‹ [Œuvres]Chapitre 36 sur 76 · ADIEUX A ROME · texte numérisé non relu

ADIEUX A ROME

« Autour de toi couvrent ces plaines, « Je crois voir un Romain de plus « Evoquant les ombres romaines.

« Je pars, mais ces morts me suivront :

« Ta muse a soufflé sur leur cendre.

« En renaissant , ils grandiront

« Dans tes vers qui vont me les rendre ;

(cEt l'airain, qui vainqueur du temps

« Jusqu'aux cieux porta leurs images ,

« Les plaça sur des monumens

<( Moins sublimes que tes ouvrages! w

SEPTIEME MESSENIENNE,

l'KOMENADE AU LTDO.

Venise.

Arrête, gondolier; .que ta barque un moment

Cesse de fendre les lagunes ; L'essor qu'elle a reçu va mourir lentement

Sur les sables noirs de ces dunes.

Gondolier, je reviens: je viens dans un moment

Prêter l'oreille aux infortunes

De Clorinde et de son amant.

Souvent un étranger qui parcourait ces rives Prit plaisir aux accords de vos stances plaintives. Je veux voir si ces lieux déserts Ont gardé de lui quelque trace ;

Car il aima, souffrit , chanta comme le Tasse , Dont tu viens de chanter les vers...

Lido, triste rivage ! 6 mer, plus triste encore, Qui frémissais d'amour, quand tes flots empressés S'entr'ouvraientpourl'anneau tombant du Bucentaure : Des fêtes de Saint-Marc les beaux jours sont passés !

Rialto n'entend plus le chant des barcaroles : Adieu la soie et l'or mollement enlacés, Qui tombaient en festons sur le fer des gondoles : Des fêtes de Saint-Marc les beaux jours sont passés !

En vain du marronnier les fleurs et le feuillage Parent de la Brenta les palais délaissés, La gloire et les amours n'y cherchent plus l'ombrage : Des fêtes de Saint-Marc les beaux jours sont passés !

Que de fois dans sa rêverie , Sur ce bord dont l'écho répète encor son nom , Alors qu'il errait sans patrie,

Ces souvenirs de deuil ont poursuivi Byron ! Souvenirs où son cœur, abreuvé d'amertume, Trouvait dans ses ennuis de douloureux appas , Tandis que le coursier, qu'il blanchissait d'écume, Faisait jaillir le sable où s'imprimaient ses pas.

O ciel ! la voilà donc, cette beauté si fière Qu'adoraient , en tremblant, les peuples asservis, Le jour qu'un empereur, dans ses sacrés parvis. Sous les pieds d'un pontife a baisé la poussière ! Des siècles , pour grandir ; pour mourir , des instans Tels furent ses destins ; sa longue décadence D'une lutte sans fiix n'a point lassé le temps : Un peuple a tout perdu s'il perd l'indépendance.

C'est en vain que Venise a revu ces coursiers Attelés si long-temps au char de notre gloire , Qui s'est enfin rompu sous le poids des lauriers.

Usé par trente ans de victoire.

Le lion dans les fers en vain menace encor ; Il ne secoûra plus sa crinière sanglante. Et ses ailes d'airain ne prendront plus l'essor

Pour suspendre au retour, sous la coupole d'or, Les drapeaux conquis à Lépante.

Non, Venise n'est plus : ses tranquilles tyrans Marchent , la tête haute , entre les deux gëans Qui virent de ses chefs le courroux tutélaire Frapper les cheveux blancs qu'elle avait révérés, Quand la hache des lois, de degrés en degrés, Fit bondir d'un tyran la tête octogénaire.

Où sont donc ces héros ? oii sont-ils? Sous ta main.

Qui touche leurs froides reliques.

Où sont-ils ? Cherche-les , au seuil de ces portiques, Dans l'immobilité d'un simulacre vain, Dans ces marbres debout sur des tombeaux gothiques. Ses héros aujourd'hui sont de marbre et d'airain.

Que dis-je? de leurs yeux l'éclair encor s'élance: Ils respirent encor sur ces murs où Palma, Où du fier Tintoret la main les anima. Le pinceau du Bassan fait parler leur silence. Vous vivez, Lorédan, Bembo, Contarini,

Vous vivez sur la toile, oii le croissant puni

Ijivre SCS crins captifs à vos pieux courages.

Vous ne pouvez mourir... les morts sont vos enfans,

Les morts sont les guerriers qui peuplent ces rivages,

Et passent devant vos images

Sans s'affranchir de leurs tyrans.

Père de tous les biens , l'amour de la patrie Fonde seul la grandeur d'un peuple à son berceau ; Il fit régner Venise, et Venise flétrie Le jour qu'il expira dut le suivre au tombeau. Sa grandeur s'écoula comme le flot qui roule , Sans laisser à mes pieds de trace sur ce bord. Ils dorment, ses vengeurs, comme le flot qui dort Dans ses canaux déserts où le marbre s'écroule....

Les Grecs aussi dormaient ; ils se sont réveillés ! Ils ont levé leurs bras si long-temps immobiles.

^Lenrs glaives, si long-temps rouilles, Brillent du même éclat qu'au jour des Thermopyles. Fiers , quand ils ont péri, d'un trépas glorieux. Les Grecs, le front levé, regardent leurs aïeux; Et tout couverts d'un sang qui lave tant d'injures,

Quand Ils montrent du doigtleurs corps perccsde coups, Léonidas recule en comptant leurs blessures , Et Tlîémistocle en est jaloux.

La république est opprimée ;

Et vous aussi, réveillez-vous.

Guerriers , dont la main désarmée

Languit sans force et sans courroux !

Fils de saint Marc, réveillez-vous;

Qu'un peuple devienne une armée.

Saint Marc! gloire et saint Marc!,., à ce cri répété Le lion a rugi , du beffroi qui résonne

L'airain pieux s'est agité :

Courez , obéissez au signal qu'il vous donne ;

Frappez, il vous appelle, il sonne

Les vêpres de la liberté !

«Des armes! » dites-vous?... Vos tyrans ont des armes: Osez les leur ravir. Forcez vos arsenaux , Reprenez ces poignards, ces glaives, ces drapeaux, QueZara, que Bisance arrosa de ses larmes.

Reprenez-les pour conquérir Ces lois, de tout grand peuple uniques souveraines !

Reprenez-les pour secourir Et pour imiter les Hellènes!

Reprenez-les pour vaincre;... et fût-ce pour mourir, lisseront moins lourds que vos chaînes.

Vainqueurs, sauvez les Grecs !... Vous manquez de vaisseaux !.

Venise traîne encor son linceul en lambeaux :

Comme une voile immense, eh bien! qu'il se déploie

\u faîte de ses tours qui nagent sur les eaux,

A. ses flèches de marbre , aux pointes des créneaux

Où volent ces oiseaux de proie !

Venise avec ses tours et ses palais mouvans.

Ses temples que la mer balance, Va flotter, va voguer, conduite par les vents , Aux bords où pour les Grecs le passé recommence. Partez ! et puisse-t-elle , aux flots s'abandonnant , Refleurir près d'Athène à sa splendeur rendue ,

Et recouvrer en la donnant

La liberté qu'elle a perdue !

Tais-toi, muse, tais-toi ! le sommeil de la mort Pèse encor sur ce peuple et ferme son oreille. En voulant réveiller cet esclave qui dort.

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