ÉPITRE A BITAUBÉ
Oui , dans tes écrits purs les vertus domestiques
T'appelaient, Bitaubé, vers les temps héroïques :
Le siècle de tes mœurs, hélas! est loin de nous.
Combien dans ton Joseph, sous les traits les plus doux,
J'admire son amour, sa pitié pour ses frères,
Ses larmes pour Jacob , le plus tendre des pères !
Chacun croit voir le sien : les pleurs viennent aux yeux.
Je me dis : Les voilà , ces jours de nos aïeux ,
Ces pasteurs premiers-nés de la nation sainte ,
Peuple aimé du Seigneur, et nourri dans sa crainte !
Avec quel chaste goût , quel soin religieux ,
Tu m'offres leur berceau, leurs rits mystérieux,
Et le puits du serment , l'autel , leurs sacrifices !
Ton ame à tes lecteurs fait passer ses délices.
Avec quel charme encor j'ai vu sous tes pinceaux Les marais du Batave affranchir leurs roseaux ! Mais que ne peut le style et la chaleur de lame î J'ai lu ton Iliade avec un cœur de flamme , Avec le pouls d'Achille, et parfois enfonçant Sur mon front peu guerrier son casque menaçant.
H6 ÉPITHES.
Ton ardeur m'entraînait comme un torrent rapide. j.
Oui : voilà Diomédc, Ajax, l'iyspe, Atiide, '
Agitant leur panache et leur lance en fureur;
Patrocle, Achille, Hector, promenant la terreur.
Tout est fuite ou combat : au lieu d'un, j'en vois mille.
Quoi! Venus perd son sang! Quoi! Paris blesse Achille!
Ici , Grecs et Troyens , au carnage animés ,
Se percent dans des flots par Vûlcaih enflammés. |
J'entends tonner Bellone, et crier la vengeance.
Jupiter contre Hector penche enfin la balance.
Il meurt, Troie est en cendre; et les hommes, les dieux,
Ont troublé pour Hélène et la terre et les cieux.
Oh ! comme tes héros ont chacun leur courage ,
Leur port,leurstraits,leurs mœurs, leur penchaiif, leur langage
Homère et la nature, en leur fécondité,
Nous raviront toujours par leur variété. '
Poète immense et vrai , dans tes divins ouvrages ;
Tout est vie, action, charme, leçons, images. i
Jupiter dans les cieux, sur ses balances d'or, j
Voit flotter les destins et d'Achille et d'Hector. i
Pluton dans les enfers , pour punir les Atrides , ;
Fait sortir des serpens du front des Euménides.
Neptune arme les mers , et poursuit sur les eaux
De Paris ravisseur le crime et les vaisseaux.
Conquérant enchanteur, tu t'emparas , Homère ,
Du Tartare et du ciel , de l'onde et de la terre.
L'univers t'appartient. De tant d'êtres divers
Chacun vient, se dessine et se peint dans tes vers.
Là s'offre une fourmi sur son herbe inconnue;
Là ce chêne aux cent bras qui se perd dans la nue.
Jamais liors de sa route il ne cherche des fleurs ;
Son sujet sur ses pas fait naître leurs couleurs.
Il court toujours au but. Intéresser et plaire,
Voilà tout son secret, sa magie ordinaire.
Nulle trace en ses vers de travail et d'effort,
Par sa force il vous charme , avec grâce il s'endort.
La nature , aux rayons de son vaste génie ,
S'étonna tout-à-coup de se voir agrandie.
Les trois Grâces en chœur, de lis le front orné,
Se disaient en dansant : « Chantons, Homère est né. »
Vénus craignit qu'Homère, iustruit par la nature,
Ne sût, pour plaire un jour, lui ravir sa ceinture.
Le pinson se joua dans les frais arbrisseaux ,
L'aigle au sommet des airs , le cygne au sein des eaux.
Tout semblait annoncer ses beautés éternelles.
Ses vers ont trois mille ans, leurs grâces sont nouvelles.
Ami , ton nom célèbre , et sur le sien porté ,
Volera d'âge en âge à l'immortalité.
Mais montre-nous la tombe et la rustique pierre
Où les Grâces en deuil ont pleuré ton Homère.
Apprends-nous, s'il se peut, sous quel ciel les neuf Sœurs
T'ont couvert au berceau de baisers et de fleurs.
Ainsi du Nil fécond l'urne au loin tant cherchée,
Épanchant ses trésors , reste toujours cachée.
Et toi , grand Jupiter, que si loin de nos yeux
Ta splendeur et rospaco ont voilé dans les cieux, Qui de nous vit ta tête, ou qui l'aurait conçue? riomôro dans son vol l'aurait-il aperoue''' Oui, ton front tout-puissant il nous l'a révélé; Mais, en le dessinant, sans doute il a tremblé. S'il l'a peint, c'est d'un trait. Que son sourcil remue, Tout s arrête en suspens dans la nature émue; L'enfer craint, la mer tremble, et le jour s'est voilé; vSiis ses gonds fléchissans le monde est ébranlé. Tout s'incline et frémit sous le dieu du tonnerre. Oui , puisqu'il est si grand il doit chérir Homère ; Il doit t'aiuier aussi. Mais ces puissans tableaux Me font peur; j étais né pour chanter les ruisseaux. Qu'Achille enfin triomphe, heureux dans son courage, J'y consens; mais faut-il, pour assouvir sa rage. Faut-il qu'autour de Troie , après son char sanglant , Trois fois il traîne Hector et si noble et si grand , Tendre époux d'Andromaque, hélas! que son veuvage, Avec son fils naissant, réserve à l'esclavage? Ah! lorsqu'un coq ardent, acharné, furieux, Secouant son panache et l'éclair de ses yeux, Met à mort son rival, se rengorgeant de gloire, Insulte-t-il les morts? souille-t-il sa victoire? Le sang ne coule plus , le sérad est en paix , Les Hélénes sans peur habitent le palais , L'amour rentre bientôt, et l'amour devant elles De leur Paris encor vient agiter les ailes.
C est par de doux objets que le cœur est charmé.
Ce charme par Homère on tous lieux fut semé.
À sa voix ont couru, sous leurs palais humides,
S'asseoir près de Tliétis ses belles néréides;
Les nymphes ont gardé les bois et les ruisseaux;
Pan en troubla quelqu'une au fond de leurs roseaux.
Il dit : « Naissez , Printemps ! vous , Zéphyrs , suivez Flore !
« Vous, Heures, entourez le doux char de l'Aurore!
« Vous , nuages du ciel , cachez , cachez encor
« Le lit de Jupiter sous vos pavillons d'or.
« Jeune Hébé, sur des fleurs lorsqu'à table il repose,
« Verse-lui le nectar avec des doigts de rose. »
Ami, je n'aime plus tons ces combats sanglans;
Pour moi ton Iliade a trop de mouvemens :
Mon ame est douce et faible, à s'attendrir aisée.
J'appelle à mon secours ta charmante Odyssée.
Eh ! que me font , dis-moi , ces foules de héros ,
Et leurs casques , leurs chars entraînés par les flots ;
Ce Xante débordé, Troie , et tant de victimes;
Et ces murs, et ces camps, pleins de gloire et de crimes ;
Ces nocturnes combats où d'atroces fureurs
Conjuraient le soleil d'éclairer tant d'horreurs?
Mais voyez , dira-t-on , accompagné d'Hélène ,
Agaraemnon vainqueur, retournant à Mycène,
Rendant à Clytemnestre un époux glorieux.
Un époux roi des rois, un roi l'égal des dieux.
— Oui, mais qui, par sa femme, assassiné lui-même...
yo ÉPITRES.
Mes amis, s'il se peut , contez-moi Polyphéme , Et le fidèle Eumée, et ce cliicn si touchant Qui reconnaît son maître, et meurt en le léchant; Pénélope et sa toile, et ses nuits dans les larmes; Et, si Ton peut user ces récits pleins de charmes, Contez-moi dans les bois Petit-Poucet errant, Ou bien , si vous voulez , la Belle au bois dormant. Ce sont là mes plaisirs, ce sont ceux de mon âge : Homère est né conteur; il m'en plaît davantage. Par Achille et Vénus ce poète inspiré Jamais de trop d'encens peut-il être honoré? À la pudeur jamais fit-il le moindre ombrage? Sous des rocs caverneux qui bordent le rivage , Quand de Nausicaé les pieds nus et charmans Dans un cristal qui fuit pressent ses vétemens , ?sul œil ne peut errer ni sur son sein d'albâtre, ISi sur ses beaux genoux que Diane idolâtre. Pudeur! oui, c'est pour toi que les Grâces exprès, Pour tempérer l'orgueil ou l'éclat des attraits, Ont filé le doux lin d'un voile humble et modeste Qui vient les embellir de son charme céleste , De son ombre ou plutôt d'un autre enchantement. Heureux, trois fois heureux le chaste et jeune amant Qui s'éprend pour jamais d'une Vénus si pure, Et sent lier son cœur des plis de sa ceinture!
Ami, Jupiter t'aime. Eh! qui sait, quelque jour, S'il ne daignera pas visiter ton séjoiu?
ÉFIÏRES. f)t
« Oui, dira-t-il d'abord, en voyant ta coinpafjne, « C'est elle, c'est IJaiicis; Pliilcnion 1 accoiu|);i;jiie. « Voilà leur lit, leur table avec son pied trop < oiirt, « Leur verger qui fleurit, et la perdrix qni court. « De l'amour conjujjal leur hymen est l'exemple. » Il peut changer, ami , ta demeure en un temple. Mais ce miracle encor doit-il être opéré? Le toit d'uti hotincte homme en tout temps fut sacré. Quelle amitié peut mieux s'expliquer que la nôtre? Qui de nons eut plus d'art, d'ambition que l'autre? Nous devions nous tenir par un autre lien. Thomas fut ton ami, je fus aussi le sien. Qu'en son nom quelquefois l'amitié nous rassemble; De lui , de ses vertus nous parlerons ensemble : Entretiens à-la-fois et douloin-eux et doux ! Né faible, il a fini, mais, hélas! avant nous. Nous, pèlerins plus forts, nous avons, sous Torage, Plus d'une fois le jour reçu tout son outrage, Plus d'une fois le soir séché nos vêtemens. Mais la peine a toujours ses dédommagemens. Nous voilà, grâce au ciel, avec notre innocence ,^ Près d'arriver ensemble au doux pays d'enfance; Pays d'aise et de paix, lieux cliers et peu contins, Où l'on songe, l'on doit, 1 on ne se souvient plus, Où Ion ne fait plus rien , mais où l'on aime encore. Les dieux nous ont conduits, notre encens les implore. Nos respects envers eux ne sont jamais perdus : Atni, viens, prends mon bras, flous y voilà rendus.
BiTAUBÉ vient d'être enlevé aux lettres, qu'il cultiva avec tant d'ardeur, à Tlnstitut, dont il était l'un des membres les plus illustres. On n'apprendra pas sans intérêt que c'est à feue Madame Bitaubé que l'on doit la conservation de la Traduction d' Homère. Cette anecdote nous a paru précieuse à recueillir (car Homère et Bitaubé ne doivent plus être séparés), et elle est consignée dans la lettre que l'on va lire. Cette lettre est naïve et intéressante, et elle donne une juste idée de cet antique ménage de Philémon et Baucis, que l'auteur de l'Épître a essayé de peindre dans ses vers.