‹ [Œuvres]Chapitre 40 sur 76 · AUX FRANÇAIS · texte numérisé non relu

AUX FRANÇAIS

Debout , mânes sacrés de mes concitoyens ! Venez; inspirez-les, ces vers où je vous chante. Debout, morts immortels, héroïques soutiens

De la liberté triomphante!

Brûlant, désordonné, sans frein dans son essor. Comme un peuple en courroux qu'un même cri soulève.

Que cet hymne vers vous s'élève

De votre sang qui fume encor!

Quels sont donc les malheurs que ce journous apporte? -Ceux que nous présageaient ses ministres et lui. -Quoi! malgré ses sermens ! -Il les rompt aujourd'hui. -Le ciel les a reçus. -Et le vent les emporte. -Mais les élus du peuple?... -Il les a cassés tous.

-Les lois qu'il doit défendre? -Esclaves comme nous. -Et la pensée?- Aux fers. -Et la liberté? -Morte. -Quel était notre crime? -En vain nous le cherchons. -Pour mettre en interdit la patrie opprimée , Son droit? -C'est le pouvoir, -Sa raison? -Une armée. -La nôtre est un peuple : marchons.

Ils marchaient, ils couraient sans armes,

Ils n'avaient pas encor frappé, On les tue; ils criaient : Le monarque est trompé! On les tue... 6 fureur! Pour du sang, quoi ! des larmes ! De vains cris pour du sang ! - Ils sont morts les premiers; Vengeons-les, ou mourons .-Des armes!-Où les prendre?

-Dans les mains de leurs meurtriers :

A qui donne la mort c'est la mort qu'il faut rendre.

Vengeance ! place au drapeau noir !

Passage, citoyens! place aux débris funèbres

Qui reçoivent dans les ténèbres

Les sermens de leur désespoir !

Porté par leurs bras nus, le cadavre s'avance. Vengeance ! Tout un peuple a répété : Vengeance ! Restes inanimés, vous serez satisfaits!

DE PARIS

Le peuple vous l'a dit , et sa parole est sûre ;

Ce n'est pas Jui qui se parjure :

il a tenu quinze ans les sermens qu'il a faits.

Il s'est levé : le tocsin sonne ; Aux appels bruyans des tambours, Aux éclats de l'obus qui tonne, Vieillards , enfans , cité , faubourgs , Sous les haillons , $ous l'épaulettc, Armés, sans arme, unis, épars, Se roulent contre les remparts Que le fer de la baïonnette Leur oppose de toutes parts.

Ils tombent ; mais dans cette ville , Où sur chaque pavé sanglant La mort enfante en immolant , Pour un qui tombe il en naît mille.

Ouvrez , ouvrez encor les grilles de Saint-Cloud ! Vomissez des soldats pour nous livrer bataille. Le sabreest dans leurs mains; dans leurs rangs, la mitraille ; Mais de la Liberté l'arsenal est partout.

Que nous importe à nous l'instrument qui nous venge!

Une foule intrépide agite en rugissant

La scie aux dents d'acier, le levier, le croissant;

Sous sa main citoyenne en arme tout se change :

Des foyers fastueux les marbres détachés ,

Les grès avec effort de la terre arrachés ,

Sont des boulets pour sa colère ; Et , soldats comme nous, nos femmes et nos sœurs

Font pleuvoir sur les oppresseurs

Cette mitraille populaire.

Qu'ils aient l'ordre pour eux, le désordre est pour nous!

Désordre intelligent, qui seconde l'audace ,

Qui commande, obéit, marque à chacun sa place,

Comme un seul nous fait agir tous ,

Et qui prouve à la tyrannie ,

En brisant son sceptre abhorré,

Que, par la patrie inspiré.

Un peuple, comme un homme, a ses jours de génie.

Quoi ! toujours sous le feu, si jeune, au premier rang ! Retenons ce martyr que trop d'ardeur enflamme. Il court, il va mourir... Relevons le mourant:

DE PARIS. lî)3

O Liberté , c'est une femme !

Quel est-il ce guerrier suspendu dans les airs ?

De son drapeau qu'il tient encore Il roule autour de lui le linceul tricolore, Et disparaît au milieu des éclairs.

Viens recueillir sa dernière parole , Grande ombre de Napoléon !

C'est à toi de graver son nom Sur les piliers du nouveau pont d'Arcole.

Ce soleil de juillet qu'enfin nous revoyons ,

Il a brillé sur la Bastille.

Oui , le voilà, c'est lui! La Liberté, sa fille,

Vient de renaître à ses rayons.

Luis pour nous, accomplis l'œuvre de délivrance; Avance, mois sauveur, presse ta course, avance:

Il faut trois jours à ces héros.

Abrège au moins pour eux les nuits qui sont sans gloire:

Avance, ils n'auront de repos

Que dans la tombe ou la victoire.

Nuits lugubres! tout meurt, lumière et mouvement.

De cette obscurité muette et sépulcrale Quels bruits inattendus sortent par intervalle? Le cliquetis du fer qui heurte pesamment Des débris entassés la barrière inégale; Ces cris se répondant de moment en moment: Qui vive?...- Citoyens. - Garde à vous', sentinelles! L'adieu de deux amis, dont un embrassement Vient de confondre encor les âmes fraternelles ; Les soupirs d'un blessé qui s'éteint lentement , Et sous l'arche plaintive un sourd frémissement, Quand l'onde, en tournoyant, vient refermer la tombe D'un cadavre qui tombe....

Au Louvre, amis! voici le jour!

Battez la charge ! A Louvre, au Louvre! Balayé par le plomb qui se croise et les couvre,

Chacun , pour mourir à son tour.

Vient remplir le rang qui s'entr'ouvre.

Le bataillon grossit sous ce feu dévorant. Son chef dans la poussière en vain roule expirant: Il saisit la victime, il l'enlève, il l'emporte , Il s'élance, il triomphe, il entre... Quel tableau ! Dieu juste! la voilà victorieuse et morte

Sur le trône de son bourreau!

DE PARIS

Allez, volez, tombez dans la Seine ecumanlo , D'un pouvoir parricide emblèmes abolis!

Allez, chiffres brisés; allez, pourpre fumante: Allez, drapeaux déchus, que le meurtre a salis! Dépouilles des vaincus, par le fleuve entraînées, Dépouilles des martyrs que je pleure aujourd'hui. Allez, et sur les flots, à Saint-Gloud , portez-lui Le bulletin des ti-ois journées !

Victoire! embrassons-nous. — Tu vis! -Je te revois!

- Le fer de l'étranger m'épargna comme toi.

-Queltriomphe!-Entroisjours.-Honneuràtoncourao^e! -Gloire au tien! -C'est ton nom qu'on cite le premier. -N'en citons qu'un. -Lequel? -Celui du peuple entier. Hier qu'il était brave , aujourd'hui qu'il est sage!

- Du trépas , en mourant , un d'eux m'a préservé.

- Mais ton sang coule encor. - Ma blessure est légère,

- Et ton frère? - Il n'est plus.- L'assassin de ton frère,

Tu l'as puni? - Je l'ai sauvé.

Ah! qu'on respire avec délices, Et qu'il est enivrant l'air de la liberté ! Comment regarder sans fierté

lOG UNE SEMAINE

Ces murs couverts de cicatrices, Ces drapeaux qu'à Texil redemandaient nos pleurs, Et dont nous revoyons les glorieux symboles Voltiger, s'enlacer, courber leurs trois couleurs Sur ces nobles enfans, l'orgueil de nos écoles? Des fleurs à pleines mains, des fleurs pour ces guerriers ! Jetez-leur au hasard des couronnes civiques :

Ils ne tomberont, vos lauriers,

Que sur des têtes héroïques.

Mais lui, que sans l'abattre ont jadis éprouvé

Le despotisme et la licence.

Que la vieillesse a retrouvé

Ce qu'il fut dans l'adolescence , Entourons-le d'amour! Français, Américains, De baisers et de pleurs couvrons ses vieilles mains ! La popularité, si souvent infidèle, Est fille de la terre et meurt en peu d'instans;

La sienne, plus jeune et plus belle, A traversé les mers , a triomphé du temps : C'était à la vertu d'en faire une immortelle.

O toi , Roi citoyen , qu'il presse dans ses bras

DE PARIS. 1D7

A.LIX cris d'un peuple entier, dont les transports sont justes, Tu fus mon bienfaiteur, je ne te loûrai pas : Les poètes des rois sont leurs actes augustes. Que ton règne te chante , et qu'on dise après nous : Monarque, il fut sacré par la raison publique; Sa force fut la loi; l'honneur , sa politique; Son droit divin, l'amour de tous.

Pour toi , peuple affranchi , dont le bonheur commence , Tu peux croiser tes bras après ton œuvre immense ; Purs de tous les excès, huit jours l'ont enfanté. Ils ont conquis les lois, chassé la tyrannie.

Et couronné la Liberté :

Peuple , repose-toi ; ta semaine est finie !

Àdicu , pairie! adieu, patrie!

■< Cldld-IIarold liad a motUer not forgot ,

« Thoiigb parling froin tbat niother lie did sliim,

« A sister whom Le loved , etc.

Lord Byroii se peint dans Childe-Harold comme un exilé volontaire qui quitte sans regret sa terre natale , sa famille et tout ce qu'il a aimé. Cependant, à peine a-t-il le pied sur le navire qui va l'entraincr loin de l'Angleterre , à peine le vent commence-t-il à enfler la voile, qu'il se sent piis d'une tristesse profonde, et qu'il s'écrie avec amertume , lui qui s'était vanté de partir avec joie ;

« Adieu ! adieu ! iny native shore !

En quittant une patrie où son nom est honoré et sa gloire populaire, le poète des Messéniennes adresse à la France des adieux plus tendres, et il ne proteste pas, comme lord Byron, contre cette première sensation mélancolique du voyage. Nous lui avons ouï raconter que, lorsque le brick napolitain sur lc(juol il était embarqué leva l'ancre, il avait entendu un jeune matelot chanter

un air touchant d'Italie , qu'il s'était souvenu de cet air, et qu'il avait improvisé la ballade suivante , sur les notes du chanteur italien. Voici cette ballade, à laquelle l'auteur ne trouvait modestement que le mérite de la naïveté :

La brisantme

^ Qui va tourner,

Roule et s'incline

Pour m'eutraîner O Vierge Marie , Pour moi priez Dieu !

Adieu , patrie !

Provence , adieu !

Mon jjauvre père Verra souvent Pâlir ma mère Au bruit du vent.

O Vierge Marie , Pour moi priez Dieu !

Adieu , patrie !

Mon père, adieu 1

La vieille Hélène

Se confira

Dans sa neuvaine ,

Et dormira.

O Vierge Marie , Pour moi priez Dieu !

Adieu, patrie!

Hélène, adieu !

Ma sœur se lève ,

Et dit déjà :

" J'ai fait un rêve :

« Il reviendra ! »

O Vierge Marie , Pour moi priez Dieu ,

Adieu , patrie !

Ma sœur, adieu!

De mon Isaiirc Le mouchoir blanc S'agitc encore En m'appelaut.

O Vierge Marie , Pour moi priez Dieu !

Adieu, patrie!

Isaure , adieu !

Brbe ennemie , Pourquoi souffler Quand mou amie Veut me parler?

O Vierge Marie , Pour moi priez Dieu!

Adieu, patrie!

Bonheur, adieu !

Non , rien n'ébranlera cette vaste puissance.

Telle fut un moment la pensée de la Fiance entière à la naissance du Roi de Rome, à une époque où la gloire qui aurait pu nous donner la liberté, semblait du moins nous en tenir lieu. Le public ne verra peut-être pas sans intérêt le dithyrambe que M. Delavigne composa à cette occasion : c'est le premier ouvrage de l'auteur, qui avait seize ans , et qui était encore au collège. On le trouvera dans les Poésies diverses, à la fin de ce volume.

PAGE l35, VERS 6.

Mais pourquoi ce coucours , ces transports , ces clameurs ? Quel monarque , etc.

Il n'existe dans les fastes d'aucune nation ancienne ou moderne l'exemple d'un triomphe aussi glorieux que celui du général Lafayette. Ce triomphe ne lui était pas décerné dans l'ivresse de victoires récentes ; c'est après quarante-trois ans d'absence que l'ami de Washington retrouvait aux Etats-Unis tous les souvenirs de ses premiers faits d'armes et une reconnaissance aussi empressée que si le bienfait n'était que d'hier.

C'était tout un peuple qui se levait comme un seul homme, selon l'expression de l'Ecriture, et qui saluait Lafayette du nom de l'hôte bien-aimé. Il y avait là , sans doute , de quoi le consoler de bien des sacrifices et de bien des persécutions , depuis les ennuis des cachots d'Olmutz jusqu'aux petites tracasseries d'une police méticuleuse.

Après ce voyage en Amérique , et plus tard , après l'accueil triomphal que nos provinces du Midi firent au général Lafayette, chacun disait que sa vieillesse pouvait s'éteindre paisiblement au bruit des acclamations des deux mondes. Qui eût dit que la forlune lui gardait encore assez de jours pour donner son nom à une grande révolution; pour commander douze cent mille soldats citoyens, et pour être l'ami d'iui roi ?

PAGE l53 , VERS 12.

Ij'Espagnc qui préfère au plus beau de ses droits.

On ne se souvient pas assez que, d'après les anciennes institutions du pays, la Liberté avait obtenu droit de cité dans la monarchie espagnole, bien avant même que l'Angleterre fut entrée dans les voies du gouvernement représentatif". Le despotisme de Charles- Quint et le fanatisme de l'inquisition dénaturèrent les vrais principes du gouvernement espagnol. En iSo-j, ce fut pourtant le souvenir des vieilles libertés castillanes qui fatigua Napoléon par d'héroïques résistances , et qui ressuscita les traditions chevaleresques du Cid. C'est à ce mémorable réveil de l'Espagne que M. Delavigne faisait allusion dans le fragment suivant d'un poème qui ne sera jamais publié.

Dans le morne sommeil d'une fièvre accablante. S'il rêve qu'un poignard se lève sur son sein. Voyez ce moribond, fort de son épouvante. Pâle et les bras tendus pour saisir l'assassin , S'élancer frissonnant de sa couche brûlante : Ainsi la faible Espagne, à ses derniers momens, Secouant le sommeil d'une lente agonie.

Pour écraser la tyrannie

S'arracha de ses fondemens.

Le Cid! voilà le Cid, dont l'ombre désolée, Brisant son mausolée,

Paraît , le glaive en main , la douleur sur le front ; Il frémit, le héros , de colère et de honte.

Comme au jour oi'i chercliant le comte Il perdit sa maîtresse et vengea son affront.

t Arrière ! cria-t-il , guerriers dont la vaillance

r Sons tant de cieux divers vengea l'honneur français ;

' Arrière , par pitié pour trente ans de succès !

: Par respect pour ta gloire , arrière , noble France !

i Ils m'entendent du moins : je les ai vus frémir ' Ces drapeaux mutilés et fiers de leurs blessures : ' Ils empruntent des vents une voix pour gémir, i Et semblent murmurer de sinistres augures. : Au récit des revers qui vous sont préparés ,

< Baissez vos fers sanglans , étendards intrépides!

« O vainqueurs de Valmy, pleurez !

« Pleurez , vainqueurs des Pyramides !

« Du ciel vomissant les feux , : Le plus brûlant des mois accourt et vous dévore : ■ C'est peu : de notre sang des vengeurs vont éclore ,

« Semblables à leurs aïeux

« Dont les bras victorieux <Ont brisé dans Bnrgos les bannières du Maure.

t Des montagnes d'Urgel aux murs de l'Alhambra,

< Pelage a réveillé nos tribus assoupies ;

t Du guérillas fuyant le plomb vous atteindra ,

< Sou stylet dans la main , le meurtre vous suivra

« Sur la crête des Asturies , « Dans les gorges de la Sierra...

:• Ils ne sont plus ces jours où, vous prenant pour guides, « Les arts , d'un héroïque essor,

< Suivaient en combattant dans des déserts arides

' Les pas de Sultan juste et de Sultan bras d'or *.

donnas par Ifs Arabes à Hesaix et àKlébe

; Ils ne sont plus ces jours de liberté, de gloire, . Jours sauveurs, et par vous à jamais consacrés, < Où la France abreuvait ses sillons altérés > Du sang dont Kellemaann arrosait sa victoire.

■ Infortunés débris de tant d'exploits passés , •< Vous allez perdre dans nos sables ce Les derniers lambeaux vénérables « Que le boulet vous a laissés.

« Arrière, étendards intrépides...

■ Mais non , la charge sonne, et vous obéirez €€ O vainqueurs de Valmy, pleurez !

« Pleurez , vainqueurs des Pyramides ! ••

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