‹ ŒuvresChapitre 98 sur 136 · LIVRE H · texte numérisé non relu

LIVRE H

Psyché, qui savoit quelle distance il falloit lais-^ s^* entre lui et elle, car il ne pouvoit s'étendre fort loin^le Sort layant attaché avec des chaînes de diamant; Psyché, dis-je, ne s effraya pas heaucoup : elle étoit accoutumée à voir des dragons. Elle cacha le mieux qu'il lui fut possible sa cruche, et commença mélodieusement ce récit:

Dragon , gentil dragon à la gorge béante ,

Je suis messagère des dieux :

Ils m'ont envoyée en ces lieux *Fannoncer que bientôt une jeune serpente, Et qui change au soleil de couleur comme toi ,

Viendra partager ton emploi.

Tu te dois ennuyer à faire cette vie;

Amour t'enverra compagnie.

Dragon, gentil dragon, que te dirai-je cncor

Qui te chatouille et qui te plaise?

Ton dos reluit comme fin or :

Tes yeux sont flambants comme braise.

Tu te peux rajeunir sans dépouiller ta peau.

Quelle félicité d'avoir chez toi cette eau !

Si tu veux t'enrichir, permets que l'on y puise; Quelque tribut qu'il faille, il te sera porté: J'en sais qui, pour avoir cette commodité.

Donneront jusqu'à leur chemise.

Psyché chanta beaucoup d'autres choses qui n'avoient aucune suite, et que les oiseaux de ces lieux ne purent par conséquent retenir ni nous les apprendre. Le dragon Técouta d'abord avec un très grand plaisir. A la fin il commença à bâiller,

2o8 LES AMOURS DE PSYCHÉ, et puis s'endormit. Psyché prend vite 1 occasion. Il falloit passer entre le dragon et lun des bords de l'entrée : à peine y avoit-il assez de place pour une personnç. Peu s'en fallut que la belle, de frayeur qu'elle eut, ne laissât tomber sa cruche; ce qui eût été pire que la goutte d'huile. Ce dormeur-ci n'étoit pas fait comme l'autre : son courroux et ses remontrances, c'étoit de mettre les gens en pièces. Notre héroïne vint à bout de son entreprise par un grand bonheur. Elle emplit sa cruche , et s'en retourne triomphante.

Vénus se douta que quelque puissance divine l'a voit assistée. De savoir laquelle, c'étoit le point. Son fils ne bougeoit du lit. Jupiter ni aucim des dieux n'auroit laissé Psyché dans cet esclavage ; les déesses seroient les dernières à la secourir. Ne t'imagine pas en être quitte , lui dit Vénus : je te ferai des commandements si difficiles, que tu manqueras à quelqu'un ; et pour châtiment tu endureras la mort. Va me quérir de la laine de ces moutons qui paissent au-delà du fleuve; je m'en veux faire faire un habit. C'étoient les moutons du soleil ; tous av oient des cornes, furieux au dernier point, et qui poursuivoient les loups. Leur laine étoit d'une couleur de feu si vif qu'il ébloui»soit la vue. Ils passoient alors de Fautre côté d'une rivière extrêmement large et profonde, qui traversoit le vallon à mille pas ou peu plus de ce château.

Page 1