ACTE I, SCÈNE IV
Qui semble au Nord entier vouloir donner la loi, Qui joint à ses états la puissante Norwége, Qui de ses monts glacés, qu'un long hiver assiège, Peut déchaîner d'un mot dans nos champs inondés De ses affreux soldats les torrents débordés ! Eh ! qui nous défendra de sa fureur guerrière, S'il partage avec nous la trop faible Angleterre, Si l'hymen de ma sœur l'établit en des lieux Dont la conquête aisée éblouira ses yeux? Cet hymen , il est vrai , couronne votre fille ; Mais comptez-vous pour rien Régane et Volnérille? Contre l'usurpateur quel sera notre appui ? Sans soutien , sans secours , nous tremblerons sous lui. Seigneur, il en est temps , épargnez à cette île Tous les malheurs qu'enfante une guerre civile ; Dans des fleuves de sang craignez de la plonger -, Xe l'asservissez pas sous un joug étranger -, D'un conquérant cruel n'armez point la furie : C'est moi , votre maison , l'état qui vous en prie. De cet hymen fatal craignez l'horrible fruit. ;> La vieillesse est tremblante, et Lear fut séduit.
LÉNOX.
Voilà pourquoi d'Ulric la trop juste colère Pour venger son affront menace l'Angleterre. Par quel refus sanglant osa-t-on l'outrager !
EDGARD
Ce prince, en s'éloignant , jura de se venger. Léar redoutait tout. L'adroite Volnérille Lui fit voir pour Ulrio les transports de sa fille , Son dépit, son orgueil , sa froideur, son ennui. Qui semblait croître encor en s'approchant de lui -, Comment ses vœux trompés, l'aigrissant contre un père, Rappelaient son amant au sein de l'Angleterre. L^n bruit en même temps par ses soins fut semé ,
258 LE ROI LÈAR.
Que par elle en secret ce prime était aimé ,
Qu'ils uourrissaieut tous deux leur coupable espérance ,
Qu'elle attisait de loin sa flamme et sa vengeance ,
Et qu'aux armes d'Ulric ses dangereux ressorts
Devaient ouvrir bientôt l'Angleterre et ses ports.
Tout l'état, convaincu, poussa des cris contre elle ;
On la nomma perfide , ingrate , criminelle ;
Le peuple , extrême en tout , la vit avec horreur ;
Et, lorsque tout fut plein du bruit de sa fureur.
Ce bruit , dont la terreur grossissait les merveilles ,
De Léar tout à coup vint frapper les oreilles.
Volnérille était là. Dès lors , sans hésiter,
Jusqu'aux derniers excès elle osa s'emporter ;
Elle accusa sa sœur du plus énorme crime ,
Sut à force d'audace étourdir sa victime,
Lui reprocha ses pleurs , ses feux , sa trahison ,
L'horreur d'un faux écrit , la noirceur du poison ,
Le peurricide enfin.
LÉNOX.
Quoi I sa bouche impunie....
EDGARD
C'est là son privilège , on croit la calomnie. Léar alors , Léar, frappé de ses forfaits , Et s'ouvrant à grand bruit les portes du palais : «Dieux , dit-il à genoux , dieux , servez ma vengeance . Notre injure est commune , et c'est vous qu'on offense. Qu'errante et fugitive au milieu des déserts , Sans monter jusqu'à vous ses cris percent les airs î Sous quelque roche aride étouffez la cruelle ! Que nos mers et nos ports soient tous fermés pour elle ! Pour tarir dans les cœurs toute compassion , Peignez dans tous ses traits ma malédiction , Et le crime, et la coupe, et l'horrible breuvage , Et d'un père expirant la déplorable image ! »