‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 17 sur 489 · ACTE II, SCÈNE V · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE V

Ne crois pas qu'à ces mots mon esprit éperdu Sans de cruels combats se soit d'abord rendu. Je résistai lon{T-temps. Ce ciel que je révère A vu si sans frémir j'osai juger ma mère. Sans cesse à l'excuser mon cœur ingénieux Trouvait quelque plaisir à démentir les dieux. Mais cette nuit enfin , revenu plus terrible : « Mon fils , m'a dit ce spectre , es-tu donc insensible ? « Aux douceurs du sommeil ton œil a pu céder , « Et ton père, en ces lieux, est encore à venger ! « Prends un poignard; prends l'urne où ma cendre repose. « Par des pleurs impuissants suffit-il qu'on l'arrose ? « Tire-la de sa tombe , et , courant m'apaiser, « Frappe , et fumante encor reviens l'y déposer. » Je m'éveille à ces cris. Hélas ! mon cher Norceste, Je me suis élancé hors de mon lit funeste ; Plein de l'objet affreux qui troublait mes esprits , J'ai rempli ce palais d'épouvantables cris. J'ai couru tout tremblant , faible y éperdu , sans suite. Le spectre , à mes côtés , semblait presser ma fuite. Cette ombre, ces forfaits , ce récit plein d'horreur Dans mon cœur expirant jette encor la terreur.

NORCESTE.

Sans doute mes récits , égarant vos pensées , Ont produit ces erreurs dans le sommeil tracées. Un roi meurt par un crime ; et pourquoi pensez-vous Que votre père est mort par de semblables coups ? Plus votre esprit le jour s'attache à ces mensonges , Plus leur aspect , la nuit, vient consterner vos songes. De là ces visions , ce spectre , ces accents , Déplorables effets du trouble de vos sens. Il faudra donc enfin , sur une vaine image Qu'aurait dû loin de vous chasser votre courage, Qu'un prince , qu'une mère , immolés par vos coups....

Ah ! c'est ce qui me trouble et retient mon courroux.

J'enhardis, en tremblant, mon âme encor flottante.

La pitié m'attendrit , le meurtre m'épouvante.

Immoler Claudius, punir cet inhumain ,

C'est plonger à sa fille un poignard dans le sein;

C'est la tuer moi-même. Ainsi, mon cher Norceste,

A tout ce qui m'aima mon bras sera funeste.

Je verrai donc ma mère embrassant mes genoux,

Suspendant par ses pleurs mes parricides coups ,

Me dire : « Cher Hamlet , daigne encor me connaître :

« Epargne au moins , mon fils , le sang qui t'a fait naître ,

« Le sein qui t'a conçu , les flancs qui t'ont porté.... »

Et je pourrais d'un bras par la rage agité....

Tu m'as séduit, ô ciel! Non , jamais ta justice

Ne m'aurait commandé cet affreux sacrifice.

Qui ! moi ! j'accomplirais ce décret inhumain I

Ou change de victime , ou cherche une autre main.

Sur un vil criminel je cours venger mon père ,

Mais je n'attente point sur les jours de ma mère.

NORCESTE.

Ah ! comment ce palais plein de votre douleur A-t-il repris sitôt sa joie et sa splendeur ?

Hélas ! des rois bientôt la mémoire est éteinte. Sur un bûcher fatal , non loin de cette enceinte , Les restes paternels , ces restes précieux , Ont été promptement portés loin de mes yeux. L'urne qui les contient ne s'est pas fait attendre, Et l'on n'a pas tardé d'y renfermer sa cendre. Ah ! dieux ! si je pouvais....

NORCESTE.

Eh bien ! seigneur, parlez.

Qui peut rendre le calme à vos esprits troublés ?

Page 1