ACTE II, SCENE I
GERTRUDE
Je meurs.
ELYIRE.
Qu'ai-je dit?
GERTRUDE
ELYIRE.
Quoi! c'est vous dont les mains...
GERTRUDE
Laisse-moi.
Ont fait périr ton roi.
ELYIRE.
Votre époux ! yous ! grands dieux I
GERTRUDE
jV'approche pas, El vire ; Fuis mon aspect fatal , crains l'air que je respire ; Fuis, dis-je.
ELYIRE.
0 perfidie I ô détestable cour!
Quel monstre à ce forfait vous conduisit?
GERTRUDE
L'amour.
Écoute , et plût au ciel , puisqu'il faut te l'apprendre , Que tout mon sexe ici fût présent pour m'entendre ! Dès nos plus jeunes ans , hélas I le ciel voulut , En voyant Claudius , que Claudius me plût. Nous cachions avec soin notre ardeur mutuelle. L'intérêt de l'état , nécessité cruelle, Troubla nos premiers feux, et me fit une loi De mon obéissance et de l'iiprien du roi. Je formai cet hymen , chaîne auguste et sacrée, Que devait rompre un jour une épouse égarée. Je ne te dirai point qu'un fatal ascendant M'entraîna par degrés vers un forfait si grand : Loin de moi toute excuse injuste, illégitime. 1. 5
Ta , le cœur des mortels n'est point fait pour le crime ,
Et, dès qu'il est coupable, il n'a, pour se juger,
Qu'à descendre en lui-même et qu'à s'interroger.
Tu t'en souviens encor , tranquille et sans alarmes ,
])'un hymen vertueux je goûtais tous les charmes.
Je devais toujoms fuir : je revis mon vainqueur-,
Claudius dès l'instant régna seul dans mon cœur.
Dans ce palais bientôt éclata sa disgrâce.
D'an reste de devoir le dépit prit la place ;
Je plaignis mon amant , j'approuvai son courroux ;
Je crus pouvoir sans crime abhorrer mon époux.
Eh quoi ! me suis-je dit , sa cruelle prudence
Va donc sur ce que j'aime achever sa vengeance.
Pour prévenir ce coup tout me parut permis.
Le roi , dans ces moments , à mes soins seuls remis,
Empruntait le secours de ces puissants breuvages
Dont un art bienfaisant montra les avantages.
Habile à m'aveugler , mon complice inhumain
D'une coupe perfide ai"ma ma faible main.
J'entrai chez mon époux. Etonnée à sa vue ,
Je cachai quelque temps ma terreur imprévue.
Mais, soit qu'en le voyant pour la dernière fois ,
Mon cœur de la pitié connût encor la voix ;
Soit que , prête à commettre un si grand parricide ,
La nature en secret malgré nous s'intimide •,
En vain je rappelai mon courage interdit :
Tout mon sang se glaça , ma raison se perdit.
Sans pouvoir accomplir ni déclarer mon crime ,
Je déposai la coupe auprès de ma victime.
Je sortis. Le remords, tout à coup m'éclairant,
Peignit à mes esprits mon époux expirant.
Ma cruelle raison , dont je repris Pusage ,
De mon forfait entier m'offrit Pafïreuse image.
Craignant alors , craignant que le roi sans soupçon