É PITRE A MA FEMME
Non , raa muse n'est point ingrate ;
Et quand ma fièvre et ses accès
Me laissent dans deux jours de paix
Revoir ton souris qui me flatte ,
Accepte mon remetcîment ,
O ma compagne douce et bonne !
Des mille soins que constanuuent ,
Et sans y penser seulement ,
Ton cœur depuis six mois me donne.
Ah! que souvent il a gémi,
Lorsque dans mon sein a frémi
Ce serpent glacé qui frissonne ,
Ce volcan fougueux qui bouillonne ,
Ce Protée, agile ennemi,
Là, ruisseau dans l'ombre endormi ,
Là, torrent qui s'enfle et qui tonne !
Que d'Esculapes généreux
Ont cherché les pas ténébreux
De ce monstre qui les étonne ,
Dont aussi parfois je raisonne.
Sans y rien comprendre , connue eux !
76 ÉPITUES.
Oh ! qu'il m'est doux dans ma détresse.
Quand l'ardente fièvre me presse ,
De boire , par l'eau tempéré ,
D'un joli vin blanc, acéré,
Que tu m'offres avec tendresse.
Que ma main verse avec vitesse
Au fond de mon sein altéré !
Lorsque je te tiens dans mon verre,
O frais nectar! ô jus divin!
Je me dis : Tout bon médecin
Prononcera, j'en suis certain,
« Que jamais on ne désespère
« D'un malade dans sa misère ,
« Tant qu'il a du goût pour le vin. »
C'est l'avis de notre Esculape ,
Du franc, du sensible Voisin,
Qui permet souvent au raisin
De venir nous offrir sa grappe
Ou ses juleps de Chambertin ;
Qui laisse faire sans injure,
Mais en l'observant d'un œil fin ,
Sa médecine à la nature ,
Marchant toujours avec mesure
Auprès d'elle et sur son chemin.
Ah 1 fidèle amant des prairies ,
Si j'osais , au gré de mes vœux ,
Quand l'âge a blanchi mes cheveux ,
Me montrer dans les bergeries ^
Je dirais êfnos pastoureaux :
« Si vos Annettes vous sont chères, « Chantez tous sur vos chalumeaux , « Voisin, Tami de vos troupeaux « Et des brebis de vos berbères; « Voisin, béni dans nos cantons, « Qui, placé parmi les grands noms, « De son art sondant les mystères , « Et par des levains salutaires « Combattant les plus noirs poisons, « D'un venin toujours près d'éclore, « Qui les infecte et les dévore , « Voudrait préserver vos moutons. »
À toi , ¥oisin , le pauvre en larmes , Chaque mal , chaque âge a recours ; Le temps cruel, tu le désarmes; Lorsqu'à travers leurs sombres jours , La vie encor par tes secours Fait au vieillard luire ses charmes, Nos Philémons sont sans alarmes , Mais leurs Baucis tremblent toujours.
Aussi ma sensible compagne Te dit , n'osant croire ses vœux :
« Ses frissons seront-ils nombreux?
« Ils sont déjà moins rigoureux; « Quand la fièvre vient après eux, « Le sommeil du moins l'accompagne.
« Mars déjà s'enfuit loin de nous.
78 ÉPITRËS.
« Dites, hélas! IV-spérez-vous, * « Qu'après tant de craintes mortelles fl « Le ^ol jovoux des hirondelles,
Î\ « Un ciel plus clair, un air [)lus doux,'
« L extrait pur des herbes nouvelles, J « Aidant ses forces naturelles ,
« Pourront me sauvej mon époux? »
[ O sexe fait pour la tendresse !
, La douleur vous vend nos enfans ;
Vous veillez sur nos pas naissans ; De vous l'homme a besoin sans cesse ; Par vous nous vivons au berceau ; Par vous nous marchons au tombéïiu Sans voir la mort et sans tristesse :
Du ciel la profonde sagesse Fit de vous notre enchantement, Notre trésor le plus charmant , Notre plus chère et douce ivresse , Et nos amis les plus constans , Le transport de notre jeunesse , Le calme de notre vieillesse, Notre bonheur de tous les temps.
i;;i»ITUES.