PRÈS DE VERSAILLES
Humble prêtre, pasteur du plus petit hameau, Où quelques toits épars renfenneut ton troupeau; Qui, là, pendant vingt ans, d'une ame au ciel acquise y Servis si bien le pauvre, et l'Etat et l'Église; Qui, près du lieu superbe où Louis autrefois Fixa par son séjour la majesté des rois, Sous l'abri le plus simple, ermite un peu rigide, Presque aux yeux d'une cour trouvas la Thébaïde ; Mon ami (car le ciel, sous cet auspice heureux, M'ouvrit enfin le port imploré par tes vœux), Je te connus , t'aimai dès ma plus tendie enfance. L un près de l'autre nés, sous la douce influence D'un naturel timide , enclin à se cacher, Que le monde aisément devait effaroucher, Quoinue de goûts pareils, par instinct solitaires, r^ous avons tous les deux pris des chemins contraires.
Toi, brûlant pour le ciel, par ce ciel tu compris
K PITRE s. 117
Que diin prêtre éclaire, clou\, d un saint zèle épris.
Il avait fait pour l'homme un appui salutaire,
Vn vivant évanj^iie et le sel de la terre ( i ).
Un jour tu desiras cacher tes jeunes ans
Sous l'ombre on saint Bruno recucnllait ses enfans;
Mais 1 humble Charité, compatissante mère
Des actifs habitans de l'utile chaumière,
Y voulut par tes mains soulager leurs douleurs ,
Leur prodiguer tes soins, et ton zèle, et tes pleins.
Que de fois cependant, sur de brûlantes ailes,
T élevant par l'amour aux beautés éternelles.
Tu planas librement sur ce triste univers!
Et moi, né pour l'amour, la retraite, et les vers,
Respirant et couvant d'un sein mélancolique
La moindre impression de la j)itié tragique,
Trop prompt à m attendrir, sincère ami des lois.
Cherchant dans mon cœur même unheureux contre-poids
À ces besoins d'un cœur qui s'agite et s ignore,
À ce feu, né des sens, qui trop souvent dévore.
Je trouvai le bonheur dans les nœuds les plus doux.
Dans ces noms chers de fils, et de père, et tl époux.
À la rigueur du sort j échappai , non sans peine. Fait, sans 1 avoir prévu, pour servir Me]j)Oinène, Sur la scène, un peu tard, avec quelque bonheui". J'amenai la pitié, le reuiords, la terreur.
(i) Fos estis sal terne. S. Paul.
m8 ÉPITRES.
D'Anfjivilldr charmé mê fut un second père.
Parvenu sans intrigue au fauteuil de Voltaire,
Ne très peu courtisan, j)ensif et recueilli,
Par un peu de faveur à la cour accueilli ,
À Marly m cf^^arant sous les plus frais ombrages,
Ivre de Sakespir, adorant ses ouvrages.
Doux au fond des forêts , terrible au sein des fleurs,
J'ai peint Macbeth, Léar, leurs crimes, leurs malheurs.
Fut-il bonheur plus grand? fut-il faveur plus chère?
J'ai vu de mes succès, j'ai vu pleurer ma mère.
Cette image jamais ne peut s'évanouir;
E( j'ai même à l'instant le bonheur d'en jouir.
Mais toujours des succès l'Envie a pris naissance. Ce monstre, en se cachant, se met en évidence. Il hait, mais sourdement, écrivains et guerriers; Siffle en applaudissant, mord tout bas les lauriers, Frémit d'être aperçu, retient sa bave impure, S'abhorre sous son masque, et rit dans sa torture. Oh! souvent qu'avec peine, observant par malheur D'an Pylade envieux la honteuse douleur. Un poëte, averti de ce qu il n'eût pu croire, A, perdant un ami, gsmi d'un peu de gloire! J'ai vu, par des succès trop long-temps tourmenté. D'une chute au théâtre un auteur enchanté, S'enivrer de sa joie, et sur un corps sans vie Faire sauter la Rage et trépigner l'Envie.
Mais toi qui sous la croix, daus des transports pieux,
Ne vois que la conquête et la paluK,' des cieux;
Qui sais de nos néants la déj)loraljle histoire,
Que Dieu ne mit qu'eu lui la véritable gloire;
Que de lui-même enfin, par Torgueil exalté,
L'homme n'aurait jamais compris l'humilité;
Que Dieu la révéla : si vers la cité sainte,
Loin d'un monde pervers, de sa chctive enceinte,
Ton zélé a quelquefois enlevé mes désirs ;
Si mettant en commun nos peines , nos plaisirs ,
Souvent dans ces discours où le cœur se déploie ,
L'amitié sur nos fronts fit rayonner sa joie;
Ami, loi'squ'en ton cœur j'ai couru renfermer
De cruelles douleurs que Dieu seul peut calmer ;
Quand j'ai senti tes pleurs se mêler à mes larmes,
En aurais-je goûté le secours et les charmes
Si le ciel n'eût voulu t'amener près de nous,
Sur un sol moins coupable, et dans un air plus doux(i)?
Mais, dis-moi donc comment, près d'un châlit funeste.
Où se pressaient la mort , et le crime , et la peste ,
Vers d'affreux scélérats, par ton zèle entraîné,
Respirant sur leur bouche un air empoisonné,
Martyr, cent fois martyr, et martyr sans murmure,
(i) M. Le Maire, avant d'être curé de Rocquencourt, fut, ainsi qu'on l'a dit dans la Notice qui précède cette Epkre, vicaire à Bioêtrr, directeur et confesseur de la prison des cabanons.
An{je du ciel poi du (l;ms une (unrje imjjnre. Tu leur faisais passer ton cœur ieli{;ieux , Jax paix du repentir, et le pardon des cieux? Et tu n'as pu ijuitter la vue et la misère < De tant de malheureux qui t appelaient leur père! n'est un ordre absolu, c'est un ordre sacré, Qui seul de ces cachots malgré toi t'a tiré.
Enfin tu vins uu\ champs. F.e plus petit village,
Ou plutôt un hameau, t'offrit un ermitage,
Où, soignant tes brebis, seul , et voisin des bois.
Tu fus pasteur, ermite, et poète, à-la-fois;
Car ta muse, avec grâce, et sacrée et rustique,
Parfois au catéchisme a fourni son cantique.
Ton presbytère étroit, sous ton humble clocher,
À l'église attenant, suffit pour te cacher.
Le jardin , qu'à grand'peine un quart d'arpent compose ,
Comme un autre a son lis, son (Xiillet et sa rose.
ihi lilas, à la porte, annonce le printemps,
Un cyprès nous y dit : « Tout passe avec le temps. »
Le charmant rousselet, la bergamotte encore,
D un duvet parfumé s'y couvre et se décore.
Là, le chou s'arrondit; et le laurier, plus loin,
8 élève, mais sans gloire, et caché dans un coin.
Un banc sous un berceau , voilà l'antre où l'ermite
Vient , son bréviaire en main , le lit et le médite.
J'y crois voir Paul, Antoine, auprès de leur ruisseau,
F.t le pain tout entier dans le bec du corbeau.
ï';PTTnKS. i9.[
Salut ! vionx Démaliis( i ), bravi;hom!n»' , liuissioron titre.
Qui fais marcher le chœur, et tourner le pupitre,
lîattro et sonner la elorhe, et par qui, dans ta inai:i
La bêche, utile au\ morts, rend vivant le jardin.
Je t'aperçois d'ici , ma petite Taupette ,
Qui jappes, mords ma jambe, et fuis dans ta cachette!
£t toi , savante en l'art de gouverner un pot ,
Qui, hors de broche, à temps, mis ton jours un gi^jot.
Que le ciel libéral, ma bonne mère Antoine,
Te donne à bon marché Tembonpoint d'un chanoine!
Tu m'as vu bien souvent , ermite à Rocquencourt ,
Habiter le désert à deux pas de la cour;
Lire, causer, me taire, ou, d'une main champêtre,
Y planter un pommier, dirigé par ton maître.
Un jour, après sa igiesse, il m'instruit, et soudain,
Joyeux, je prends sa bêche et creuse le terrain.
Je plante un rejeton que Dieu fit pour produire.
Oh ! que je fus ravis lorsque je pus lui dire :
« Bel arbre ! ah ! puisses-tu , dans tes futurs rameaux ,
« Heureux , béni du ciel , arrosé de ses eaux ,
« Sentir monter ta sève à notre espoir promise,
« Et long-temps sur ton sol y fleurir pom- l'église ! »
Ami , qui sur ton front noble, exempt de douleur, Des martyrs du désert nous offres la pâleur,
(i) C'est le nom d'un fort brave Iiouime, ancion janhniev du curé de Rocquencourt.
i2Ct ÉPITRES.
Dont l'air est pénitent, et n'est jamais sauva{5e,
Pourquoi d'aucun souci, pourquoi d'aucun nua^je
Ne vois-tu dans son cours ton bonheur conihattiiî*
C'est qu'il te vient du ciel, et naît de la vertu;
C'est que du faux toujours ta candeur s elfarouche;
Et qu'en montrant ton cœur, le vrai sort de ta bouche.
Tu sais comme on traita la pauvre Vérité :
L homme la craint, la fuit; il en est irrité.
Jadis on la lo(jea dans le puits le plus sombre;
Craintive et dédaignée, on l'y retint dans l'ombre.
Le présent, à pas lents, la voit enfin venir,
Et de loin, à demi, la montre à l'avenir,
Qui, devenant passe, sait ce qu'il en faut croire.
Et nous la masque encor sous les traits de Ibistoire.
Régnant par 1 intérêt dans les vi^es, les cours,
Le faux infecta tout, les écrits, les discours;
Attira, plut, charma sur ses nombreux théâtres
Tant de mortels trompés, de son fard idolâtres.
Dans lui, sur son autel, le Dieu par toi chanté,
Visible et sous un voile a mis la vérité.
Pour J'homme que la croix sépare de la terre ,
Les maux sont les vrais biens, les plaisirs sa misère.
Tout l'Évangile est là. Monde, alors tu n'es rien.
Aux riches, aux puissans, que peut dire un chrétien?
Votre or, vos voluptés, vos rangs , votre étalage,
Ce sont des riens pour nous, des mots, pas davantage;
Mais la douleur, la mort, l'infortune et ses coups.
Pour nous ce sont des mots, et des choses pour vous.
Ah ! de ce sort brillant qui vous charinc et vous trompe ,
Et de flatteurs adroits vous entoure avec pompe;
De ce crédit puissant propre à vous éblouir;
De ces immenses biens dont vous semblez jouir;
De ces honneurs qu'en vous on rend à la Ibriune,
Honneurs dont elle-même en secret s importune; »
Enfin de ce bonheur qu'en s'accroissant toujours
Ronjje un ennui secret, ce fléau de vos joins,
La rehgion seule, et tendre, et vénérable.
Pourra faire pour vous lui bonheur véritable.
Que de fois, cher pasteur, en parlant du trépas.
Tu m'as dit doucement que nous ne mourions pas;
Qu'en séparant les corps nos adieux nous éprouvent ,
Et qu'en Dieu pour jamais tous les cœurs se retrouvent.
Eh! commentcomprendrais-je, au jourd'unnoirflambeau,
Quand je pleure mon père, assis sur son tombeau,
Que ma main ne tient plus qu'une froide poussière,
Et qu'en vain je le cherche en la nature entière?
Oui , mon cœur me l'assure , il entend mes douleurs ;
Oui, je le crois vivant sur la foi de mes pleurs.
Il est, il est en nous une céleste flamme :
Celui qui l'a créée entend gémir notre ame.
Sans un Dieu tout est mort, le monde est arrêté;
Et mon premier besoin, c'est 1 immortalité. ;.
Que La Fage( i ), en préchant dans les plus nobles chaires,
(i) Prédicatenr célèbre, qui remplit encore ce minis- *
tère à l'âge de quatrc-vinjjts ans. *
T24 ÉPTTF.ES.
Arme ces vérités de leurs trails salutaires; Qu'à l'accent do son ame, à sa touchante voix, Les esprits et les cœurs soient vaincus à-la-fois; Que, célèbre orateur, siuiplo en son élorpience, Son zèle encor long-temps soit utile à la France, J'applaudis. Mais pour nous, que les mêmes penclians Entraînent au désert, seuls, et loin des médians, Avec Dieu, son amour, et sa paix pour compagne, Nous pouvons fuir la ville et chercher la campagne.
Du moins, simple en ses mœurs, Fhabitant du hameau,
Tranquille , y fend la terre , y conduit un troupeau.
Le besoin le réveille, exerce sa famille.
Du toit laborieux l'innocence est la fille.
La nuit couvre leurs veux de ses plus doux pavots;
Car toujours le sommeil est auprès des travaux.
L'homme des villes court, se plaint et se tourmente;
JNIais j'cnt(yids au hameau la pauvreté qui chante.
La bêche et le fuseau viennent à leur secours;
Et des plaisirs sans fin n'abrègent pas leurs jours.
Oh ! que sur les cités les champs ont d'avantages !
Ils sont plus purs , plus doux , meilleurs pour tous les âges.
Un je ne sais quel charme, éloignant les regrets,
Y calme notre cœur, v fait rentrer la paix.
« Chez nous, me disent-ils, viens trouver la nature.
(c Viens: nosruisseauxpour toi vontdoublerleurmurmure;
.< Il est dans nos vallons tel bois frais, écarté,
« Où pour toi , ce printemps, Philoméle eût chanté :
« L'amour et le désert animaient son ramage » ; Et je sens que mon cœur vole à ce lieu sauvage. Mon {joût pour les forêts, les fleurs, et les enfans, Le besoin d oublier, tout me conduit aux cbanips.
La mort pourtant , la mort , avec sa faux altière ,
Si terrible aux palais, trouble aussi la chaumière.
Heureux dans ses devoirs le pasteur renfermé,
Qui vit pour son troupeau dont il se sent aimé;
Qui par l'hymen, les mœurs, voit fleunr son village,
Voit enfans et vieillards venir sur son passage !
Sa main les consacra, nus, entrant au berceau,
Et les consacre encor sur les bords du tombeau.
Providence visible, en aidant leur misère,
Il les enfante au ciel , les conserve à la terre.
Dans son église, aux champs, doux, simple, généreux,
Il n'eut jamais d oigueil, c'est un pauvre comme eux.
Ami, non, sur leurs fronts tu ne vois point d'alarmes,
D excès dans leurs plaisirs, de faste dans leurs larmes;
Leur cœur a peu de cris , mais dans l'ombre il se fend.
Ont-ils perdu leur père , une femme , un enfant ,
Ils viennent tous à toi. J'ai vu, par tes mains pures,
La résignation couler sur leurs blessures.
Et moi, trop peu soumis... Mais il est tel malheur Qui nous trouble l'esprit , qui nous perce le cœur. J'ai craint jusqu'à ce jour, ami tendre et sensible. De déchirer ton cœur par un récit tcrrijjle.
I 126 ÉÎMTRES.
Écoute , le tableau va t'en être tracé ; Mais ne m'interromps pas quand j'aurai commencé, f Comment te peindre, ô ciel! cette horrible aventure?
j Quand tout dort et se tait, dans une nuit obscure,
l Tout jeune, ardent, sensible, à mon père attaché,
^. Heureux entre ses bras de me sentir couché,
( Du plus profond sommeil je goûtais tous les charmes.
' -jT Dans un bois sourd, épais, vaste, et tout noir d'alarmes,
Je crois voir trois brigands dont le fer assassin Va, de sang altéré, se plonger dans mon sein. De ma jeunesse armé, je cherche à me défendre. Je me saisis soudain du père le plus tendre. « Mon fils ! mon fils ! c'est moi ! » Frémissant, consterné . Le voilà hors du lit avec force entraîné. Là, tous deux à genoux, dans une lutte affreuse, Ts'ous nous entrelaçons ; d'une main furieuse Je vais le suffoquer. Lui, tremblant, éperdu, Combat, résiste, appelle, et n'est point entendu, ]Ni de l'épaisse nuit, ni du ciel qu'il implore, Psi d'un fils qu'il épargne, et qui l'étouffé encore. L'un à l'autre si chers, combattans malheureux, D'oii viendra donc un terme à ce choc ténébreux? Son désespoir au ciel tend ses mains vénérables. L'air soudain s'est rempli de ses cris lamentables. La vieille Marthe arrive , une lampe à la main ; Elle voit (mais mon bras s'est arrêté soudain ) , Moi tout pâle , mourant aux genoux de mon père , De mes indignes yeux repoussant la lumière;
Lui, regardant les miens, lui, sur mon cœur penché,
Et me cachant son sein par mes mains arraché.
Il me tendait la sienne encor de pleurs humide.
Qui, moi! grand Dieu! qui, moi! j eusse été parricide!
Ciel! tu l'aurais permis! « Calmez votre terreur;
«< Ce récit, comme vous, m'a pénétré d'horreur.
« Ne voyez , croyez-moi , que la bonté céleste ,
«i Qui seule a fait cesser un combat si funeste.
« La vie, où tant de flots peuvent nous submerger,
« Nous met sans cesse en guerre, et n'est qu'un long danger ,
« Il existe un penchant qui , trop fait pour séduire ,
« Sur un cœur né sensible étend loin son empire.
« Il fut souvent fatal. Mais vous êtes chrétien,
« Et des sources du mal Dieu fait sortir le bien.
« Celui qui vous sauva du meurtre affreux d'un père,
Il Vous sauvera de vous; marchez à sa lumière.
» Ah ! ([u'il prête long-temps son charme le plus doux
ti À la tendre amitié qu'il fit naître dans nous !
« Allez trouver, ami, votre chrétienne mère;
« Le calme aux cœurs soumis fut donné sur la terre.
(t Rentrez chez elle en paix, et rendez grâce à Dieu.
« Son toit pur vous rappelle, et le jour tombe; adieu. »
A MON AMI ANDRÏEUX.
Mon ami, c'est donc là, dans cet humble hameau, Que, sur le vert penchant du plus joli coteau, S'offre à moi le jardin et la maison tranquille Qu'illustra le séjour de Collin d'Eiarlevilie : Là, d un champ paternel cpic, pieux héritier. Pour les muses, les mœurs, respirant tout entier, Le plus doux des mortels , mais doux avec courage , Vécut aimé du ciel et béni du village?
Oui, c'est là cpi'il conçut son aimable Inconstant, Son facile Optimiste, heureux, toujours content; Ses Châteaux en Espagne, erreur douce et si chère; Et l'amusant ennui du Vieux Célibataire Allant au Luxembourg promener ses chagrins; Et sa madame Evrard, si fatale aux cousins. C'est là qu'il se cachait ; là , que de sa demeure Il descendait pensif vers les rives de l'Eure, Y trouvant , par Thalie et par Flore appelé , Quelque rôle enchanteur pour Contât et Mole
Que de fois un vieux pâtre, une Lise naïve, L'ont regardé de loin, dans leur joie attentive, Apprenti jardinier, armé do lourds ciseaux, Tondre un mur de charmille, aplanir ses rameaux! Que de fois , variant ses douces promenades , Il vit^e Maintenon les superbes arcades; Et plus loin, dominant dans le fond du tableau. Parmi des peupliers, les tours d'un vieux château! Mais sur-tout il se plut sur les rives fleuries. Lieux du repos, du frais, des douces rêveries, Rappelant, par leur grâce et leur simplicité. Ses mœurs et ses écrits pleins de naïveté : Aussi ses vers charmans, sur notre heureuse scène, Nous ont-ils fait souvent retiouver La Fontaine : On vit l'air de famille. Oui , d'un humble jaidin , D'un petit coin de terre, appelé Mévoisin, Sortit, cher Andrieux, déjà mûr pour la gloire, Le nom de notre ami , resté dans la mémoire , Dont tu gardes le buste, où se plaît à fleurir Un laurier toujours vert , qui ne peut plus mourir.
Hélas! quand, sous tes yeux , la bêche sur sa bière De son étroit asile eut fait rouler la terre, En peignant nos regrets, ses talons et ses mœurs ^ Par tes pleurs, Andrieux, tu fis couler nos pleurs. Tu courus chez Houdon, l'un de nos Praxitêles, Dont le ciseau fameux, sous des traits si fidèles . Fit revivre, à leur gloire associant son nom , 3, 0
i3o ÉPI TRES.
Molière et La Fontaine, et Voltaire el Buffoii^
Qui, l'ami de Coliin, sur sa fijjiire éteinte,
De ses traits à la mort a déroljé [empreinte.
Et dans la simple arjjile, au moins, nous l'a rendu.
C'est à vous deux , ami , que ce bienfait est dû.
Coliin ! né pour les champs, (jue le ciel fit poëte,
Que la grâce inspira, rpie l'amitié regrette,
Devais-tu sous la tombe être sitôt caché?
Par quels tendres liens tu lui fus attaché,
Cher Andrieux! Tous deux, simples et sans envie,
Les mêmes goûts charmaient votre paisible vie.
Je te vois près de lui, ton crayon rouge en main,
Notant un manuscrit, qui te supplie en vain.
De ta vocation j'y reconnais la marque.
Exprès, Dieu pour CoUin te fit un Aristarque,
Sûr, instruit, mais sévère. À sa campagne, hélas!
Que de fois sur ses vers tu le désespéras.
.l'ai lu votre acte. — Eh bien! — Il n'est pas net encore.
— Et le style? — Un peu pâle ; il faut qu il se colore.
— Ma grande scène, au moins, je la crois assez bien.
— Moi, je voisqu'il y manque... —Elh quoi donc?— Presque rien;
11 faut y revenir. — La patience s'use.
— Bon! la Persévérance est la dixième muse.
— Ce qu'on a fait sept fois, faut-il le répéter?
— Sept fois, dix fois, vingt fois, on ne doit pas compter.
— Cruel homme! — Au talent je me rends difficile.
Si vous en aviez moins... — Et moi, je suis docile.
Le lendemain matin il revient : La voilà !
KPITUES. lii
Lisez, qu'en dites- vous? — Ah! très bieu, c'est cela.
Votre scùue à présent doit réussir et plaii e.
Je l'avais bien sentie. — Et > ous l avez lait laire.
— Tenez, lisez ce conte, afin de vous venjjer. Critiquez, montrez-moi ce que j'y dois changer.
— Voyons ; je trouve là plus d'un trait à reprendre.
— Donnez-moi quelques vers, je pourrai vous eu rendre D'une amitié parfaite, 6 spectacle enchanteur,
Que ne troubla jamais l'amour-propre d'auteur! Ainsi Thomas et moi nous vivions comme frères. La mort rompit trop tôt des unions si chères. O sincère Andrieux! je t'ai trop tard connu : Que Thomas, né si bon, si pur, tendre, ingénu, Thomas t'aurait aimé! Comme toi, sans envie, Il veillait sur sa sœur, qui veillait sur sa vie. Collin te manque, hélas! je le sens, je le voi; Mais va, je t'aimerai pour Collin et pour moi. Oh ! de combien d amis j'ai vu s'ouvrir la tombe ! Nos jours sont un instant, c'est la feuille qui tombe Nous serons tous bientôt rendus aux mêmes lieux : Thomas, Ducis, Collin, Florian, Andrieux; Nous restons deux encor. Plus près de la nacelle, Me voilà sur le boid; le vieux nocher m appelle : Un nœud peut à la vie encor nous attacher; C'est quelque bien à faire : il faut nous dépécher. Moi , dans l'art de Boileau , mon exemple et mon maître , Aux mœurs je puis, en vers, être utile peut-être. J'ai besoin du censeur implacable, endurci,
ili ÉPITRES.
Qui tourmentait Collin et me tourmente aussi.
C'est à toi de régler ma fbu{jue impétueuse,
De contenir mes bonds sous une bride heureuse.
Et de voir sans péril , asservi sous ta loi ,
Mon (jénio, encor vert, galoper devant toi.
Non, non, tu n'iras pas, craintif et trop rigide,
Imposer à ma muse une marche timide;
Tu veux que ton ami, grand, mais sans se hausser.
Sachant marcher son pas , sache aussi s'élancer.
Loin de nous le mesquin, l'étroit et le servile;
Ainsi, comme à Collin, tu pourras mètre utile.
Mais des Quintiliens l'art par toi professé
De jeunes auditeurs charme un essaim pressé.
Tu leur ouvres du beau toutes les avenues ,
Que le vulgaire ignore, et qui te sont connues.
De l'éclat du faux or tu sais les garantir,
Leur apprendre à bien voir, bien juger, bien sentir.
iSe crois pas que pour toi levu' zèle ardent ignore Tes mœurs et tes écrits, dont l'Hélicon s'honore. Crois-tu qu'ils n'ont pas vu, sur la scène applaudis, Gais de verve et de traits, tes charmans Étourdis; Sous son costume grec, sage aimable, et cœur tendi'e, Finement ingénu, sourire Anaximandre; Tes bonnes gens chercher, dans leur pauvre vallon, Brunette qu'en tes vers leur rendit Fénélon? Ils aiment tes récits et ton charmant théâtre; Mais si l'esprit nous plaît, le cœur, on l'idolâtre.
ÉPITRES. i33
Oui, lorsque réloquence à tes chers nourrissons, Par ta voix, Andrieux, va dicter ses leçons. Sais-tu ce qui sur-tout les instruit et les touche? Ce ne sont pas les mots qui sortent de ta houche, Ni d'un parlajje adroit les secrets différens. C'est toi-même ohservé par leurs yeux pénétrans; Pour ta mère , chez toi , ta pieuse tendresse ; C'est ton culte attentif, tes soins pour sa vieillesse, Tes soins pour ta sensible et délicate sœur, Si douce envers ses maux, et si chère à ton cœur, Qui , sans bruit , aux vertus élevant tes deux filles , De ces objets d'amour, trésor de deux familles, Vient charmer tes regards , remplir tes bras , ton sein. O fruits d'un chaste hymen, rappelé, mais en vain, "Venez souvent offrir aux yeux de votre père. L'air, la grâce, les traits , le cœur \Je votre mère !
Va, crois-moi; va, le ciel mit des rapports touchans,
Et de longs souvenirs, et des vœux attachans.
Entre 1 homme sensible et l'aimable jeunesse,
Qui, d'éloquence avide, et sur-tout de sagesse.
S'adonne à son école et s'instruit doublement.
C'est un contrat sacré, c'est un pacte charmant,
Où, par le temps, le cœur, les soins, la vigilance.
Le bon Rollin du sang croyait voir l'alliance.
Je t'en réponds pour eux; ils t'aiment, t'aimeront,
Et leur vive candeur te le dit sur leur front.
Us se croiront sans peine et long-temps sous ta vue ;
j.S'i KPITTIES.
Et si, dans un nioincnt, cpirlcjne amorce imprcviip Tentait leur cœur .sujj)ris d'un charme insidieux, Ils s'écriront d'abord : « Que dirait Andrieux?» Que leur dis-tu sans cesse, et quelle est ta maxime? « Ayez toujours besoin de votre propre estime. " Mortel , respecte-toi ! mortel , sois convaincu , « Sans ce respect sacré , que tu n'as pas vécu ; « Vivras-tu , si tu perds , Tame au vice asservie , « Ce qui met seul du charme et du prix à la vie? »
Ainsi, lorsque animant une utile leçon. Tu montes leur esprit siu' le plus noble ton, Ce vrai beau dans les arts cju'ils aiment , qu'ils admirent , C'est encor dans les mœurs le vrai beau qu'ils respirent. Par toi leur cœur se forme avec leur juf>ement : Leur pensée appi^nd l'ordre et s'explique aisérhent ; Leur langage, leur stvle, et s'arrange et s'épure. Ton grand mot, le voici : « Restez dans la nature; « Dans ses heureux sentiers , hélas ! trop peu battus , << Toujours marchent ensemble et talens et vertus. »
ÉPITRES. i35