faute de grâce, d agrément, Richelet, dans son Dictionnaire (Genève, 1679, in-4% p. 1 16 ), dit que le mot venus se prend au figuré, et iju'en parlant du style et du langage il signifie agrément, beauté. Puis il cite cette phrase de Gilles Boileau de TAcadémie fîrançoise, dans sa Réponse h Costar, 1659, iQ~4°: «Voilà, monte sieur, cet air inimitable , cette gaieté et cette venus que vous ne « trouvez pas dans les écrits de Balzac, v On n'emploie plus ce mot en ce sens, mais on fait quelquefois usage de celui de vénusté, que Richelet n*admettoit qu'avec réserve dans son Dictionnaire, ne trouvant pas d'exemple qu il eût été employé par aucun bon écrivain. L'Académie françoise a rejeté également ces deux mots, et on ne les trouve ni dans la première ni dans la dernière édition de son Dictionnaire. On peut consulter la discussion qui eut lieu à ce sujet entre Ménage et le père Bouhours. Voyez Ménage, sur la Langue françoise , 1676, in-12, p. 538, ou p. 409 de la première édition du même ouvrage, 1673, in-ia. — Bouhours, Doutes sur la langue françoise, 1675, seconde édition, p. 6 et 7. ^^ Et Remarques nouvelles sur la langue françoise, troisième édition, 1692^ p. 323. — Et enfin Ménage, Sur la langue françoise, seconde partie, 1676, ch. 64,^- 233.