‹ OEuvres (volume 3)Chapitre 9 sur 97 · É PITRE A MA FEMME · texte numérisé non relu

É PITRE A MA FEMME

Non , raa muse n'est point ingrate ;

Et quand ma fièvre et ses accès

Me laissent dans deux jours de paix

Revoir ton souris qui me flatte ,

Accepte mon remetcîment ,

O ma compagne douce et bonne !

Des mille soins que constanuuent ,

Et sans y penser seulement ,

Ton cœur depuis six mois me donne.

Ah! que souvent il a gémi,

Lorsque dans mon sein a frémi

Ce serpent glacé qui frissonne ,

Ce volcan fougueux qui bouillonne ,

Ce Protée, agile ennemi,

Là, ruisseau dans l'ombre endormi ,

Là, torrent qui s'enfle et qui tonne !

Que d'Esculapes généreux

Ont cherché les pas ténébreux

De ce monstre qui les étonne ,

Dont aussi parfois je raisonne.

Sans y rien comprendre , connue eux !

76 ÉPITUES.

Oh ! qu'il m'est doux dans ma détresse.

Quand l'ardente fièvre me presse ,

De boire , par l'eau tempéré ,

D'un joli vin blanc, acéré,

Que tu m'offres avec tendresse.

Que ma main verse avec vitesse

Au fond de mon sein altéré !

Lorsque je te tiens dans mon verre,

O frais nectar! ô jus divin!

Je me dis : Tout bon médecin

Prononcera, j'en suis certain,

« Que jamais on ne désespère

« D'un malade dans sa misère ,

« Tant qu'il a du goût pour le vin. »

C'est l'avis de notre Esculape ,

Du franc, du sensible Voisin,

Qui permet souvent au raisin

De venir nous offrir sa grappe

Ou ses juleps de Chambertin ;

Qui laisse faire sans injure,

Mais en l'observant d'un œil fin ,

Sa médecine à la nature ,

Marchant toujours avec mesure

Auprès d'elle et sur son chemin.

Ah 1 fidèle amant des prairies ,

Si j'osais , au gré de mes vœux ,

Quand l'âge a blanchi mes cheveux ,

Me montrer dans les bergeries ^

Je dirais êfnos pastoureaux :

« Si vos Annettes vous sont chères, « Chantez tous sur vos chalumeaux , « Voisin, Tami de vos troupeaux « Et des brebis de vos berbères; « Voisin, béni dans nos cantons, « Qui, placé parmi les grands noms, « De son art sondant les mystères , « Et par des levains salutaires « Combattant les plus noirs poisons, « D'un venin toujours près d'éclore, « Qui les infecte et les dévore , « Voudrait préserver vos moutons. »

À toi , ¥oisin , le pauvre en larmes , Chaque mal , chaque âge a recours ; Le temps cruel, tu le désarmes; Lorsqu'à travers leurs sombres jours , La vie encor par tes secours Fait au vieillard luire ses charmes, Nos Philémons sont sans alarmes , Mais leurs Baucis tremblent toujours.

Aussi ma sensible compagne Te dit , n'osant croire ses vœux :

« Ses frissons seront-ils nombreux?

« Ils sont déjà moins rigoureux; « Quand la fièvre vient après eux, « Le sommeil du moins l'accompagne.

« Mars déjà s'enfuit loin de nous.

78 ÉPITRËS.

« Dites, hélas! IV-spérez-vous, * « Qu'après tant de craintes mortelles fl « Le ^ol jovoux des hirondelles,

Î\ « Un ciel plus clair, un air [)lus doux,'

« L extrait pur des herbes nouvelles, J « Aidant ses forces naturelles ,

« Pourront me sauvej mon époux? »

[ O sexe fait pour la tendresse !

, La douleur vous vend nos enfans ;

Vous veillez sur nos pas naissans ; De vous l'homme a besoin sans cesse ; Par vous nous vivons au berceau ; Par vous nous marchons au tombéïiu Sans voir la mort et sans tristesse :

Du ciel la profonde sagesse Fit de vous notre enchantement, Notre trésor le plus charmant , Notre plus chère et douce ivresse , Et nos amis les plus constans , Le transport de notre jeunesse , Le calme de notre vieillesse, Notre bonheur de tous les temps.

i;;i»ITUES.

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