‹ OEuvres (volume 3)Chapitre 10 sur 97 · ÉPITRE A MA SOEUR · texte numérisé non relu

ÉPITRE A MA SOEUR

IMa chère Thérèse , c^est toi !

Thérèse! ce nom doit me plaire.

C'était cehii de notre mère ;

Et ce nom , tu le tiens de moi.

Oui , ma sœur, un festin t'appelle,

Mon feu rit, s'anime, étincelle.

Jidienne a mis le couvert;

Elle a déjà fait son ménage;

C'est elle qui trotte et qui sert.

Mais la voilà ; place au potage !

Aux convives de Lucullus ,

Qui tâtent et ne mangent plus,

Laissons leur table ambitieuse.

Leurs grands vins , leur coupe orgueilleuse ;

Laissons-les des mets des gourmands,

Tributs de tous les élémens ,

Fatiguer leur dent dédaigneuse;

À cette table monstrueuse

Laissons-les , au bruit des concerts ,

Voir sans joie , au sein des hivers ,

8o ÉPITRES.

Les plus beaux présens de Pomone.

Et nous , quand les vents dans les airs Soufflent du haut de leurs déserts La nei({e qui nous enviionne, Eh! dis, ma sœur, n'avons-nous pas Foyer bien chaud, gentil repas, Ce gigot qu'un ail aiguillonne, Ce jambon qu'un laurier couronne, Ce pois gardé, mais encore vert, Et ce biscuit, et ce dessert Que mon petit jardin me donne, Qu'avec joie, et non pas sans peur, Au printemps mon œil vit en fleur, Et que ma main cueille en automne?

Il est là, ce bon noyau vieux Que renferme en ses flancs joyeux Cette cruche qui va paraître.

Où, bien clos et sans accidens, Ce fils du soleil et du temps Mûrit pour toi sur ma fenêtre.

Il sera clair, fort et brûlant , D'un or brun, d'un goût exceDent, Ton café qu'un ciel pur vit naître, Ce café qui vit autrefois Bondir et danser à-la-fois Toutes ces chèvres en folie , Dont l'heureuse ivresse indiqua Le grain parfumé du moka

ÉPITRES. 8i

Sur les buissons de l'Arabie.

Que nos festins bourgeois sont doux !

Festins où le cœur nous rassemble, Où pai'fois nous mettons ensemble Des amis simples comme nous.

Là, gai des chagrins que j'évite, Sans rien qui m'étonne ou m'agite , Sans m'inforraer des jeux du sort , Dans ma volontaire ignorance , Dans mon heureuse indépendance, Je me tiens caché dans le port.

Que le vent les chênes renverse, Qu'il les brise, qu il les disperse.

Je brave en paix tout son effort.

Je ne crains point qu'on m humilie :

Je me suis fait roseau, je plie; Je serai toujours le plus fort.

Eh ! quels honneurs , quelles richesses Me paîraient mes douces paresses.

Mes loisirs, mon aimable vin Que mon curé jugea clair-fin , Né d'un sol obscur et sans gloire , Mais dont aussi j ai droit de boire Sans eau, sans ivresse et sans fin!

Que j'aime sa couleur jolie , Par des nuances embellie, Dont l'œillet naissant est jaloux ;

Et son jus frais, piquant et doux.

Qui coule et qui roule et murmure.

Et me rappelle une onde pure Dont j'entends les jolis gloux-gloux I

Ma sœur, c'est ainsi que ma muse Se joue , et s'égare , et s'amuse , Donne à tout un aimable tour.

Sans elle, que m'offrent ces verres?

La triste cendre des fougères.

Moi , je les vois dans leur contour.

Imitant les grâces légères , Fils de Bacchus, fils de l'Amour, Tout brillans de l'éclat du jour.

Et faits du lit de nos bergères.

Les Ris voltigent autour d'eux.

Le Champagne y mousse et pétille.

Tu vois bien ces festins pompeux :

Parmi tous ces blasés nombreux , Tout rit , tout chante , tout y brille ; Mais , hélas ! où sont les heureux?

L'Ennui s'assied auprès des belles; L'Hymen s'est enfui, désolé; L'Amour même s'est exilé; Et les Amitiés, où sont-elles?

L'espoir fuit dès qu'il a brillé.

Tous nos bonheurs sont infidèles ; Tout ce qui nous charme a des ailes ,

ÉPITRES. SZ

Tout charme est bientôt envolé.

Ma sœur, ma vieillesse t'est chère.

Soudain , à Taspect de ton frère , Ton rire aimable est embelli.

De mes maux viens verser Toubli, Viens verser la paix dans mon verre.

Sur des souvenirs enchanteurs , Plus doux que la rose vermeille , Que le lis aux fraîches couleurs , Volons gaîment de fleurs en fleurs ; Mais hâtons-nous comme Tabeille.

Tu le sais : le fil de nos jours ,

Plus faible ou plus fort, craint toujours

Les ciseaux subtils de la Parque.

Ce vieillard qui ne s'assied pas,

Le temps , sans retour, à grands pas ,

Nous entraine tous à la barque

Où sont égaux tous les états ;

Où le vieux Caron nous entasse ,

Disant à chacun : « Paie et passe.

« On ne donne rien ici-bas. »

Mais au bruit de sa rame , ensemble

Goûtons, attendant le trépas.

Dont lombre marche sur nos pas ,

Le nœud du sang qui nous rassemble .

Et la douceur de nos repas.

J'entrevois ma dernière aurore :

Sur ma sombre route , ah ! pour moi Si quelques fleurs devaient éclore.

Pour en jouir puissé-je encore Les cueillir, ma sœur, avec toi ?

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