ACTE IV, SCENE V. • i
MONT AIGU
Puisqu'il me faut poursuivre, Je restai seul vivant , mais indigné de vivre. Ma vue en s'égarant s'éteignit à la fin , Et , ne pouvant mourir de douleur ni de faim, Je cherchai mes enfants avec des cris funèbres , Pleurant, rampant, hurlant, embrassant les ténèbres ; Et les retrouvant tous dans ce cercueil afireux , Immobile et muet , je m'étendis sur eux. Mon cachot fut ouvert •, mes amis en furie, Venant pour me sauver....
ROMÉO
Ah ! de sa barbarie Vous dûtes bien , je crois , punir un inhumain !
MONTAIGU
Il n'avait point d'enfants. Tourmenté par la faim , Je courais , furieux , dans ma rage homicide , Sur ses flancs acharné, dévorer un perfide... Le barbare ! il venait, plein de gloire et de jours. Tranquille et sans douleurs , d'en terminer le cours.
ROMÉO
Ainsi donc , sans objet , où porter vos vengeances?
MONTAIGU
Cet objet est , mon fils , plus près que tu ne penses.
ROMÉO
Ah ! je cours sur vos pas le voir et l'immoler.
MONTAIGU
Peut-être avant le coup ton bras pourra trembler.
ROMÉO
Qui dois-je enfin punir ?
MONTAIGU
Un traître , un téméraire , De l'auteur de mes maux le détestable frère , Capulet.
i54 ROMEO ET JULIETTE.
ROMÉO
Lui !
MONTAIGU
Lui-même.
ROMÉO
Ah ! pour un tel dessein , Ou changez de victime, ou changez d'assassin.
MONTAIGU
Non , ce n'est pas son saqg qu'il faut verser encore : C'est le sang d'un objet qu'iLchënt. qu!il-adûre , Qui tient à son amour par un si fort lien , Qu'en lui perdant le cœur, tu^erceras le sien 5 C'est l'objet en qui seul vit encor sa famille , C'est son unique espoir, c'est son sang, c'est sa fille, C'est Juliette enfin.
ROMÉO
Seigneur, les plus beaux feux Dès long-temps pour jamais nous ont unis tous deux.
MONTAIGU
Et tu ne trembles pas qu'en ma fureur extrême Mon bras, sur cet aveu , ne t'immole toi-même ?
ROMÉO
Voyez à quel forfait vous voulez m'engager ! Un amante.,., un vieillard....
MONTAIGU
Je cherche à me veng£x.
ROMÉO
Et qu'ont-ils fait,?
MONTAIGU
Grand Dieu! ce qu'ils ont fait , perfide? Et c'est là ta réponse au transport qui me guide ! Du bourreau de mes fils je vois le sang affreux , Et c'est ton lâche cceur qui s'attendrit pour eux ! Ce qu'ils ont fait ! demande aux tigres en furie, Lorsqu'un dard dans leurs flancs accroît leur barbarie,