ACTE I, SCENE IV
Considérez plulôt...
ROMÉO
Ainsi vous excusez La main par qui nos noeuds sont à jamais brisés.
JULIETTE
Je gémis comme vous ; mais comment vous entendre Accuser devant moi le père le plus tendre? JX'avez-vous pas senti combien sa fermeté, Même en me condamnant, coûtait à sa bonté? Quel reproche après tout avons-nous à lui faire ? De nos feux innocents connaît-il le mystère ? Il me traiue à l'autel -, mais s'il m'y faut aller , Ce n'est qu'à l'état seul qu'il me peut immoler. Son âme...
ROMÉO
Il est Irop vrai j'avais tort de me plaindre. Vous-même à cet effort vous devez vous contraindre. Quoi ! demain mon rival deviendra voire époux I Et moi , né Montaigu , mot qui vivais pour vous , Qui tantôt même ici , content , couvert de gloire, Déposais à vos pieds mou cœur et ma victoire , Je verrai donc , ô ciel ! un rival odieux Ravir tout mon bonheur, en jouir à mes yeux -, Conquérir lâchement un objet plein de charmes. Acquis par mes exploits , mérité par mes larmes I Oui, madame, il est vrai, mon cœur désespéré Dans de pareils malheurs n'est pas si modéré : Je sens ce que je perds , je vois ce que Ton m'ôte. Vous exerçez san^s douJejine v^rt^ •
Votre triomphe est grand , j'en conviens -, mais je croi Que vous pouviez sans honte en gémir avec moi.
JULIETTE
Arrête, Roméo, connais mieux Juliette :
Tu crois que je jouis d'une paix si parfaite ?
ç)8 ROMEO ET JULIETTE.
Regarde...
ROMÉO
Eh quoi! tes pleurs...
JULIETTE
Je voulais les cacher ; Mon cœur les retenait , tu les viens d'arracher. Ah I sans blesser l'honneur , si le sort qui m'outrage M'eût réduite à montrer ma flamn^' e et mon courage , Va, j'aurais su pour toi le pi ouver à mon tour. J'ai moins d'emportement , ingrat , j'ai plus d'amour. De ce dernier moment goûtons au moins les charmes. Mêlons en nous quittant nos douleurs et nos larmes , Et sois sûr que ce cœur, où toi seul as rëgnë, Par aucune autre ardeur ne sera profane.
ROMÉO
0 regrets !
ROMÉO
Tu vas m'être étrangère I
JULIETTE
Je m'immole à Tétat , j'obéis à mon père.
~ ROMÉO
Je vais donc renoncer au bonheur de te voir I
JULIETTE
La mort viendra bientôt abréger mon devoir.