‹ OEuvres (volume 3)Chapitre 13 sur 97 · A M. ODOGIIARTY DE LA TOUR · texte numérisé non relu

A M. ODOGIIARTY DE LA TOUR

Oui , tout dans la nature , ô mon cher de La Touri

Se montre, disparaît, vit, et meurt à son tour. Oui, nos quatre saisons, figurant nos quatre âges, Devant nous, en fuyant, font passer leurs images. Dans l'abyme du temps qui nous engloutit tous, Péja l'été s'epfonce, et l'automne est sur nous. Yois-tu comme il sourit, avec son charme austère, Au poète, à l'amant, au peintre, au solitaire? Comme il imprime aux cieux , à nos forêts , aux fleurs , Sa majesté tranquille, et ses graves couleurs? Heureux qui rêve alors au fond d'un bois qu'il aime, Et devant sa raison peut se citer lui-même; Qui, sous la feuille éparse et volant sur ses pas, Démêle ce qu'il est d'avec ce qu'il n'est pas ; Cherche si l'indulgence , adroite adulatrice , Ne lui déguise pas tel penchant et tel vice ; Et si, pour la vertu toujours prompt à s'armer, Il s'est vraiment acquis le droit de s'estimer!

En effet, avec lui l'homme est sans cesse en guerre.

étonnant abrégé de la nature entière,

Il unit la paresse avec Tambition,

La douceur de Tagneau , la fureur du lion ,

L'astuce du renard, le cœur du chien fidèle;

Tantôt hibou caché , tantôt vive hirondelle.

Par raille vents divers c'est un roseau battu.

Il cherche , il fuit , reprend , quitte encor la vertu.

Il est tout, et n'est rien. Quel poids fixe et tranquille

Pourra donc affermir ce sol vague et mobile?

La raison , la raison. Par des flots entraîné,

Kotre esquif sur les mers par elle est gouverné.

Oui , l'homme a beau s'en plaindre , il ne peut s en défaire ;

Il revient, maigre lui, sous son joug salutaire.

Mais il monte plus haut. Né vrai , religieux,

Il élève et son ame et ses mains vers les cieux.

Faible, il craint sa faiblesse; et son encens honore

La force et l'équité dans le dieu qu'il implore :

Il y cherche un asile. Il pense, il sent de loin

Que dans ce monde injuste il en aura besoin.

Aussi, dès son enfance, un mouvement sublime

L'instruit de ses destins , lui fait haïr le crime ;

Lui dit, malgré l'éclat de tant d'astres divers,

Qu'il existe en lui-même un plus noble univers;

Un temple , un sanctuaire où , dans une ame pure ,

Resplendit mieux qu'au ciel l'auteur de la nature.

Par un coupable excès frémit-il emporté :

Il sent d'abord pour frein la gênante équité.

L'Éternel lui romit et sa palme et sa foudre;

Et s'il sait s'accuser, il sait se faire absoudre.

Frappe de sa safjesse, il en voit un ravon

Percer dans le (^rand pian rpie traça son crayon.

Il regarde, il compare, il juge, il peut élire :

Là, le faux lui répugne ; et là , le vrai l'attire.

À leur table frugale, avec sa femme assis.

Voit-il un laboureur entouré de ses fds.

Mangeant d'un front serein, avec eux et leur mère,

Les mets exquis et sains que lui vendit la terre :

Il ne cherchera point des vases ciselés ,

Des coupes d'or, des fruits avec pompe étalés;

Mais il admirera le front pur de ses filles.

L'appétit du travail , la gaîté des familles ,

Le sel inattendu d'un mot réjouissant,

Le facile abandon d'un bonheur innocent;

Des trésors de raison, de candeur, de justice.

Et, parmi tant de mœurs, nul accès pour le vice.

« Heureux, dit-il, le cœur instruit à labliorrer,

« Mais si plein de vertus , qu'il n'y saurait entrer. »

Jadis, sous les consuls, c'est ainsi qu'un même homme.

Vivant pour ses enfans, pour sa femme, et pour Rome,

Père, époux, citoven, magistrat, et guerrier,

Dans chacun de ces noms existait tout entier.

Il exerçait chez lui la noble dictature

Dont l'avaient investi les lois et la nature ,

Qui donnaient, sans appel, à ses bras tout-puissans,

Droit de vie et de mort sur ses propres enfans.

ÉI»ITKES. «j7

11 Ti'ensanfjlantail pas ses faisceaux tloniestujues : Son cœur était humain, ses mœurs étaient rustiques : Des pénates d'argile ornaient seuls son foyer. Sous le seul joug des lois il aimait à ployer; C'était là son honneur : ou terrible à la guerre, Il s'armait pour les dieux, pour lui, pour Uome entière; Il mourait sous son aigle; et, mort, dans sa fureur. Son œil , fixe et sanglant , épouvantait d'horreur.

Mais ces jeunes beautés , qui partageaient leurs couches,

Aimaient-elles vraiment des soldats si farouches.

Effroyables époux, qui, fiers, armés toujours,

Ou sortaient du carnage, ou veillaient sur des tours?

Eh! peut-on demander si ces moitiés fidèles

Chérissaient leurs maris , quand ils mouraient pour elles ?

Leurs enfans au berceau, leur sang, leur plus cher bien,

Leur père, en cheveux blancs, ne leur disait-il rien?

Oui, pour l'homme et la femme, en ces momens d'alarmes,

Le péril est commun, chacun d eux a ses armes.

Leurs cœurs n'en font qu'un seul . Mais dans leur chaste ardeur

Couve un volcan tout prêt à venger la pudeur.

Quand Lucrèce expira , percés dans sa blessure ,

Rugirent à-la- fois l'hymen et la nature.

Leur cri de tous les cœurs sortit en même temps,

Et ce cri fit pâlir, et chassa les tyrans.

Et depuis , quel spectacle offrit Rome à la terre4 Un peuple agriculteur, religieux, austère.

9» ËPITUES.

Aux lois, à ses consuls, à vaincre accoutumé; Peuple fait pour la guerre, et pour ses droits armé. Leurs triomphes pompeux montaient au Capitole. Leur toit pur des vertus était la simple école. Leurs Gâtons, leurs Brutus, au milieu des fuseaux, Y croissaient pour les mœurs , les lauriers , les faisceaux. Dans Rome alors point d'arts, de jongleur, de faussaire; Et pendant cinq cents ans pas un seul adultère. C'était alors le temps des fortunés époux : Leur lit était sacré, leur chevet était doux; Le repos succédait à leurs travaux pénibles. Le temps rajeunissait leurs nœuds indestructibles. Dans les champs , dans les camps , de quoi , par son retour , Ne les consolait pas leur conjugal amour! L'exemple était par-tout , ils n'avaient qu'à le suivre. Ensemble , après leur mort , ils comptaient encor \ ivre

Aussi, lorsque dans Rome on apprit qu'un Romain

Demandait le divorce : « Oh ! cria-t-on soudain ,

« Hymen , voile ton front ! >» Ce trait parut féroce ;

Ce fut pour les Romains une injustice atroce,

Un forfait sans exemple : en moins d'un seul moment

Se répandit par-tout un vaste étonnement.

On ne concevait pas, quand le ciel les assemble,

Que deux chastes moitiés ne fussent plus ensemble;

Qu'après les droits, le charme, et d'un premier amour.

Et d'un commun sommeil, et d'un même séjour.

On pût se séparer. Quelle audace rebelle,

ÊIMTRES. 09

Quel orgueil son mari trouva-t-il donc en elle?

— Aucun. — Est-elle avare? — Oli ! non. — Ses cris jaloux Ont-ils avec éclat tourmenté son époux?

— Non, jamais. Elle offrit à 1 époux qui Texilo

Un sein chaste, il est vrai, mais un hymen stérile. Voilà tout son forfait, ou plutôt son malheur. Rome fut pleine alors de deuil et de douleur. D'horreur et de pitié tous les cœurs se serrèrent, La loi parut cruelle, et les larmes coulèrent. On crut voir, lorsqu'enfin ce désordre éclata, Mourir sur son autel le feu pur de Vesta. L'ennemi près des murs, en s'y montrant en force. Aurait moins consterné que ce premier divorce. Depuis, Carvilius, cet époux inhumain, Fut toujours détesté par le peuple romain; Et ce Carvilius , si je le nonnne encore , C'est pour venger de lui l'hymen qu'il déshonore.

Quand Rome eut asservi tant de peuples divers , Le luxe asservit Rome, et vengea l'univers. À la Rome de hrique, et libre et vertueuse , Succéda Rome en marbre , esclave et fastueuse. L'égoïsme entra seul dans les cœurs abattus ; Inhumant la patrie , insultant aux vertus , Il décomposa tout; et c est ainsi, dans Rome, Qu'il ne se trouva plus ni de Romain, ni d homme Dans ce centre de l'or, du crime, et du pouvoir, S'éteignit tout honneur, tout remords, tout devoir.

loo ÉPITRES.

Rome devint horrible, et versa sur le monde

De sa corruption l'iii ne immense et profonde,

Y roula ses questeurs, préteurs, bri^^ands titrés,

De débauche, de san{;, tic rapine altérés.

Cali{;ula parut : fléau dont la démence

Montre lléliogabale, Attila qui s'avance,

Et tous ses Goths armés , qui , vingt fois, par torrens.

Viendront saccager Rome, au pillage accourans.

Mais tandis que le temps fait rouler en silence

Les vertus, les forfaits, les beaux-arts, l'ignorance.

Chassant, ramenant tout dans un cercle sans fin

Où des faibles mortels est écrit le destin ;

Nous-mêmes jugeons-nous, et, tropmalheureuxhommes,

Parmi nous, sur nos mœurs, sachons où nous en sommes.

.l'y vois sans pain, sans bois, un vieux pauvre opulent,

Qui d'une lampe avare emprunte un jour tremblant :

Son fils qui jette tout , à qui , dans sa misère ,

Manquera même un drap pour entrer dans sa bière :

Et cet ambitieux qui, d'honneurs accablé.

Meurt d'un seul qu'il n'a pas , par l'orgueil désolé :

Et ce vil parvenu qui , de vautour superbe ,

Redeviendra l'insecte , et rampera sous l'herbe :

Et ce mortel oisif qui , traînant sa langueur

Sous le vide écrasant de l'esprit et du cœur.

Peut-être aura besoin, pour vaincre sa paresse.

Du crime et du remords qu'amène la mollesse :

Et ce voluptueux, dans ses sens tourmentés,

ÉPITRES. lof

Expiant ses plaisirs par des cris mérités :

Et ce fou vigoureux, plaintif, tremblant, crédule,

Qu'abêtit, gronde et tue un Purgon ridicule :

Et ce joueur qui perd d'un air si gracieux.

Mais s'arrache le sein, en maudissant les cieux :

Tant d'autres... Dieu vengeur! c'est de leur propre vice

Qu'exprès, pour les punir, tu tiras leur supplice!

Je plains du moins, je plains les tourmens de l'amour,

Phèdre abhorrant sa flamme, et se cachant an jour;

Didon sur son bûcher. Toute amante a des charmes ;

Hermione a ses cris, Andromaque a ses larmes.

Oui, je plains et Chiméne, et ses nobles douleurs,

Et les longs cris perdus d'une Ariane en pleurs.

Je plains et Ladislas, et ce fatal Oreste,

Dont Talma rend si bien le front triste et funeste.

Mais je dois plaindre aussi ce stupide insensé,

Ce mort de quarante ans, par les plaisirs usé,

N'offrant plus , dans son corps , dégoûtant d'impuissance .

Que d'un mort non complet la douteuse existence.

Réponds-moi, malheureux, es-tu mort ou vivant?

— Il est mort! il est mort! Voilà, voilà pourtant

Où l'a mis, jeune encore, et l'extrême mollesse,

Et des plaisirs sans fin la fatigue et l'ivresse.

Je me souviens d'un trait sur ce point recueilli ,

Que Thomas autrefois me conta dans Marli.

Un Anglais, riche en biens, en jeunesse, en naissance. Avait gaîment en l'air jeté son existence,

Et noyé dans ses sens, à force de plaisirs,

Santé, {irace, raison, (;t tout, jusqu'aux désirs.

Comment sur ces débris recomposer son être?

Il apj)elle ses gens (c'était un fort hon maître) :

« Dans mes coffres, dit-il, rassemblez, mes enfans,

« Ces papiers, ces effets, cet or, ces diamans,

« Ces portraits. » Dans un d'eux , qui pourtant l'intéresse ,

Il trouve, il reconnaît sa première maîtresse.

L'n soupir a surpris son cœur indifférent :

« Quoi ! dit-il étonné, je suis encor vivant! >»

Au fond d'une cassette et bien sûre et bien close,

Avec respect, plus calme, à part, il le dépose.

Son œil redevient mort , mais son cœur a gémi.

Le maître de l'hôtel était là. « Mon ami,

« J'abandonne Madrid, et pour de longs voyages;

« A ta foi, lui dit- il , j'abandonne ces gages,

« Ces coffres , ces effets ; tes mains , à mon retour ,

« Veillant sur ce dépôt, me le rendront un jour.

« Et vous , honnêtes gens , qu ont lassés mes caprices ,

« Recevez dans mes dons ce prix de vos services.

« Avec notre bon hôte, heureux, et sans souci,

« A votre aise, à mes frais, vous m'attendrez ici.

« Allons, ne pleurez pas, nous nous verrons encore. »

li quitte alors Madrid. Où va-t-il? Je l'ignore.

Muse, dis-moi les lieux oii je suivrai ses pas. Le voilà dans des rocs, au milieu des frimas. Conducteur de mulets au sein des Pyrénées.

É PITRES. io3

Son teint s'est rembruni, ses mains sont basanées.

Déballant, recliai{;eant, cher à ses compajjnons,

Sur (les pics élevés, dans le creux des vallons,

Il descend, grimpe, souffle, et couche sur la dure.

Il l'avait oubliée, il rapprend la nature.

Redevient homme enfin. Il pleure: « O Dieu! dit-il,

« Quand 1 ennui de mes jours allait user le fil , ,

« Tu m'as ressuscité. Par quels tristes supplices

« J'ai payé ma mollesse et mes fausses délices !

« Puis-je acquitter jamais ce que nous te devons,

« Le travail et l'amour, les plus chers de tes dons !

« Ah dieu!... si libre encor!... » Son ame est attendrie.

Il croit la voir, la nomme; il songe à sa patrie.

Il retourne à Madrid ; de son hôte il reprend

Son or, plus que son or, ce portrait tout-puissant

Qui sous la cendre éteinte a ranimé sa vie.

Il part avec ses gens, il arrive, il s'écrie :

« O mon pays natal ! où régnent par la loi ,

« Ensemble unis , les grands , et le peuple , et le roi ,

« Salut ! C'est dans ton sein que l'amour me rappelle.

« J'en partis inconstant, mais j'y reviens fidèle. »

Il cherche, il voit de loin un très simple séjour.

Mais où naquit, aux champs, l'objet de son amour,

Doux champs, chéris des cieux , voisins de la Tamise.

Est-ce vous, lui dit-il, est-ce vous, chère Élise?

— C'est moi. — Ciel! je me meurs. .. Auriez-vous un époux?

— Non. — Quoi! se pourrait-il? — Il merevient. C'est vous. Samèreentreàces mots, LeursmainSjleurscœurs, leurs larmes

io4 É PITRES.

Se pressent sur son sein. O moinens pleins de charmes ! Muse sacrée, accours, prête-moi tes pinceaux! Tu m'as fait pour chanter l'hymen et ses berceaux, Et l'enfant qui doit naître, et les amours fidèles. C'est vous, amans in^jrats, qui leur donnez des ailes.

Ami , viens donc m'entendre , et juger près de moi

Si je peux m'acquitter encor de cet emploi.

Du rossignol sauvage, attendu sous ces roclies,

3Mon vers, jeune et brillant, a senti les approches.

Il s'afflige aujourd'hui. Dans nos bois jaunissans,

INovembre abat leur feuille, et fait siffler ses vents.

J'erre, heureux et pensif, au gré d'une tristesse

Qui m'égare à pas lents, mais douce, enchanteresse,

Tendre, humectant mes yeux; et dans mon cœur serré

Vit encor sous la cendre un peu de feu sacré.

Oui , tant qu'ému soudain d'une verve secrète ,

Je pourrai , vieux berger , prendre en main ma musette ,

Je chanterai les champs et les saules chéris ,

Leur ombre , leurs ruisseaux , leur paix , leurs prés fleuris.

Enfant redevenu , je joue et je m'amuse.

Heureux , si quelquefois il échappe à ma muse

Un vers qu'avec Thomas eût approuvé Chaulieu,

Qu'eût aimé Florian, qui contente Andrieu!

Du vieillard, on le sait, la plainte est le domaine :

Il remâche toujours quelque misère humaine.

Puis-je, art charmant des vers, te trop remercier?

Je dois à tes faveurs le bonheur d'oublier.

ÉPITHES. lof^

C'est par toi que , courant , sur les bords les plus riches , Aj)rès (les papillons, des fleurs, des hémistiches, J'hahite un monde à part , un nouvel univers , Caché, seul, à mon aise y moissonnant des vers, Heureux sous le secret. Mes vers , fuyant la {gloire. M'ont, comme un doux Léthé, détait de ma mémoire. Voici mou dernier vœu : c'est (car tout doit finir) Qu'un solitaire ami garde mon souvenir, v

Mais qu'il m'estime heureux; c'est qu'une mère tendre. Que je n'aurai pas vue, un moment sur ma cendre Jette un regard sensible où je sois regretté. Et croie avec mes vers sa fille en sûreté; C'est qu'un homme d'honneur, ami de la campagne, Souffre que leur recueil dans ses bois l'accompagne, Qu'il dise : « Homme et poëte , il fut de bonne foi ; « Viens, Ducis, viens aux champs, je t'emporte avec moi. »

NOTICE

Sur la P^ie de M. le Curé de Jiocgucucou/t , près de f^ersailles.

J^'Épître suivante, ([ue j adresse, lon^j-temps après sa mort, à M. le curé de Rocquencourt, est censée lui avoir été adressée de son vivant, lorsqu'il était paisiblement occupé des fonctions de son saint ministère, et bien avant qu'on vît cclore une révolution qui a bouleversé l'univers. Mais j'ai cru qu'avant de la lire mon lecteur devait le connaître tout entier, dans une Notice qui le prit dès son berceau, et le suivît pas à pas dans tout le cours de sa vie, à travers tous les états par lesquels il a passé, soit avant , soit pendant la révolution , afin qu'on ne perdît rien des grands exemples de piété et de vertu qu'il n a cessé de donner dans le degré le plus éminent, et avec la plus constante humilité, depuis l'instant de sa naissance jusqu'à celui où il plut à Dieu de couronner ses mérites par une mort sainte.

Messire Jean-Baptiste Le Maire, curé du petit village de Rocquencourt, à une demi-lieue de Versailles, naquit dans cette ville, le 2 mai lySS, de Jean-Baptiste Le Maire, et de Catherine-Claude De-

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zaunui, marcljand bonnetici', et fut baptise à la paroisse tie iSotie-Dame. M. Dard, res|HMtabU' luissionnaiie attaché à la chapelle du lloi, où le petit Le Maije était enfant de chœur, le prit en amitié, lui fit faire ses premières études, et le mit en état d'aller au colléfje d'Orléans à Versailles. Ayant fini ses études, il fit son cours de théologie au séminaire de Saint-Louis à Paris. Il revint ensuite dans sa ville natale , où il obtint une des chaires du collège , après y avoir été maître de quartier.

Il fut ensuite vicaire deux ou trois ans à Chevreuse, puis à Conflans-Sainte-Honorine , puis premier vicaire à Bicétre, et directeur et confesseur de la prison des cabanons. Il y avait quatre prêtres attachés à ce service, à la tête desquels il se trouva, et dont il partageait les fonctions. Il y en mourait, coup sur coup, un si grand nombre par l'effet du mauvais air et des maladies contagieuses et hideuses de ces malheureux prisonniers , qu'il fallait confesser dans le même lit , et , pour ainsi dire , entassés dans la même infection, qu'on appelait ce poste (je le tiens de M. le curé de Rocquencourt lui-même) la Boucherie des prêtres.

Il passa de là, en qualité de desservant, à Brie- Comte-Robert; mais il lui fut si pénible de quitter ces infortunés prisonniers , chargés de tant de crimes et de misères , devenus .ses pauvres enfans , convertis et remis par son zèle entre les bras de la religion ,

io8 NOTICE.

que monseigneur l'arflievéque de Paris (Christophe de Beaumont) fui obli{jé d'eraplover expressément son autorité pour l'arracher à ectte déplorable fa- ' mille qui l'apjjelait son j)C're, et dont il ne se sépara qu'avec des JarnK.'s.

Ce lut eu sortant de Brie-Comte-Robert que le même prélat lui laissa le choix entre la cure de Chevilly, dont il avait été pendant quelque temps le desservant, et celle de Rocquencourt, près de Versailles, qu'il préféra, et oii, vingt ans de suite, il se partagea tout entier entre les fonctions actives d'un pasteur, et les méditations profondes d'un solitaire. Le volcan de la révolution venant à éclater, sa violence ne lui permit plus de rester auprès de son église dévastée, et dans son village en confusion. J'avais dans celui de Marly un logement assez étendu, où je pus recevoir tous ses meubles, en partie vermoulus et mutilés, tous très vieux, très modestes, et dans un noudare vraiment prodigieux. Je pris avec moi sa vieille mère Antoine ^ qui le servait depuis long-temps, et son petit chien Fav'ori^ fidèle compagnon de sa solitude. Il se trouva par-là débarrassé de son immense mobilier, seul, libie, et n étant plus chargé que de son bréviaire.

La tempête révolutionnaire s'irritant de plus en plus, il accepta volontiers un asile doux et honorable chez M. et Madame de Péqueuse, personnes distinguées , infiniment charitables et honnêtes , qui

NOTICE. uuj

le recuoillii'cnt avec respect dans leur cliateau de Mal voisine, près de Dampieire.

C'est là que de temps en temps je faisais quelques pèlerinages, et que j'avais le plaisir de le voir heureux par la considération, les égards soutenus, et les attentions délicates de ses hôtes sensibles et généreux. Il disait la messe tous les matins dans la chapelle du château, jouissant de sa situation solitaire, de ses promenades, de celles des environs, du parc de Dampierre, de ses solitudes sauvages, qui rappelaient assez bien les déserts de la Thébaïde. C'est là, et notamment dans la Vallée Verte, que nous mêlions nos pensées, nos sentimens, nos courses, nos re[)OS, nos lectures tirées des meilleurs auteurs de l'antiquité, ou des endroits les plus admirables de l'Ecriture Sainte; goûtant ensemble cette amitié tendre et profonde que la religion consacre sur la terre, et que la mort transforme sans la détruire.

Mais il portait dans son sein ime plaie cruelle : c'était de savoir son troupeau dans la dispersion, et son église abandonnée. Tous les jours il suppliait le patron , saint Nicolas , de veiller sur ses chers paroissiens. Son cœur était resté au milieu d'eux; et il brûlait, vainement, hélas! de leur remontrer enfui leur pasteur légitime.

Mais s'il déplorait et regrettait pour lui les outrages de la persécution, il ne devait pas tarder à voir

iio NOTICE.

ses vœux exaucés. On vint de Chevreuse le prendre en force et avec furie dans sa pieuse et douce retraite. Dès ce moment, il ne fallut plus que compter les prisons oii il fut détenu : d'ahoid rii6t(;] des «jardes-du-rorps, à Versailles; les écuries de la reine}; le couvent des Récollets; la maison de justice, à la géole. Condamné à la réclusion, comme ayant plus de soixante ans, il fut enfermé à la mission de la paroisse de Saint-Louis. Il obtint enfin la permission de rentrer chez lui, dans son logement, rue des Deux-Portes, où il avait fait revenir tous ses meubles de Marly ; mais il y fut arrêté, et transféré dans la nouvelle maison de réclusion, avenue de Saint- Cloud.

Il en sortit; et ce fut moi qui lui en apportai la permission. H m'en remercia tendrement; mais il ne se pressa pas de quitter sa prison. Il y coucha à son ordinaire, et ne fit usage de sa liberté que le lendemain matin, assez tard, à son aise, et revint tranquillemeiït, rue des Deux-Portes, dans son domicile.

Ce fut alors qu'il exerça le saint ministère dans la paroisse de Notre-Dame, dans celle de Montreuil, à l'Infirmerie, et dans des maisons particulières. On menaça tous les prêtres de les faire arrêter : il se cacha chez une sainte religieuse. Survint la menace de fermer l'église de Montreuil, qui seule était ouverte : il n'exerça plus le culte que dans les oratoires

Ou |joiivait faire soulïiir Je saint pivirc; mais ou ne pouvait pas le faire craindre pour lui-uiëinc, ni le déconcerter. Dès qu'au milieu des troubles toujours croissans, la trompette de la persécution ( (pion nie permette ce terme) se fit entendre, je le vis, levant la tête avec joie, entonner, connue marcliant au combat, le psaume cvii : Paraluin cor nieum, Deus, paratiwi cor mciini : cantaho et psallam in glorid med. Mon cœur est préparé , ô mon Dieu ! mon cœiu' est préparé; je cbanterai et ferai retentir vos louanges sur les instrumens au milieu de ma gloire.

Toutes les prisons de Versailles où il a été captif pour la religion ne l'ont jamais vu triste, ne 1 ont jamais entendu se plaindre, ni gémir. Jamais il n employa l'ombre dune dissimulation ou du plus léger mensonge sur sa santé. Il y dormait, il s'y réveillait avec le calme et la douceur de l'enfance. Il consolait, il encourageait tous les autres prisonniers. Il leur faisait oublier par sa résignation au martvre , et presqtie par sa gaieté, et leur captivité et leur détresse, et la terre même, où il n'habitait plus depuis long-temps. Il avait un caractère ferme, une ame toute chrétienne , une imagination ardente : il portait dans son cœur l'amour le plus délicat pour la chasteté , un attachement sans boine pour la pureté, pour la virginité de la foi catholique. Pénétré d admiration pour les confessions franches et courageuses, il déclarait une guerre implacable aux

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petitesses et aux scrupules. Dans le monde, il avait Tair d'un pénitent; dans l'éfflise, il avait Tair d'un saint, tant était profond son recueillement extraordinaire, dont on était d'abord frappé. Le péché seul lui faisait peur. Il voyait la mort avec un omI doux, avec une sorte de complaisance. Il était plus près de se léjouir que de s'affliger de la perte des personnes qu'elle lui enlevait, et qu'il aimait le plus, dès qu'il pouvait croire qu'elle assurait la grande affaire de leur salut. Il avait toujours dans la pensée cette maxime vraiment évangélique : Porto iinum est necessariwn; Il n'y a qu'une chose de nécessaire. Il m'a rappelé souvent celle-ci avec transport : Servire Deo regnare est; Être le serviteur de Dieu, c'est régner. Il avait la plus haute idée de la dignité sacerdotale. Le plus beau titre qu'il pût concevoir sur un tombeau, c'étaient ces mots : Ci-gît un prêtre.

Il exerça sur son corps des rigueurs et des macérations qui n'ont jamais été connues que de lui et de Dieu seul. Les pauvres enfans, leur première éducation , les femmes dans leur vieillesse , les vertueux prêtres dans l'infortune, lui étaient infiniment chers. Qui l'eût cru, si je ne me faisais pas un devoir de trahir aujourd'hui son secret, qu'avec une cure si excessivement chétive , il eût pu trouver ailleurs que dans une extrême pénitence , et non dans l'économie humaine, les movens d'amasser une somme de 3ooo 1. pour fonder une école dans sa petite paroisse

NOTICE. ii3

.le ne dis rien «le lui f|iii ne soit vrai, «ine je n'aie connu nailaitcnient , j)uis(jU(' nous sonnnes nés à Versailles, clans la même année, que nous ne nous sommes jamais perclus fie vue, que notre amitié s'est toujours conservée sans nuajje, juscju'au moment où j'ai eu la douleur de lui survivre; puisque tout Versailles, clans toutes les épofjues de sa vie, a été le témoin de ses rares vertus , et notamment M. lEsturgey , curé de la paroisse de Montreuil , et M. l'abbé Prat, attaché à la paroisse de Notre-Dame, tous les deux ses amis particuliers, tous les deux prêtres éclairés et pleins de zèle, cju'il suffit de nommer, et tous les deux ses conlVères de persécution, et de toutes les vertus sacerdotales.

Il n'y a plus qu'à le montrer sur son lit de mort , pour ne pas dire sur son char de triomphe. Quel beau moment! Nous devions (car il était l'ami de la bonne joie) , nous devions dîner et tirer ensemble le gâteau des rois, le jour de leur fête. Vaine espérance! Je venais de 1 inviter; et c est presque au même instant qu'il fut foudroyé le 3 janvier iboo, par un coup d'apoplexie si terrible, qu'il ne laissa aucune espérance de le conserver. Je n'oublierai jamais ses dernières paroles , lorsque accourant à son lit de douleur, « Mon ami, me dit-il d abord, en me « montrant le sang qui coulait de sa tête, Qud hoid » nonpidatis; il viendra ( le fils de Ihomme) à Theurr « que vous ne penserci: pas. » S. Luc, c. mi . \ îi.. 3. S

ir4 ~ NOTICE.

De vénérables prêtres en assez (^rand nombre, encore déguisés, vinrent successivement entourer à genoux son lit de mort. Sa chambre, si simple, rappelait une de ces chapelles domestiques du temps de la primitive E{^lise, pendant la rigueur des persécutions. C étaient des saints auprès d un saint, des martvrs auprès d'un martyr. Cette lumière sacrée, pâle et solitaire, qui nous assiste dans nos derniers momens , éclairait , sur les lèvres , le front , les mainâ jointes de ces victimes prosternées, la prière, le silence, la résignation, le deuil de l'Eglise gémissante, l'ardeur du zèle et le regret de n'avoir encore été que désignées pour le sacrifice.

Il mourut à Versailles, dans son logement, rue des Deux-Portes, honoré et chéri de tout le monde, le 6 de janvier 1800, le jour de la fête des Rois, avant sur lui son crucifix , et , selon ses vœux , les plus abon-dantes indulgences du Saint-Siège, accordées aux fidèles au moment de leur mort. Il reçut, avec la foi et les grâces réservées aux élus , l'absolution , le saint viatique, et l'huile efficace et consolante des mourans , qui semble les consacrer pour l'éternité.

Le lendemain , la messe fut célébrée sur son corps , dans le chœur de la paroisse de Saint-Symphorien , à Montreuil , la seule qui fût alors restée au culte. Il fut ensuite porté et inhumé dans le cimetière de la paroisse de Notre-Dame, où je l'accompagnai jusqu'à sa dernière demeure , sur laquelle je crois

NOTICE. Il;

encore entendre l'officier (jui- présidait aux cérémonies fiuKM-aires, répéter à plusieurs reprises, avec un pieux attendrissement, en nous montrant l'objet de nos rejjrets, qui se perdait toujours de plus en plus à nos yeux : « Voilà le saint pasteur ! Voilà le « saint pasteur ! »

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